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Verticale de PSI et Flor de Pingus à L.A. samedi, 3 mars 2012

Après la verticale de Pingus Amelia et celle de Pingus au restaurant Spago, j’ai retenu Peter Sisseck et Emanuel Berk son importateur, pour un verre de l’après-match. C’est sur un Dom Pérignon 2002 que nous avons trinqué au « The Boulevard » de l’hôtel Berverly Wilshire où j’avais dîné la veille. Nous avons bavardé de sujets de vins et l’heure du marchand de sable a sonné, car demain d’autres dégustations nous attendent.

A midi, notre groupe qui s’est un peu réduit se retrouve au restaurant Valentino de Santa Monica. Piero Selvaggio le propriétaire fort sympathique bavarde avec nous. Sa curiosité pour les vins est extrême. Il est enthousiaste et a fait beaucoup de dégustations avec Bipin Desai que nous attendons, car son taxi s’est trompé de chemin, avec un Champagne Deutz Brut Classic, très plaisant champagne de soif. Piero me montre une photo datant de trente ans où il est en compagnie de Bern Laxer, le fondateur du Bern’s Steak House à Tampa où j’étais allé en janvier.

La dégustation va porter sur deux vins de Peter Sisseck, le PSI et Flor de Pingus. Le projet de PSI est né en 2007. Peter avait constaté que depuis 1995, la superficie plantée en vignes était passée de neuf mille à vingt-deux mille hectares dans la Ribeira del Duero, et que parallèlement, la surface plantée en vieilles vignes s’était réduite de six mille à quatre mille hectares. Persuadé que ce sont les vieilles vignes qui font les meilleurs vins, il a convaincu ses voisins de lui vendre leurs grappes, pour faire un vin selon la méthode ancestrale. Il avait en effet remarqué que des vignerons faisaient des vins pour eux, non destinés à la consommation, et que ces vins ordinaires étaient très bons, et faits sans bois neuf, en cuves en ciment. L’idée est d’acheter des grappes, de montrer à ces vignerons que l’on peut faire de bons vins avec ces grappes et de les entraîner progressivement vers la biodynamie. Sur l’étiquette de PSI il y a un vieux cep qui a la forme de la lettre grecque. J’ai hasardé que PSI voulait dire « Peter Sisseck initiative ». Peter ne m’a pas contredit, mais je ne sais pas si c’est ça.

Flor de Pingus a démarré comme Pingus en 1995, mais si Pingus était en pleine propriété, Flor de Pingus a commencé avec des achats de raisins, comme PSI en 2007.

Le menu préparé par le chef Nico Chessa est : Stuzzichini dello chef / l’Ippoglosso in padella with medley of funghi and peperoncini / La carbonara di pasta oro con fonduta di parmigiano / Venison Chop with Tuscan marinade and fruit mostarda / il fromaggio : castelmagno, Buffalo blue cheese / La pannacotta.

La première série est PSI 2007, 2008, 2009, 2010. Ce sont des vins 100% vieilles vignes. Le 2010 n’est pas encore en bouteille. Nous buvons un prélèvement de fût.

Le 2010 a un nez d’une extrême pureté. Tout est élégant. Le 2009 a un nez un peu moins pur. On sent le fenouil sur un fond d’acidité. Le 2008 a beaucoup de charme et de douceur. Le 2007 a un parfum absolument charmant.

En bouche, le 2007 est fabuleux. Il y a du cassis, du fenouil et des tannins d’un équilibre énorme. Le 2008 est un peu plus strict. Le 2009 a légèreté et élégance, avec un très joli final. Le 2010 est encore plus élégant. Il se boit très facilement et prend conscience de l’effet « vieilles vignes ».

Le 2007 a un fort poivre. On sent que c’est un vin de gastronomie. Le 2008 est très élégant avec une fraîcheur mentholée. Les 2009 et 2010 sont plus légers et élégants que les 2007 et 2008. Le fruit de ces vins est spectaculaire. Mon classement : PSI 2007, 2010, 2009, 2008.

C’est difficile de juger lorsque les vins ne sont pas ensemble, mais j’aurais tendance à préférer les PSI aux Pingus. En goûtant à nouveau, je constate que les vins évoluent et s’améliorent. Mon classement final sera : PSI 2007, 2010, 2008, 2009. Mais cela pourrait changer encore.

Nous passons maintenant à Flor de Pingus. 1995 est la première année. Mais Peter ayant envoyé mille caisses aux USA, celles-ci se sont perdues, aussi le plus vieux que nous boirons est 1996. Peter a commencé à acheter des grappes, et en 1998, deuxième incident, le producteur principal lui annonce qu’il a tout vendu à un autre vigneron. Il n’y a donc pas de 1998. Depuis, il a sécurisé ses approvisionnements. Il achète de 18 parcelles différentes et intervient dans le contrôle de la croissance des vignes. Ses achats sont depuis 2004 à 100% de vieilles vignes. La production est d’environ 50.000 bouteilles et l’alcool est autour de 14°.

La deuxième série est Flor de Pingus 2007, 2008, 2009, 2010.

Le nez du 2010 est élégant et discret. Celui du 2009 est élégant mais plus strict. Le 2008 a un nez incroyablement fruité, presque trop. Il y a de la framboise et du fruit confit. Le 2007 est très élégant. Le 2008 me dérange par son parfum hors norme.

En bouche, le 2010 est un peu trop flatteur. Il est épais. Le 2009 est beaucoup plus élégant. Il a un joli fruit et de la légèreté. C’est un joli vin, pas très complexe. On sent le fenouil. Le 2008 est curieux. Il a beaucoup de menthe, de fenouil et de fruit en compote. C’est une curiosité sympathique mais qui n’est pas dans la ligne des vins de Peter. Le 2007, un peu comme le 2010 est très doux, inhabituel. En revenant sur le 2010, je le trouve trop doux. Le 2009 est élégant, le 2008 est en train de s’assembler. Peter adore le 2008 et pense qu’il vieillira bien. Le 2007 progresse aussi. Ces vins auraient dû être ouverts avant, car tous progressent. Je classe 2009, 2007, 2008, 2010. Mais quand le plat est là, qui fait disparaître tout aspect doucereux, je classe : Flor de Pingus 2009, 2008, 2010, 2007. Ces vins sont un peu lourdauds et trop « modernes » pour moi.

La troisième série est Flor de Pingus 2003, 2004, 2005, 2006.

Le nez du 2006 est élégant. Le 2005 est profond. Le 2004 est entre les deux, et le 2003 est plus doux. Après tout ce qu’on a bu depuis hier, mes commentaires deviennent de plus en plus succincts.

En bouche, le 2006 est bon, doux, mais un peu rêche. Le 2005 manque d’équilibre. Le 2004 a beaucoup plus d’équilibre et de grâce. Le 2003 est un peu râpeux. On a envie de les juger avec un plat. Les vins y gagnent énormément. Le 2006 est superbe, le 2005 est un peu moins intégré et plus lourd. Le 2004 est élégant et le 2003 très élégant. Mon classement : Flor de Pingus 2003, 2004, 2006, 2005.

Ces vins sont flatteurs, mais lourds et manquent de précision. Peter à qui je m’en ouvre dit que la raison pourrait être qu’il s’agit de vins de mélange, puisqu’il achète des grappes de plusieurs parcelles. Mon classement final est : Flor de Pingus 2004, 2003, 2006, 2005.

La quatrième série est Flor de Pingus 1996, 1999, 2000, 2001.

Le nez du 2001 est très fort et l’on sent l’alcool. Le 2000 est plus calme mais imparfait. On sent la structure imprécise. Le 1999 est plus civilisé. Le 1996 est très élégant.

En bouche, le 2001 n’est pas mal, assez calme et assez amer. Le 2000 a un côté vineux et une amertume apparaît. Il est assez dur. Mais il faut dire que je commence à saturer de toutes ces séries. Le 1999 est plus joyeux, plus équilibré. Le 1996 est encore meilleur. Elégant et pur, c’est le plus grand de tous les Flor de Pingus. Mon classement est : Flor de Pingus 1996, 1999, 2001, 2000.

Si l’on combine les trois séries de Flor de Pingus, je retiendrais Flor de Pingus 1996, 2009, 2004, 1999.

Nous finissons le repas avec un Torres Floralis Moscatel 2008 qui, malgré les 15° annoncés fait très fortifié. Il évoque le melon et la menthe traités en ratafia.

Ce qu’on peut retenir de cette dégustation en deux repas, c’est d’abord la grande modestie de Peter Sisseck, son envie permanente d’améliorer ce qu’il fait, et sa volonté d’aider les vignerons de sa région pour la mise en valeur des vins des vieilles vignes et pour l’extension de la biodynamie.

Pour Pingus et Flor de Pingus, les vins les meilleurs sont le plus souvent soit les plus anciens, soit les plus récents. Au début, il devait y avoir la flamme du démarrage auquel s’ajoute maintenant l’effet de l’âge. Pour les plus récents, c’est l’amélioration de la qualité du vin. Ce sont des vins qu’il faut boire soit très jeunes, soit avec une maturité affirmée. 1996 et 1999 sont de beaux millésimes anciens et 2009 et 2010 de beaux millésimes récents.

D’une façon générale c’est l’élégance, la fraîcheur et la précision qui caractérisent les vins de Peter. J’ai eu un faible particulier pour les vins que je ne connaissais pas, le très frais Pingus Amelia et le très original PSI. J’ai beaucoup appris sur ce domaine promis aux plus belles destinées grâce aux qualités d’ouverture d’un vigneron danois passionné de la Ribeira del Duero.

la salle

Peter Sisseck

15 millésimes de Pingus et 7 millésimes de Pingus Amelia samedi, 3 mars 2012

A 19h30, le groupe d’amis de Bipin Desai se rassemble au restaurant Spago de Beverly Hills pour la plus grande verticale jamais faite des vins de Peter Sisseck, vigneron danois installé dans la Ribeira del Duero. C’est Emanuel Berk, agent importateur des vins de Pingus qui a rassemblé tous les millésimes qui ont été faits de Pingus, de Flor de Pingus, le second vin, et de Amelia, cuvée extrêmement confidentielle créée en 2003. Arrivé en avance, j’ai la chance que Christian Navarro, sommelier ami de Bipin, me serve un verre de Champagne Dom Ruinart 1998. Ce champagne a une bulle très discrète, presque absente alors que la bouteille a été ouverte il y a seulement vingt minutes, et une forte personnalité. Wolfgang Puck le chef propriétaire des lieux vient nous saluer. Il est tout sourire. La cuisine ce soir est réalisée par Tetsu Yahagi, l’un des chefs de l’équipe du Spago.

De très nombreux amuse-bouche sont bus sur un Champagne R&L Legras blanc de blancs fort agréable: Spicy tuna tartare in sesame-miso tuille cones /fava bean hummus tarts with Zatar caviar / farmers market vegetable crudite / duck liver pastrami on rye crisp / sturgeon mousse on rye crisp Osetra caviar. Ils sont délicieux et copieux.

Nous sommes une petite vingtaine, répartis en trois tables pour avoir suffisamment de place pour les verres. J’ai gardé mes 22 verres, plus celui du champagne et de l’eau, ce que beaucoup n’ont pas fait, faisant retirer les verres après chaque série.

Le menu est : sautéed mushroom stuffed Maine Skate, red wine reduction and black trumpet mushrooms / Uova de Raviolo, hazelnut brown butter and black truffles / slow roasted carpenter’s ranch squab breast, confit leg « Pithiviers », sauve salmi ans sweet English peas / assorted artisanal cheese / chef sherry’s dessert by inspiration.

La première série est Pingus « Amelia » 2003, 2005, 2006, 2007, 2008, 2009, 2010. Le nom Pingus vient du surnom que donnaient ses parents à Peter lorsqu’il était petit. Il y avait un couple d’acteurs célèbres dont l’un était Ping. Peter était appelé Ping. Lorsque Peter a acheté la propriété de quatre hectares avec des vignes plantées en 1921, il a appelé sa propriété Pingus. Amelia est le nom de la fille de son importateur et le vin créé en 2003 représente une barrique par an. Il se distingue de Pingus par son alcool faible puisqu’il titre chaque année entre 12 et 13 degrés, et par son vieillissement en barriques usagées. Il n’y a pas de fût neuf. Il est fait essentiellement de vins de vieilles vignes. A noter que la récolte entière de la première année a été achetée par Emanuel Berk qui en est donc le seul propriétaire.

Le 2010 que je sens en premier est dans un verre qui sent la poussière. On pressent cependant un fruit très doux, de velours. Le 2009 a un nez beaucoup plus fermé. Le fruit est très sensible mais discret. Le nez du 2008 est moins net, l’alcool prenant le pas sur le fruit. Son parfum évoque un peu un vin vieux. Le 2007 a un nez profond, où l’alcool est aussi présent. Le 2006 a un nez très charmeur.

C’est à ce moment que le plat est servi, ce qui change complètement l’examen des parfums. Le 2005 a un nez charmeur, dense. C’est le plus beau à ce stade. Le 2003 a un nez plus strict mais on le sent très élégant.

Je commence l’examen des saveurs, en faisant bien attention, car la sauce réduite au vin rouge pourrait changer les conditions de l’exercice.

Le 2010, comme tous les 2010 que nous boirons, est un vin sorti de fût, car il n’a pas encore été mis en bouteilles. C’est un très joli vin où l’on sent la menthe et le cassis. Je le trouve superbe. Le 2009 a plus de râpe mais il est très élégant. Le 2010 est diabolique de séduction dans sa jeunesse. C’est le vin qui a tout pour lui. Le 2009, même s’il est plus strict, a une force énorme. Il est équilibre et distinction.

Le 2008 est plus léger. Il est élégant et fait très bordelais. Le 2007 est élégant, évoquant le fenouil, le fruit, avec un final imposant. Il est élégant et se boit avec gourmandise, même s’il est discret.

Le 2006 a du velours, de la menthe, de l’anis, du cassis et une élégance rare. C’est un vin de folie, au final un peu amer, mais c’est un grand vin. Avec le 2005, on sent pour la première fois un accomplissement lié à l’âge du vin. Il a une belle râpe. C’est un grand vin mais un peu plus strict. Le 2003 a une grande élégance. C’est le plus grand de la série. Il a tout pour lui. Il est comme un très grand bordeaux, et Peter dit qu’il a les tannins d’une année chaude.

Je goute une nouvelle fois. Le 2010 est tout en douceur, velouté. Le 2009 est grand, plus amer, avec beaucoup de caractère. Le 2008 est plus léger mais élégant, il fait très bordeaux. Le 2007 est d’une belle élégance mais manque un peu de coffre. Le 2006 est joli, de belle râpe, un vin intéressant. Le 2005 a un grand équilibre. Il est très élégant. Le 2003 est parfait. Il est complet, au sommet.

Mon classement : Pingus « Amelia » 2003, 2010, 2005, 2006.

En poursuivant la dégustation de cette série, on sent le dénominateur commun de ces vins : jolis tannins, beau fruit, belle râpe et de grandes aptitudes au vieillissement.

La deuxième série est Pingus 2006, 2007, 2008, 2009, 2010. Contrairement à Amelia, ces vins titrent entre 14 et 15,5°.

Le nez du 2010 montre un alcool fort. Celui du 2009 est plein de charme, avec un fruit discret. Le 2008 combine charme et élégance, le 2007 est discret et de 2006 encore serré.

En bouche, le 2010 est multiforme. Il combine puissance et douceur. Il est opulent mais discret. C’est un vin très original. Le 2009 a une belle râpe. Le bois est très fort ainsi que le poivre. On pourrait dire que c’est un vin intransigeant. Il a de l’anis et de la menthe dans le final.

Le 2008 est plus léger, plus doux, un peu aqueux. C’est un grand vin, mais pas un vin de plaisir. Le 2007 est léger, de belle élégance, mais manque un peu de charme. Le 2006 est d’une grande élégance, c’est le plus parfait, avec menthe, anis et poivre.

A ce stade, je classe : Pingus 2006, 2010, 2009, 2007, 2008. Peter nous dit que les progrès significatifs faits au domaine concernent surtout les deux années récentes. La plus grande élégance est celle de 2009, mais l’effet de l’âge avantage le 2006. Le 2008 est très élégant sur le plat. L’équilibre de ces vins est immense.

La troisième série est Pingus 2000, 2001, 2003, 2004, 2005. Le 2005 a un nez de bouchon. Le 2004 est discret, le 2003 a un nez très beau et élégant, le 2001 est difficile, moins précis. Le 2000 est difficile à définir, très renfermé.

En bouche, le 2005 a la sécheresse du goût de bouchon, mais on sent ce qu’il pourrait être. Peter nous dit que c’est normalement un très grand vin. Le 2004 est discret mais très élégant. Le 2003 est un vin très « confortable », pullman, accompli avec un final un peu rêche où l’on ressent l’alcool. Le 2001 n’a pas un équilibre suffisant. Le 2000 est assez strict, moins complet, mais pas désagréable du tout. Les deux seuls vins qui ressortent du lot sont le 2003 et le 2004. C’est à ce stade la série la plus faible. Mais c’est sans compter sur le plat qui change complètement les visions. Car le 2000 devient plaisant, le 2001 offre plus de charme. C’est le 2004 qui prend l’avantage sur le 2003 et je classe ainsi : Pingus 2004, 2003, 2000, 2001, 2005. Cette série avait vraiment besoin du plat pour s’exprimer.

Le 2000 qui progresse est le favori de Peter, mais je garde mon classement pour des vins qui n’arrêtent pas de progresser et de prendre du caractère sur la volaille.

La troisième série est Pingus 1995, 1996, 1997, 1998, 1999. Nous avons les cinq premiers millésimes de ce vin. La démarche en biodynamie, démarrée en 2001 est postérieure à cette série. Le nez du 1999 est élégant, de grand équilibre. Celui du 1998 montre moins d’équilibre. Celui du 1997 met en avant son alcool, celui du 1996 est fantastique et celui du 1995 est aussi fantastique et plus fruité.

En bouche, le 1999 est très confortable, il se boit bien. Le 1998 manque d’équilibre, le 1997 a un léger goût de bouchon, le 1996 est difficile a décrire, car il est parfait. Le 1995 est aussi très grand mais je préfère le 1996.

Le 1999 est dans une forme éblouissante, comme un grand bourgogne. Il a une élégance rare et ne montre pas sa force. Au fur et à mesure de la dégustation, le 1995 passe au dessus du 1996, ce qui fait plaisir à Peter quand je le lui dis, car il aime son premier millésime. Je classe cette série ainsi : Pingus 1999, 1995, 1996, 1998, 1997.

Il est assez difficile de classer les séries différentes entre elles, car il est plus facile de classer au sein d’une série que l’on boit en même temps. Mais je risque un classement : Pingus 1999, 2010, 1996, 2006, 1995. Pingus est un vin qui est grand dans sa prime jeunesse du fait des progrès techniques qui sont réalisés, il est grand quand il a de douze à seize ans, par l’effet bénéfique du vieillissement. Il est plus faible sur les âges intermédiaires, quand le vin a perdu sa folle jeunesse et se cherche encore.

Peter Sisseck est un homme d’une grande ouverture d’esprit, toujours à l’affut de nouveaux progrès. Il fait des vins modernes d’une grande précision, d’un grand équilibre et d’une belle fraîcheur. La renommée dont jouit son vin est justifiée.

Peter Sisseck et Bipin Desai

Emanuel Bert et Peter

Verticale du domaine Pingus à L.A. – jour 1 vendredi, 2 mars 2012

Le vol Paris Los Angeles dure près de douze heures. Lorsque l’on dispose de la possibilité de regarder des films dont on déclenche soi-même le début, le temps s’efface. Est-ce certain que le cinéma ne soit que le septième art ? Musset disait « vive le mélodrame où Margot a pleuré ». Comme Margot, j’ai eu ma grosse larme à la fin du film « Les Intouchables », film de bons sentiments qui ne s’est pas abîmé dans la mièvrerie. J’ai apprécié « The Artist » sans toutefois sauter en l’air car j’y étais. « The Happy Feet 2 » m’a montré que dans les films d’animation actuels, c’est la technique de l’ingénieur qui prend souvent le pas sur l’émotion.

C’est donc tout frais que j’arrive à Los Angeles où les formalités douanières et l’attente des bagages sont un long passage obligé. Il me faut à peu près vingt essais pour que mon chauffeur de taxi à l’accent que je suppose hongrois, au vu de son nom affiché obligatoirement à côté de lui, comprenne ma destination. Nous traversons un Los Angeles multiforme, bien loin de l’opulence de Miami, sauf au quartier où je me rends : Beverly Hills. J’arrive à l’hôtel Beverly Wilshire où j’avais déjà séjourné. Tout ici respire le luxe, mais on sent aussi l’hôtel vieillot qui aurait besoin d’un grand coup de pied d’un manager moderne. Le style de service ne correspond plus aux désirs d’une clientèle de plus en plus exigeante : bagages livrés avec retard, pas de réponse aux demandes de service, réponses imprécises. La seule bonne nouvelle est que l’on m’a surclassé. Ma chambre est celle d’un palace.

Dans Beverly Hills, Rodeo Drive pousse le luxe jusqu’à son expression caricaturale. On est dans l’extrême. Pour la première fois, j’ai vu stationnées le long des rues une Mac Laren lie de vin et une Bugatti jaune et noire qui est le superlatif de l’automobile. Elle appartient au propriétaire de l’une des boutiques de luxe dont, apparemment, les affaires semblent prospères et qui la gare tous les jours devant son magasin, m’a dit un vendeur émerveillé. La rue est peu fréquentée et les magasins aussi, sauf par des japonaises au look de gamines poussé à l’extrême, qui portent de lourds paquets griffés presque aussi grands qu’elles.

Je dîne dans un restaurant qui est dans l’emprise de l’hôtel, « The Boulevard » et quelques personnes dînent en extérieur sur le Wilshire Boulevard, réchauffées par des colonnes où brûle du gaz. La sono est assez bruyante, créant une atmosphère qui attire les jeunes. La cuisine internationale est très correcte et le service virevoltant en permanence est comme les mouettes en bord de mer : si on ne tient par fermement son assiette entre ses mains, elle est vite enlevée, même si l’on n’a pas fini. Après une journée dont je peux dire : « j’ai fait mes 35 heures », je me glisse dans l’immense lit avec des paupières qui se ferment pour que s’ouvrent de beaux rêves.

Verticale du domaine Pingus à L.A. – départ jeudi, 1 mars 2012

Pourquoi vais-je à Los Angeles pour une dégustation d’un vin très récent et moderne ? Il y a sans doute un faisceau de raisons. J’avais laissé passer la date de péremption de mon passeport, et l’idée d’être enfermé dans l’Hexagone m’était insupportable. J’ai prétexté d’un voyage absolument crucial pour faire accélérer les procédures. Et j’ai bénéficié de la gentillesse de beaucoup d’agents concernés par cette démarche administrative. La deuxième raison pourrait être le séjour récent en Floride qui m’avait enthousiasmé et nécessite une rapide piqure de rappel. La troisième pourrait être l’affligeante campagne électorale pour la présidence française. Le « riche » est jeté en pâture dans la campagne, alors, même si je ne suis pas concerné par toutes ces mesures folles, autant dépenser un argent que le fisc veut me prendre. Mais la raison la plus importante est sans doute la relation toute spéciale qui s’est créée avec Peter Sisseck, le vigneron propriétaire de Pingus, le vin de la Ribeira del Duero encensé par la critique. Lorsque je suis allé visiter son domaine qui paraît lilliputien à côté de Vega Sicilia Unico, le courant est passé avec force, et nous nous étions promis de nous revoir. Je donne corps à cet engagement en me rendant à une dégustation extensive des vins de son domaine, en deux repas dégustations organisés par Bipin Desai à Beverley Hills.

Je ne manque jamais de critiquer ce qui ne marche pas aussi est-ce de bon cœur que je signale le passage à l’aéroport de Roissy, où tout est d’une fluidité parfaite. Tout le monde est aimable. Je suis fasciné par la boutique de vins de l’aéroport. Il fut une époque où acheter du vin en zone détaxée était une aubaine. L’absence de pudeur dans les coefficients multiplicateurs de prix est inimaginable.

Je m’installe dans l’avion. Une jeune femme s’installe à la place voisine avec une petite fille de sept mois. Elle s’excuse par avance de la gêne possible. Au moins dix fois des hôtesses et stewards viennent me dire qu’une place est disponible ailleurs. Le multiple grand-père que je suis accepterait volontiers la proximité. De guerre lasse, tant on croyait me faire plaisir, j’ai changé de siège.

Le Champagne Billecart Salmon est fort urbain lorsqu’on vogue dans les airs et accompagne une cuisine assez moyenne. L’avion va bientôt atterrir. Je suis heureux de retrouver la Californie.

Visite à la maison Albert Bichot à Beaune avec un prodigieux 1923 jeudi, 16 février 2012

Albéric Bichot et son adjoint Michel Crestanello me reçoivent au siège de la maison Albert Bichot à Beaune. Michel brosse un historique succinct de cette maison multiséculaire et nous allons au domicile du grand-père d’Albéric, le long du boulevard circulaire de Beaune, pour ouvrir deux vins rouges prévus pour le déjeuner afin qu’ils profitent de l’oxygénation lente. Le Richebourg 1966 a un bouchon noirci sur sa partie supérieure mais magnifiquement sain sur les trois quarts de sa hauteur. Son parfum fruité est prometteur. Le vin sans étiquette dont je demande à Michel de me taire le nom a un bouchon assez irréel. Sur près d’un centimètre de profondeur, je creuse avec la pointe de mon Laguiole une terre charbonneuse, toute noire qui part en poussière ou en caillots. Je pique ensuite avec la mèche longue le reste du bouchon qui monte, lentement, extrêmement noir d’ébène et gras sur son pourtour. Ce que je tire, c’est de la charpie, s’émiettant et résistant à ma traction. C’est presque un miracle qu’aucune miette ne soit tombée dans le vin. L’odeur est très prometteuse.

Heureux des promesses des deux vins, nous allons visiter l’un des sites, celui de Pommard, avec une jolie vigne qui est un monopole, le Clos des Ursulines. Nous nous rendons ensuite à la cave Saint-Nicolas où la plus ancienne cave voûtée est dédiée aux dégustations. Visiter un domaine sans boire des vins récents, ça ne se conçoit pas.

Le Monthelie Château de Dracy Albert Bichot 2009 a un très beau nez fruité et une amertume sympathique. En bouche, il est gouleyant, généreux, doté d’un joli poivre. Très agréable et franc, il a une belle persistance aromatique. J’aime ce vin simple mais généreux.

Le Pommard Clos des Ursulines Domaine du Pavillon Albert Bichot 2009 a un nez plus discret. Il a plus de race, plus de matière. Il est plus tendu, au final bien rêche. C’est un joli vin très bourguignon.

L’Aloxe-Corton Clos des Maréchaudes Domaine du Pavillon Albert Bichot 2009 a un nez élégant. On y sent beaucoup de fruit. Le message est très direct et le vin est plus gourmand. Il y a des notes de tabac. Le vin est très agréable et de beau caractère. Le tabac domine.

Le Vosne-Romanée Les Malconsorts Domaine du Clos Frantin Albert Bichot 2009 a un nez un peu gibier. La bouche est superbe, ample. C’est un vin qui glisse tout seul tant il est bon. D’une belle élégance, c’est le plus grand des vins, d’une rare gourmandise. Ce qu’il faut signaler c’est que les rouges de 2009 en février 2012 se boivent superbement, avec une générosité rare.

Le Bourgogne Chardonnay Secret de famille Albert Bichot 2010 a un nez difficile à saisir car le vin est froid. J’avoue que j’ai du mal à aimer ce vin trop simple qui ne me donne aucune émotion, même si tout indique que le travail a été bien fait.

Le Meursault Les Charmes Domaine du Pavillon Albert Bichot 2009 a aussi un parfum estompé par le froid. Il a beaucoup de fruit. C’est un vin généreux et floral, au final assez strict. Le vin se boit bien. Il est vivant, avec une évocation de noix.

Le Beaune Clos des Mouches Domaine du Pavillon Albert Bichot 2009 a un nez très délicat et un peu amer. A la première impression, il ne semble pas très structuré mais son joli final est élégant, riche et complexe. D’une belle minéralité, il se montre en définitive riche et beau.

Le Corton Charlemagne Domaine du Pavillon Albert Bichot 2009, même si le bout de son nez est froid, indique un vin puissant et riche. La bouche est élégante, fine et complexe, mais beaucoup trop jeune. Sa fraîcheur vive signe un grand vin, mais beaucoup trop jeune. Manifestement, les blancs se sont bus beaucoup moins bien que les rouges.

Nous nous rendons de nouveau à la maison du grand-père, où Catherine a mitonné un repas sympathique. Le grand-père collectionnait les faïences et les taste-vins, et tout au salon où à la salle-à-manger est d’une décoration raffinée. Albéric nous rejoint pour un embryon d’apéritif avec un Crémant brut rosé Albert Bichot sans année. S’il n’a pas inventé la poudre, il a au moins le mérite de ne pas être déplaisant. Plus d’un se ferait piéger en dégustation à l’aveugle.

Nous passons à table. Sur une délicieuse tarte au saumon fumé d’une recette des grands-parents d’Albéric, nous allons goûter un Chablis Grand cru Moutonne Domaine Long-Dépaquit 2002. Mais avant de le faire, je sors de ma musette un Château Chalon Joseph Tissot 1942. Je l’ouvre à table, au risque de salir la belle nappe blanche, mais Catherine apporte une opportune serviette, car le bouchon brisé en deux risquait de faire des siennes, et je propose que nous buvions le chablis, puis le vin jaune, puis de nouveau le chablis, pour voir l’effet du vin du Jura sur le bourguignon.

Le chablis, que l’on sent grand est assez coincé, comme s’il avait serré d’un cran de trop sa ceinture. Le vin jaune d’une très grande année est impérial. C’est un atlante peint par Rubens. Il est chatoyant, coloré, à l’alcool fort. Et le chablis bu ensuite prend une ampleur, une dimension et une profondeur inimaginables. Albéric n’en revient pas. Le Château Chalon est un multiplicateur du chablis. La cohabitation des deux vins est confondante de plaisir.

C’est maintenant l’heure des rouges. Nous commençons par un Corton Grand Cru Clos des Maréchaudes Domaine du Pavillon Albert Bichot 2006 au fruité doucereux et chaleureux assez surprenant. Plus charmeur, je ne vois pas.

Le Richebourg Albert Bichot 1966 a une couleur foncée au-delà de ce qu’il devrait. La première gorgée est sympathique même si le final fait très porto. Et puis le vin s’évanouit, à une vitesse surprenante. Alors que je n’ai quasiment jamais de vins qui trépassent à la suite d’une ouverture précoce, il faut que ce soit chez un vigneron qu’un tel incident se produise ! Quel impair.

A côté de lui, le vin que Michel m’avait annoncé plus âgé est d’une couleur d’un rubis birman. Un bonheur. Son nez est très bourguignon. En bouche, s’il est bourguignon, il a la confiture de framboise d’une grand raffinement. Quel grand vin. Il justifie pleinement mon amour des vins anciens. Je me risque à deviner l’année. Ma première idée est 1929, mais 1915 n’est pas exclu même si je ne crois pas que la bouteille puisse être de 1915. Albéric me dit que je ne suis pas tombé trop loin, car c’est un Pommard Rugiens Albert Bichot 1923. Ce vin est absolument splendide, de rondeur cardinalice. Par curiosité, j’ai bu un peu du 2006 pour voir quelle réaction se crée entre les deux. Le 2006, tout dans le fruit, ne fait pas d’ombre au 1923, éblouissant de cohérence.

La viande avec son gratin de pomme de terre est un aimable faire-valoir du 1923, alors que l’endive appelle le Château-Chalon.

La maison Bichot a toutes les qualités des maisons familiales à taille humaine. Les vins jeunes sont convaincants, le 1923 est magistral, et la chaleur de l’accueil est amicale. C’est une belle journée bourguignonne.

photos – à l’entrée, un arbre généalogique de la famille Bichot sur plus de 600 ans

je suis heureux d’ouvrir les deux bouteilles prévues pour le déjeuner

le bouchon du 1926 est quasiment explosé !

les jolies caves

mes yeux sont naturellement attirées vers cela !

la jolie salle à manger

visite et déjeuner au domaine de la Romanée Conti mercredi, 18 janvier 2012

De bon matin, il fait froid à Vosne-Romanée. Moins qu’hier où l’on avait atteint moins sept degrés. On est à moins quatre degrés. Je vais chercher mon frère à la gare de Beaune, car nous allons rendre visite à la Romanée Conti. Jean Audouze, mon frère, a été nommé par le Premier Ministre au poste de président de la Commission nationale pour l’éducation, la science et la culture de l’UNESCO. Il est l’une des personnes intéressées par le dossier de classement des climats de Bourgogne, décision hautement politique qui sera prise aux plus hauts niveaux de l’Etat et de l’UNESCO. C’est l’occasion d’une visite amicale.

Lorsque nous arrivons au siège du domaine, Jean-Charles Cuvelier me dit que les résultats d’analyse de la bouteille trouvée dans les gravats de l’abbaye de Saint-Vivant supposée du 18ème siècle ne sont pas encore connus et il m’informe que l’une des descendantes de la famille qui a possédé l’abbaye, ayant lu les articles de journaux, a apporté à Aubert de Villaine une autre bouteille qui dormait dans l’abbaye probablement aux mêmes époques. Mon cœur se met à battre plus fort et Jean-Charles me montre la bouteille au goulot très fin comme on en trouve dans des bouteilles d’avant 1850, et avec un fond plat irrégulier qui fait pencher la bouteille quand elle est debout. Cette bouteille me semble plus vieille que celle que nous avons ouverte il y a peu de mois.

Bernard Noblet nous emmène goûter en cave les 2010 du domaine. Je n’avais pas relu mes notes d’une précédente dégustation des 2010 du domaine, et je ne les relis pas en écrivant ce compte-rendu.

Le Corton Domaine de la Romanée Conti 2010 est un vin pris en fermage par le domaine. Il est sur trois climats qui sont vinifiés ensemble pour l’instant. C’est émouvant pour moi de goûter pour la première fois ce vin, bien jeune mais prometteur.

L’Echézeaux Domaine de la Romanée Conti 2010 se présente très fermé. Il faut dire qu’il fait très froid. Bernard nous dit qu’il n’a pas vérifié si ce jour est un jour fruit ou un jour fleur, car selon le cas, la dégustation sera plus ou moins réussie.

Le Grands Echézeaux Domaine de la Romanée Conti 2010 a beaucoup plus de matière et est plus ouvert. Il est même plaisant.

La Romanée Saint-Vivant Domaine de la Romanée Conti 2010 est romantique, très féminine et jolie.

Le Richebourg Domaine de la Romanée Conti 2010 me plait énormément, car il superbe et a déjà toutes les caractéristiques d’un Richebourg du domaine. Cette lisibilité de son caractère me plait énormément.

La Tâche Domaine de la Romanée Conti 2010 est le charme absolu. Elle est toute en séduction, alors que le Richebourg est en richesse et en structure. La Tâche et la Romanée Conti sont dans des fûts placés dans la partie nord de la cave, car cela convient mieux à leur vieillissement.

La Romanée Conti Domaine de la Romanée Conti 2010 m’interpelle, car je n’arrive pas à bien la comprendre. Elle est hyper fermée. C’est à ce moment qu’arrive Aubert de Villaine qui nous salue et nous dit qu’il y a dans la Romanée Conti de la violette qui est l’annonce du grand vin, et évoluera vers le pétale de rose. Lorsque Aubert le dit, je le constate, mais je n’arrive toujours pas à retrouver ce qui fait la vibration de la Romanée Conti. Mon frère est naturellement ému puisque c’est sa première expérience, mais je me sens frustré de ne pas retrouver le vin que j’aime. Il se pourrait que je sois dans une mauvaise disposition pour goûter ce vin, comme pourrait le prouver la suite. De plus, nous sommes dans un jour de basse pression où le vin encaisse la baisse des températures extérieures.

Nous nous rendons maintenant dans la petite cave voûtée où se passent les dégustations de vins en bouteilles, après les vins en fûts. Bernard Noblet nous a quittés aussi sommes-nous trois, mon frère, Aubert et moi. Aubert n’a pas le même talent que Bernard pour brouiller les pistes et susciter des réponses fausses, aussi le jeu de la découverte à l’aveugle est-il moins accentué.

Le Grands Echézeaux Domaine de la Romanée Conti 1997 a un nez superbe et très épanoui. Il a un peu de raisin de Corinthe, et je le trouve plus puissant que l’image que j’ai de son millésime. Il est déjà prêt à boire.

Le Grands Echézeaux Domaine de la Romanée Conti 1990 est remarquable. C’est du velours. Il est féminin et d’un équilibre total. Les raisins sont mûrs et le final est très gourmand.

La Romanée Conti Domaine de la Romanée Conti 1961 dont nous ne savons pas encore de quel vin et de quelle année il s’agit a un nez magnifique et pleinement bourguignon, avec une légère amertume et la promesse de son côté salin. Le vin est floral. Il y a grande persistance, une belle fraîcheur, de la légèreté et de la douceur. Je pressens la rose et le salin, mais je dois dire que je suis un peu frustré, même en apprenant qu’il s’agit de la Romanée Conti 1961.

Le Bâtard Montrachet Domaine de la Romanée Conti 2006 est très charpenté, très opulent, charnu et il étonne par l’impression de sucrosité liée à un botrytis très prégnant. La parcelle de Bâtard fait deux ouvrées, l’ouvrée représentant 428 m², ce qui fait une très petite parcelle.

Nous remontons à l’air libre en emportant les bouteilles sauf la 1997, et nous allons faire une petite dinette dans la grande salle de l’ancien siège de la Romanée Conti. De la cochonnaille, deux fromages et des mandarines nous attendent. C’est frugal, mais c’est l’esprit du domaine et je l’accepte bien volontiers, d’autant plus que c’est ainsi que je fus reçu la première fois à la Romanée Conti.

A table, avec le pâté en croûte le Bâtard redevient le vin sec qu’il devrait être. Il est superbe et racé, très complexe. Etonnamment, on ne ressent plus aucune trace du botrytis.

Le Grands Echézeaux Domaine de la Romanée Conti 1990 a un nez raffiné. En bouche, il est très fruité et large. Le côté chatoyant est très surprenant. Il est beau, épanoui, brillant. Le plus spectaculaire est la largeur de ce vin. Il est très bourguignon avec une belle râpe et une fraîcheur mentholée.

En sentant la Romanée Conti Domaine de la Romanée Conti 1961, on sait que l’on change de planète. Si certaines caractéristiques sont superlatives, d’autres me dérangent. La longueur est infinie, mais le vin est indéfinissable. Je commence par trouver du fumé, des grains de raisins presque brûlés. Un boisé et le côté brûlé donnent au vin une force de goût hors norme. Mais il n’est pas gourmand et n’a pas la délicatesse habituelle. Je me demande si ce n’est pas moi qui ne suis pas d’humeur à vibrer avec la Romanée Conti.

Et tout à coup, le salin apparaît. Le vin commence à s’assembler et le fruit se découvre enfin. Sa transformation est incroyable et enfin, je me trouve devant une Romanée Conti. Puis le fruit s’estompe au profit de la rose, ce qui est très plaisant. Et le vin évolue vers ses caractéristiques du début, avec ces raisins brûlés et cette amertume.

Alors que je suppose qu’il est rare que l’on questionne le mythe du domaine, je m’ouvre à Aubert de Villaine de mon impression de probable mauvaise performance de cette bouteille de Romanée Conti. Aubert me confirme que lui aussi est un peu gêné par cette évolution du vin qu’il n’avait pas ressentie avec la précédente 1961 bue il y a quelques mois. L’explication est sans doute à chercher dans les conditions de la dégustation et dans l’état du bouchon.

Dans ma musette, j’ai le fond du Muscat Mas d’Eu mis en bouteille en 1889 que j’avais ouvert lors des rencontres Henri Jayer. Il y en a suffisamment pour faire quatre verres où le liquide regorge de lie en petites plaques fines. Le vin est sublime et je montre à mon frère comme il va bien avec les mandarines. Ce vin est un régal, apprécié par Aubert et Jean-Charles.

Celui-ci, en démon tentateur, propose un Marc de Bourgogne du Domaine de la Romanée Conti 1978, mis en bouteille en 1994. Je pense n’avoir jamais bu un marc aussi brillant que celui-ci. Il est génial.

Aubert de Villaine conduit mon frère pour une visite éclair des vignes de La Tâche et de la Romanée Conti pendant que je vais récupérer à mon hôtel les vins qui m’ont été offerts aussi bien par les vignerons de Chateauneuf-du-Pape que par ceux de Bourgogne.

En repartant à Paris après cinq jours de folie, je retiens surtout la générosité de vignerons dont l’amitié est certainement le plus grand des cadeaux.

visite à la Romanée Conti, photos mercredi, 18 janvier 2012

une cave de la Romanée Conti

mon frère Jean Audouze avec Bernard Noblet

mon frère et moi avec Bernard Noblet et avec Aubert de Villaine

la dégustation de vins en bouteilles (le bouchon du Bâtard)

la cave de vins anciens

le déjeuner avec les vins ouverts en cave

le Muscat mas d’Eu mis en bouteilles en 1889 que j’ai apporté (reste de celui ouvert à l’occasion des Rencontres Henri Jayer)

le marc de la Romanée Conti 1978

J’ai comparé en cave le muscat avec d’autres ouverts précédemment, pour voir comment les bouteilles ont été chemisées par les dépôts. Celle bue ce jour, au centre, est la moins chemisée

l’étiquette de celle bue ce jour est à droite :

les « Rencontres Henri Jayer » à Vosne-Romanée mardi, 17 janvier 2012

Ayant quitté Chateauneuf-du-Pape en faisant l’impasse sur le deuxième service du lièvre à la Royale, j’arrive à Vosne-Romanée à la salle des fêtes de Vosne Romanée. Depuis ce matin se tiennent les « Rencontres Henri Jayer » qui ont été fondées en 1993 par Henri Jayer et Jacky Rigaux, universitaire et écrivain du vin, ami d’Henri. Ces Rencontres ont continué après la mort d’Henri, dirigées et animées par Jacky Rigaux, et le thème cette année est « millésimes et extrêmes ». Pendant toute la journée, des vignerons ont présenté leurs vins, dans deux millésimes radicalement opposés en termes de conditions climatiques et de données œnologiques. Aubert de Villaine qui ne pouvait participer aux travaux a déjeuné avec ses amis et a apporté le Batard-Montrachet du Domaine de la Romanée Conti 2005. J’aurais aimé avoir le don d’ubiquité pour être dans le Vaucluse et dans la Côte d’Or en même temps.

Au moment où j’arrive, les vignerons participants sont dans l’après-match, et bavardent des vins qu’ils ont bus ou de tous autres sujets. Christian, un grand collectionneur, qui a apporté un Echézeaux Henri Jayer 1995, me donne la moitié de son verre, cadeau que j’apprécie. Encore dans l’ambiance de mon voyage, je ne goûte pas comme il convient toutes les subtilités de ce vin bien fait.

Une salle à manger voûtée est en sous-sol et nous nous répartissons en plusieurs tables. Et, tout comme à la Paulée de Meursault, grand rendez-vous de tous les vignerons de Bourgogne, commence le ballet des les vignerons qui viennent auprès de chacun pour faire goûter leurs vins. Avec seulement deux verres, on jongle, et on est obligé d’en jeter pour accueillir le vin suivant.

N’ayant pas pris de notes et venant de passer deux jours à faire le même exercice, je ne vais faire que citer les vins. Le Kastelberg Grand Cru Marc Kreydenweiss 2008 est un vin jeune mais plaisant et bien fait. Le Champagne Minéral Extra Brut Blanc de Blancs Agrapart 2005 me plait d’autant plus que je suis assis à côté du vigneron. Le Puligny-Montrachet les Folatières Domaine Leflaive 2005 est superbe et gourmand sur une terrine très légère et goûteuse, malheureusement desservie par une salade au vinaigre balsamique qui est un « killer » pour les vins.

Le Mambourg Grand Cru Marcel Deiss 2000 est un très grand vin, aussi original que Jean-Michel Deiss, un grand personnage du monde du vin qui marie pragmatisme, réalisme et vision à long terme. Le Burlenberg « La colline brûlée » Marcel Deiss 2004 est plus énigmatique pour moi.

Chacun reçoit une cassolette de joue de bœuf à la truffe qui est un régal absolu. Le Vosne-Romanée Les Reignots domaine Liger-Belair 2006 est merveilleux. Son fruit est gourmand au possible. Le Beaune Grèves domaine Lafarge 1996 est assez strict mais très bien fait, le Gevrey-Chambertin Racines du Temps en vieilles vignes René Bouvier 2001 est présenté par son vigneron dynamique et enthousiaste et l’Echézeaux Grand Cru Jacques Prieur 2001 est superbe de sérénité. Mais je n’ai pas l’esprit à prendre des notes, aussi ma mémoire n’est-elle que pointillée.

Le Volnay-Caillerets marquis d’Angerville 2007 est un vin de distinction. Le Chambolle-Musigny Les Feusselottes domaine Cécile Tremblay 2008 m’est servi par Cécile elle-même, et c’est le dernier vin que je bois, car un bon sommeil s’impose.

Le lendemain matin, il fait moins sept degrés au thermomètre, et nous nous gelons devant la porte de la salle des fêtes que doit ouvrir Marc Plantagenêt, qui dirige l’entreprise Seguin-Moreau, sponsor des Entrevues Henri Jayer. Marc a fait un détour pour chercher un rétroprojecteur pour la conférence que je vais tenir sur le sujet des vins anciens. Nous sommes trente-cinq dans la salle et les questions montrent l’intérêt suscité par le sujet des vins anciens. J’ai apporté dans ma musette un vin qui fait partie de mes trésors gustatifs. C’est un Muscat Mas d’Eu mis en bouteille en 1889. On peut donc supposer qu’il date des années 1850 / 1860, voire bien avant, car il semble avoir eu un temps de fût considérable. Ce vin servi à tous est un bonheur. Il apporte la preuve de mes propos sur le fait que certains goûts merveilleux ne peuvent exister que par l’âge extrême d’un vin. Il a des agrumes, des écorces d’orange mais aussi du café, du poivre, et des épices innombrables. Ce qui frappe, c’est son extrême longueur. Tout le monde est conquis par ce vin et je pense avoir suscité de l’intérêt pour une autre façon d’envisager les vins anciens.

Nous avons ensuite poursuivi les travaux commencés la veille avec Elizabeth présentant les vins de Toscane Montenidoli avec un Vernaccia di Carato 2002 et 2007, le domaine Cornulus du Valais avec le Clos de Corbassières Païen « Cœur du Clos » 2005 que j’ai trouvé merveilleux de fraîcheur et de gourmandise. Jean-Michel Deiss a présenté un Riesling 2003 et 2008 puis un Burg premier cru 2003 et 2008. Jean-Michel est orateur brillant et captivant. Le jeune vigneron du domaine Marc Kreydenweiss a présenté avec sa passion le Kastelberg Grand Cru 2008 et 2009, le Domaine Amiot Servelle a présenté son Chambolle-Musigny premier cru « derrière la Grange » 2002 et 2003. Le domaine du Marquis d’Angerville a ouvert son Volnay Champans des millésime 2008 et 2009 et le Château Rouget à Pomerol nous a fait goûter son 2003 et son superbe 2006.

Jacky Rigaux a remercié les vignerons de leur générosité et de leurs interventions brillantes, et c’est vrai, car ici, on ne fait pas du commercial, on discute entre vignerons des tendances, des interrogations et des choix. Et c’est passionnant.

Nous descendons à table dans la salle voûtée pour un buffet de bonne qualité. La ronde des vins reprend. La star du déjeuner est pour moi le Schoenenbourg Grand Cru Marcel Deiss magnum 1989 qui est une merveille de complexité ensoleillée. Le Clos du Moulin à Vent Monopole 2009, dont le propriétaire l’est aussi du château Rouget, est une preuve évidente que ça bouge dans le bon sens dans le beaujolais, car le vin est grand. J’ai bu beaucoup d’autres vins, mais la mémoire n’en a pas été enregistrée.

A Chateauneuf-du-Pape, c’était une bande de copains vignerons, chasseurs et ripailleurs. A Vosne-Romanée, du fait de ces « Entrevues Henri Jayer », la forme est plus structurée. Mais les vignerons sont généreux, et parlent d’or. Jacky Rigaux a bien fait de perpétuer ce qui était voulu par Henri Jayer, pour que l’on parle d’excellence. Ce fut un grand moment.

photos – la table du dîner

les vins bus à table ou au cours des rencontres Henri Jayer

le repas du soir

« Rhône Vignobles » reçoit des professionnels du vin et de la restauration lundi, 16 janvier 2012

Le réveil est dur ! L’association « Rhône Vignobles » reçoit ce matin au domaine de Beaurenard environ 150 cavistes, agents, restaurateurs et sommeliers de la région. Les vignerons ont organisé de petits stands entre les fûts dans la cave de vieillissement. Et les visiteurs sont invités à goûter les vins des vignerons de l’association. L’originalité de cette dégustation est que les vins sont parmi les plus vieux de tous les domaines. Ainsi Daniel Coulon fait goûter un Chateauneuf-du-Pape blanc domaine de Beaurenard 1984 à la belle couleur dorée, évoquant la noix et la pâtisserie, et le Chateauneuf-du-Pape domaine de Beaurenard jéroboam 1937 que j’ai ouvert hier. Le nez est follement bourguignon, racé, raffiné. En bouche alors que beaucoup de personnes le trouvent jeune parce qu’il est fringant, je trouve qu’il fait parfaitement son âge, avec une sérénité assumée. Oserais-je dire qu’il n’a pas l’ombre d’un défaut ? Il évoque la cendre, les fumets délicats et a une légère sucrosité. C’est un très grand vin.

Jean-Michel Gérin présente une Côte-Rôtie domaine Gérin 1964 au nez puissant et joyeux. Le vin est superbe, mêlant la joie de vivre, une belle acidité et un grand raffinement. Il apporte la preuve éclatante que la Côte-Rôtie peut vieillir et bien vieillir.

Tous les stands sont tentateurs mais sachant que mon voyage va se continuer en Bourgogne, puisqu’après le déjeuner au domaine Beaurenard j’ai un dîner à Vosne-Romanée, je limite à ces trois vins ma dégustation. Dommage, car il y a de sacrées bouteilles.

Après la dégustation en cave, un repas pour 160 personnes se tient dans les chais où une longue table unique est installée entre les cuves en inox. Le menu est réalisé par Eric Sapet, le chef de « la petite maison » de Cucuron : pâté de chevreuil au foie gras, terrine de sanglier, pâté en croûte de colvert / consommé de palombe, tartine gourmande / les petits oiseaux en cocotte / lièvre à la Royale en deux services, le premier à la façon du sénateur Couteaux / le deuxième à la façon d’Antonin Carême. Pour avoir des chances d’être à temps à Vosne-Romanée, je n’ai pas goûté la deuxième version. Je n’ai pas fait carême !

Pendant le repas au rythme très lent, nous avons été abreuvés de vins des quinze vignerons de l’association, beaucoup plus récents et dans des formats dépassant parfois le magnum. Ces vins sont fort bons mais j’ai plus cherché à les éviter qu’à les goûter. Un Chateauneuf-du-Pape Cuvée Chaupin La Janasse rouge jéroboam 2001 m’a beaucoup plu par la fougue de son fruit, comme un Condrieu Vertige Cuilleron 2001 superbe par sa plénitude sereine. Je n’ai pas noté les autres vins qui venaient de droite comme de gauche et imposaient de vider le verre en cours pour faire plaisir au vigneron qui voulait verser son vin. La cuisine d’Eric Sapet est très traditionnelle mais bien exécutée. Elle est particulièrement riche et gourmande. Les petits oiseaux comme le lièvre sont goûteux et généreux.

Que dire de ces deux jours de folie ? Ce qui m’a frappé d’abord, c’est la générosité des ces quinze vignerons, bande de copains joviaux et bons vivants. Déguster avec eux est un plaisir. On sentait que chacun avait vécu un grand moment de partage et de connaissance, car tous n’ont pas l’habitude de côtoyer de tels vins anciens. L’émotion la plus forte pour la famille Coulon a été l’ouverture du 1880.

Nous sommes appelés à nous revoir, car un accueil aussi chaleureux ne peut rester sans suite.

photos – l’enseigne au domaine de Beaurenard

la dégustation en cave (au premier plan, le jéroboam de Beaurenard 1937)

l’impressionnante table pour 160 personnes

quelques photos du repas et un des vins