Archives de catégorie : vins et vignerons

Champagne Salon aux Caves Legrand lundi, 3 novembre 2003

J’avais dû me rendre pour des formalités administratives à la mairie de Créteil. Cette architecture bolchevique peut-elle conduire au bonheur ? Il me fallait du vin vif pour oublier cette politique urbaine déprimante. Ce fut fait à une dégustation de champagnes Salon aux caves Legrand.

Lors de la récente présentation de vins argentins mon oreille avait capté l’information de cette dégustation. Je m’en félicite. Atmosphère studieuse, rappel historique de Didier Depond que je pourrais citer par coeur.Un petit groupe déjà convaincu déguste. Le Delamotte brut sans année est un bien beau champagne. La bulle est un peu trop lourde mais le vin a du sens. Le Delamotte 1997 est un très beau champagne. Et c’est du vrai champagne, quand le Salon explore d’autres terres. Ce qui est passionnant, c’est que chacun des 7 millésimes de Salon va nous offrir des sensations complètement différentes. Le 1995, c’est le jeune ado qui étrenne son premier costume à la Elvis Presley. Sentant le citron et la pomme verte comme un champagne nouveau-né, il délivre malgré tout la signature Salon, faite de cette concentration vineuse particulière. Paradoxalement, il montre à quel point le Delamotte est du vrai champagne. Le 1990 est d’une élégance rare. C’est un grand champagne. Le 1988 s’affirme par sa puissance. C’est le Salon à sa parfaite maturité. Ah, que j’aime le 1985 qui a tous les cotés dérangeants que j’adore. Sans concession, brutal, agressif, c’est le Samouraï qui vous transperce de son insolence comme le font les vins jaunes qui vous entraînent sur des goûts que vous n’attendiez pas. On sait qu’on va crescendo, mais quand même ! Le 1982 est parfait. Il a tout pour lui : puissant comme le 88, agressif comme le 85, élégant comme le 90, il est une exaltante synthèse. Un grand Salon. Mais il ne faut jamais croire qu’on a fini l’ascension. Le 1979 est au moins aussi subtil, sauf qu’il affiche une légère amertume. Quand elle disparaît, il reste un champagne de la race du 1982. Arrive alors ce qui pourrait être le plus grand ou l’un des plus grands champagnes de ma vie. On sent la rupture gustative avec tout ce qui précède. C’est du caramel, fondu, fumé, épicé. Le Salon 1966 donne à la fois la jeunesse de sa bulle intense et fine, et la maturité d’un Chardonnay puissant dense et incroyablement accompli. Ce qui me plait le plus au delà de l’incroyable franchissement d’étape, c’est ce goût de fumé, un peu comme de l’ananas confit, qui flatte le palais au delà du réel. J’imagine le boire sur un carpaccio de coquilles Saint-Jacques au caviar. Je le sens comme si c’était réel. J’étais un inconditionnel de Salon, ce n’est pas cette dégustation qui m’aura calmé. Lors de cette soirée, le vrai champagne de soif et de plaisir, c’était le Delamotte 97. Le monstre sacré, c’est le Salon 1966, meilleur que tout ce que j’ai bu de ce domaine, sauf peut-être les deux 1959 que j’ai bus avant de réellement prendre conscience de ce qu’est Salon. Et ensuite, chaque Salon du 90 au 79 a une morphologie qui va correspondre à un plat que l’on aime. Avec Didier Depond et le propriétaire de la cave nous avons bistroté ensuite sur le Malbec 1999 argentin bu récemment. Meilleur que lors de sa présentation récente avec un agréable équilibre du fruit et du bois. Mais je me lasse vite de ces vins et mes gencives souffrent d’avoir été attaquées par ce jus surpuissant. Comme je n’avais pas mordu à ce vin, c’est lui qui m’a mordu. Paraphrasant Gotlieb dans Pilote je dirai : « Salon ! Mâtin quel champagne ! ».

Dîner au château de Beaune mercredi, 15 octobre 2003

Après avoir gentiment devisé, nous passons à table. Il est en effet grand temps de boire enfin du vin ! Le menu composé par Jean Paul Thibert de Dijon comprend une crème de courge aux graines de sésame torréfiées, un Opéra de foie gras de canard et magret fumé, chutney de mangue au pain d’épices, un filet de sandre du Doubs aux champignons, crème de pain grillé, carré de veau de lait, pommes de terre farcies au ris de veau, fromages, gâteau de noix, crème à la vanille, compote de figue au vin rouge et truffes grises de Bourgogne. Sur cette fine cuisine dont Bernard Hervet, à ma gauche, n’arrêtait pas de me vanter les qualités, des vins d’une qualité inimaginable.

Meursault Perrières 1947. Un nez très subtil, une couleur d’un or profond. Le goût que me suggère mon voisin belge qui me dit n’avoir jamais bu de meilleur Meursault : un flan au lait. Sur le plat il se développe et devient brillant. C’est un immense Meursault.

Meursault Charmes 1846. Vin étonnant car on est subjugué par sa jeunesse. Belle couleur. Comment est-ce possible qu’il soit si bon ? Il a la typicité de Meursault qui n’est même pas estompée. Ce qui subjugue, c’est qu’il est le même, avec la même construction, que le 1947 de 101 ans son cadet. Irréel moment. Un vin grandiose, totalement vivant. C’est le plus vieux vin de la collection Bouchard. Plus le temps passe et plus ce vin se développe. Il s’améliore sans cesse pour devenir plus grand que tout. Bernard Hervet n’arrêtait pas d’en vanter la perfection, le chérissant comme si c’était son enfant.

Le Beaune Grèves Vigne de l’enfant Jésus 1947 a un nez très énigmatique de raisins confits. J’étais séparé par Bernard Hervet de Michel Bettane mais j’arrivais à entendre ses commentaires. Quel plaisir que d’écouter un homme d’une telle science. Il a vu bien avant moi ce que j’allais découvrir, il donne des perspectives historiques et des commentaires qui enrichissent la dégustation. Un vrai plaisir. Alors que j’avais déjà bu ce Beaune 1947, il fallait que je m’habitue de nouveau, là où d’autres experts étaient déjà de plain pied. Car en bouche, une structure d’une complexité invraisemblable. Une concentration rare. Un vin agressif qui ne fait pas l’ombre d’une concession. C’est du concentré de vin vinifié de façon parfaite. Une leçon d’histoire. Un vin déroutant comme je les aime. Quelle démonstration d’élégance.

Beaune Grèves Vigne de l’enfant Jésus 1865. C’est l’année légendaire de la Bourgogne. Le nez a la même trame que celui du 1947. En bouche, comment imaginer que ce soit si beau, si jeune, brillant, vivant. Il a la couleur d’un vin de 1970 et nous faisions la remarque à plusieurs, dont Michel Bettane, que nous nous tromperions à l’aveugle, sur plusieurs vins de ce soir de largement 100 ans ! Le 1947 est évidemment plus ingambe, mais quelle leçon de consistance d’un 1865 parfaitement fait. On ne peut pas imaginer à quel point ce vin est vivant et brillant. Je dirai à ce propos que lorsque Bernard Hervet me relatait ses dégustations de vins de cet âge, je mettais sur le compte de l’enthousiasme ses emphases sur la jeunesse de ces vins. Même si je le relate ici, vous pouvez vous aussi douter de ma sincérité quand je parle de leur jeunesse. C’est compréhensible, car l’étalage de cette jeunesse est irréel. Il faut noter bien sûr que ces vins sont surveillés, les bouchons sont changés quand il faut. On a l’idéal de la conservation.

Je me suis imposé de faire le classement final même si c’est difficile. Voici ce que la magie du moment m’a inspiré :1 – Meursault Charmes 1846,2 – Romanée Saint Vivant 1906, 3 – Beaune Grèves Vigne de l’Enfant Jésus 1865, 4 – Beaune Clos du Roi 1929, 5 – Corton Charlemagne 1952. La plus immense surprise au moment où il est apparu est celle du Beaune Clos du Roi 1929, car j’ai eu un grand choc de perfection.

Il faut évidemment remercier Bernard Hervet et son équipe d’avoir conçu un programme d’une intelligence et d’une opulence rares. Il faut remercier Joseph Henriot de son immense générosité, car il n’est pas obligé de disperser ainsi ses trésors. Mais il faut aussi avoir une pensée émue à la sagesse de la famille Bouchard d’avoir su constituer ce trésor, archive de la magie de cette immense Bourgogne.

J’ai appris que Joseph Henriot avait décidé de garder 100.000 bouteilles de 1999 année exceptionnelle pour continuer ces archives. Il faudra qu’il en garde encore, car 2003 promet de donner des merveilles.

Etre reçu à la Romanée Conti un jour et explorer le lendemain des légendes du vin du 19ème siècle. Saint Pierre a-t-il prévu d’offrir au Paradis des bonheurs plus forts que ceux-là ? ? ?

 

 

Visite de Bouchard Père & Fils mercredi, 15 octobre 2003

Bernard Hervet, directeur général de Bouchard Père & Fils avait été sensible à la démarche de wine-dinners dès ses débuts. Il m’avait dit depuis plusieurs mois qu’il m’inviterait à un événement hors du commun. Le qualificatif n’est pas usurpé. Joseph Henriot, propriétaire des champagnes éponymes, de la maison Bouchard (je ne répéterai pas le « Père & fils » à chaque fois) et du château de Beaune accueillit un groupe de 20 personnes pour un de ces événements qui marquent la vie d’un amateur au delà de l’imaginable.

Environ sept personnes du Domaine, deux belges et un suisse qui écrivent sur le vin, plusieurs journalistes ou écrivains du vin de grand talent, l’acheteur d’une grande chaîne de distribution, deux sommités de la sommellerie, un restaurateur amoureux fou de vin et moi. L’humour délicat de Joseph Henriot et ses propos bien sentis ont guidé le voyage, notre hôte insistant sur la notion de temps qui est indispensable pour réaliser des vins de qualité comme toute chose d’excellence, et résumant sa stratégie par ces mots : « mon but c’est le chemin », c’est à dire que la démarche d’amélioration permanente de la qualité est son fil conducteur. Un impressionnant bonsaï au moins aussi vieux que les plus vieux vins dégustés trônait devant ce groupe studieux. Il symbolisait sa démarche qui s’inscrit dans l’histoire du temps. Pour rester sur le sujet du temps, peu avant j’avais pris possession de ma chambre d’hôtel dans une maison noble du 16ème siècle. Dans ma chambre, la poutre maîtresse sculptée offrait à voir les armoiries des hôtes du lieu et leurs portraits finement ciselés. L’homme gravé dans le bois a le col ouvert et l’on sent sa musculature trapue. La femme porte une riche robe au col très haut et ses cheveux sont pris dans une résille aux perles fines comme celles de sa robe. Savaient-ils que 450 ans plus tard un visiteur penserait à eux tout en écoutant distraitement CNN ?

Après les mots de bienvenue, nous sommes placés à quatre tables de cinq avec un jeu de verres plus important qu’un orgue. Les élèves studieux prennent d’emblée la pose d’étudiants appelés à l’examen. On ne se parle pas, on remplit sa copie dans le silence. Nous avons pourtant des choses à nous dire ! Je suis à la table de Bernard Hervet déjà cité, de Thierry Dessauve, co-auteur du fameux guide et de la Revue du Vin de France RVF, Philippe Bourguignon, le directeur du restaurant Laurent chez qui nous devons, dès le lendemain, faire un dîner de wine-dinners, et Robert Vifian, le propriétaire du restaurant Tan Dinh, complice de plusieurs dégustations, l’un des palais les plus surs que je connaisse. Les langues se délient évidemment au fur et à mesure de la dégustation, et je peux noter le tranché du jugement de Robert Vifian, l’immense connaissance de Thierry Dessauve et l’élégance pédagogique de Philippe Bourguignon. Je suis plutôt du profil de Bernard Hervet qui comme moi ne peut pas s’empêcher de lâcher de temps à autre un : « c’est géant », qui n’est peut-être pas la description la plus académique d’un vin mais a le mérite de résumer les sensations. Lorsque je fais un compte-rendu de wine-dinners, je le fais de mémoire, car je ne prends jamais de notes. Là les notes furent prises sur le livre de dégustation qui nous avait été remis. Je ne les ais pas modifiées, les gardant telles quelles, c’est à dire que chaque vin est jugé sans que je sois influencé par les vins ultérieurs.

Sauf indication contraire, mais on le verra aisément, les vins sont de Bouchard Père & Fils. Je ne le rappelle pas.

Il faut bien sûr que l’on précise le thème de cette soirée, car il y en a un. L’année 2003, année de canicule, a été marquée par des vendanges étonnamment précoces. Bernard Hervet est persuadé que l’on aura en 2003 des vins du même niveau que 1947, si grande année. La tentation était donc grande d’explorer toutes les années des deux derniers siècles qui ont donné lieu à des vendanges très précoces. Le thème était là : présenter 2003 au milieu des vins les plus précocement cueillis. Thème particulièrement original. Allons-y. Je n’ai pas modifié mes notes prises sur l’instant ni supprimé les redites.

Le Corton 1976 en magnum. Nez contenu, bouche assez sèche, timide, mais vin bien agréable malgré l’austérité.

Beaune Marconnets 1959 en magnum. Nez chatoyant de grande intensité. Beau vin très liquide, épanoui mais si jeune. Rond, suave. Très critiqué par mes camarades de table, à cause de ce coté champignon qui ne me gênait pas tant que cela.

Beaune Clos de la Mousse 1945. Premier nez amer. En bouche, magique. Belle amertume, très alcoolique. Magnifique structure. Grand vin très profond, à la longueur infinie.

Clos Vougeot 1934. Nez extraordinaire de pleine maturité. Ce vin appelle un plat. En bouche, l’acidité marque. Assez astringent, mais étonnamment subtil.

Beaune Clos du Roi 1929. Choc gustatif total, car on monte de dix étages d’un coup. Le nez est sublime. La couleur est d’encre noire. La perfection du vin absolu. La bouche est de Porto, et comme le dira Robert Vifian, c’est le seul vin de la soirée qu’on pourrait ne pas penser bourguignon. Miracle que ce vin de structure si riche, aux tannins développés, au fruit toujours présent. Une densité irréelle. Quel vin de bonheur !

Romanée Saint Vivant 1906. Inouï. Un nez extraordinaire. Comment est-il possible d’aller encore au dessus du 1929 ? On a une subtilité dix fois plus grande, avec beaucoup moins de tannins mais un équilibre difficile voire impossible à imaginer.

Chassagne Montrachet Morgeot (rouge) 1893. Nez discret mais très noble. Bouche très intéressante. Le vin s’est simplifié, a gardé une trace de beau vin. Solide et lourd avec un fort tannin. Acidité volatile. Assez brutal, terriblement intéressant. Un vin de légende.

A ce stade, mon classement est le suivant : 1906 de loin, 1929 étonnant, 1893, 1945, 1934, 1959, 1976. Quelques minutes d’oxygène plus tard, le 1906 confirme sa différence extrême, et le 1893 passe devant le 1929.

Vient alors Beaune Teurons 2003. Le nez existe à peine. En bouche quelle maturité ! Etonnamment complet pour deux mois d’âge, au mieux. Moelleux, gras, complet.

Le Corton 2003. Belle race ! Le nez existe. On a déjà du beau vin de race. Mais quelle astringence. Il dévore la bouche. Je n’ai plus de gencives. Quelle promesse !! Une matière énorme.

Encore ébloui par le 1906, je suis dans mon rêve et j’entends que l’on passe aux blancs.

Chevalier Montrachet 1989. Il faut vraiment ré étalonner le palais tant la transition est brutale. Nez de soufre, qui s’arrondit. Un peu sévère, mais on sent qu’avec de l’oxygène il s’exprimerait. Quand même un peu limité.

Bâtard Montrachet 1959. Nez qui démarre discrètement. Couleur dorée intense. Très Bâtard, avec beaucoup de matière. C’est beurré, crémeux comme me souffle Philippe Bourguignon, et joliment structuré. Il trahit un peu son âge.

Meursault Charmes 1953. Nez très Meursault, minéral. Belle couleur d’un jaune discret, moins doré que le Bâtard. Quel grand vin ! Parfait, arrondi, fin, belle longueur. Un vin très structuré.

Corton Charlemagne 1952. Même sensation qu’avec le 1906 qui suivait 1929, on se demande bien comment on peut aller plus loin. Nez profond et de race, robe dorée d’un or très pur. Quel grand vin. Une structure parfaite. On a une personnalité affirmée extrême. Une longueur qui n’en finit pas. On a franchi une étape avec ce vin.

Schloss Volrads (Rheingau) 1893. C’est le plus grand millésime jamais réalisé en Allemagne. Nez déroutant, belle couleur de miel. Ce vin a perdu ses racines initiales. Mais quel beau témoignage. Il y a des choses qui vont dans des tas de directions. Il y a un peu de perte, mais il y a des tas d’arômes passionnants.

Montrachet 1864. Nez un peu fermé, couleur ambrée. En bouche, quel feu d’artifice ! Quel vin ! Il est resté très caractéristique. C’est un très grand vin qui vit, qui existe, avec une longueur extrême, chatoyant, charmeur, dense. Plus tard en le sentant de nouveau, je lui ai trouvé des pointes de réglisse.

Château Filhot 1858. Nez très fluide, très discret. En bouche quel bonheur. C’est un Sauternes devenu sec qui me rappelle le Yquem 1932. Quelle race. Un vin de grand plaisir. Très peu de sucre. Une élégance hors du commun. J’ai pu à cette occasion constater qu’il y a des amateurs qui comme Robert Vifian et d’autres n’admettent pas les Sauternes secs, alors que je leur trouve un charme fou, même si ce n’est pas ce que le viticulteur avait voulu. Le sujet du sucre nous donne lieu à des conversations passionnées et à des explications d’expert de Joseph Henriot, entre les sucres en C12 et ceux en C6. Ce n’est pas de la bataille navale mais de la chimie.

A ce stade je me fais mon classement des blancs, avec le 1952 largement en tête puis 1864, 1858 (c’est mon goût), 1953, 1959, 1893 et 1989.

Arrive alors Meursault Genévrières 2003. Un nez de nouveau-né mais qui pointe vers le Meursault. Perlant, je lui trouve le goût de tout vin juste né. Je suis incapable de juger. Chevalier Montrachet La Cabotte 2003. Beau nez. Quel vin étonnant qui est déjà si beau, ce qui est difficile pour un blanc. Très séducteur, si bien fait.

Devant ma table d’écolier des verres encore un peu remplis racontent une histoire unique de la longévité des vins. Il me vient à l’esprit une question iconoclaste que je m’interdis de poser à Joseph Henriot : « pourquoi voudriez-vous sans cesse améliorer les méthodes, si vous avez devant vous la perfection de ce qui a été fait il y a 150 ans ? L’urgence ne serait-elle pas de surtout ne rien changer ? ». Je garderai ce mystère pour moi : si quelqu’un voulait bâtir la plus belle cathédrale du monde, je lui suggérerais de prendre la technique du 12ème siècle, pas celle du 20ème.

La petite classe a récréation, pour que l’orangerie du château de Beaune quitte son usage scolaire pour accueillir notre dîner. Un champagne Henriot 1959 servi en magnum, dégorgé il y a dix jours est une bien agréable pause. Beau nez, belle bulle, couleur délicate. C’est le champagne authentique plein de jeunesse insouciante, fait pour la sensualité.

 

 

Visite au Domaine de la Romanée Conti lundi, 13 octobre 2003

Alors que je ne visite quasiment jamais les domaines qui font du vin, je me rends par une maussade journée d’automne au Domaine de la Romanée Conti. Un caprice du temps dégage un beau soleil froid au moment où Aubert de Villaine me montre les vignes du Domaine. Les pentes sensuelles de la Tâche, la discrétion apparente de la parcelle de la Romanée Conti, alors que l’on pressent tout ce qui a pu créer cette exception, magique travail en sous-sol, tout cela s’étale devant mes yeux conquis. Je suis tellement respectueux du sens de l’histoire que ce spectacle me laisse muet.

Les limites de la Romanée Conti n’ont pas été modifiées d’un pied depuis 1580 et cela rassure. Il y a tant de beaux esprits qui pensent qu’avant eux le vin n’existait pas. L’or des Scythes nous montre l’ancienneté du génie humain. Par les couleurs d’automne des feuilles de vignes, l’or des sites du Domaine de la Romanée Conti montre la prééminence du terroir mis en valeur pour l’éternité.

Tous les locaux du Domaine fleurent l’austérité. Pas question de montrer que l’on est les plus grands. Cette pudeur me convient. Aubert de Villaine me rappelle que la bataille de la qualité se joue sur les grappes, et donc dans les vignes. C’est la sagesse. Je goûte les 2002. L’Echézeaux est assez limité, Grands Echézeaux très plaisant, Romanée Saint Vivant un peu perlé ce qui gène l’analyse, Richebourg magnifique de rondeur élégante et de longueur, La Tache énigmatique et brutal, combinant un nez féminin à un corps de brutal guerrier, et enfin la Romanée Conti, chef d’oeuvre de complexité, mais c’est la diva en nuisette et non fardée qui n’est pas prête à entrer en scène et exprimer son talent que l’on sent présent. Je ferai de ce parcours deux remarques : comme je n’ai pas de repères pour les vins jeunes, je ne peux pas dire comment 2002 se situe par rapport aux autres années. Et je m’interroge sur la faculté de prévoir ce que ces vins seront dans dix ans, tant la seule ébauche que j’ai bue est frêle. Tout jugement à long terme est une spéculation, tant il est évident que les pièces du puzzle de chaque vin vont patiemment et lentement s’assembler.

Après cette visite en cave, dans un autre caveau, on goûte une Romanée Conti 1975. C’est une des années les plus faibles du Domaine, mais on sent la complexité de la Romanée Conti. Il y a des cotés flamboyants qui rappellent les plus belles Romanée, et une blessure qui tend à limiter le plaisir. Le reste de bouteille va se modifier aussi bien au déjeuner qu’au dîner.

A table un Montrachet 1967 du Domaine de la Romanée Conti se présente sur une assiette de charcuterie. C’est amusant, car ayant pensé avant le voyage à ce que je boirais, je m’étais mis à rêver d’un Montrachet sur du saucisson. Etait-ce prémonitoire ? Je l’avais devant moi. Très Meursault citronné à l’ouverture, ce blanc magnifiquement doré de cuivre jaune décoche des flèches redoutables. Puis quand il s’ouvre, quelle bombe de goûts étranges énigmatiques et excitants. Richebourg 1965 du Domaine de la romanée Conti, c’est intéressant, un peu déstructuré, et sans grande longueur. Un Richebourg 1964 lui succède, et là, quelle explosion ! On a tout le charme de la Bourgogne, avec ses subtilités extrêmes. La Romanée Conti 1975 est en train de s’épanouir et de se restructurer. On sent tout ce qui fait le charme de ce grand vin, même si c’est encore timide. Un Grands Echézeaux 1948, dès la première gorgée, me rappelle combien le monde des vins anciens est une réserve de bonheur. Il est diablement complexe, et apporte une dimension qui n’existe pas dans les vins plus jeunes. J’avais pris dans ma musette un Yquem 1966 pour qu’on se souvienne qu’en une autre région, on fabrique des lingots d’or du plus pur plaisir. Nous avons devisé sur la valeur des choses, les passions que provoquent et procurent les vins et j’ai pensé en rentrant à Paris combien est grande la magie des terroirs, puisqu’il suffit de quelques mètres de distance pour que des parcelles offrent au palais des sensations si différentes et si typées.

Je quitte le domaine pour aller rencontrer Nicolas Méo dont je n’arrête pas de vanter les vins. Nous ne nous connaissions pas, mais nous avions conversé par e-mail, car je voulais lui faire savoir l’admiration que je porte aux vins de son domaine. En cave, il ouvre un Corton 1959 Méo Camuzet. Dans une cave froide, le vin à peine ouvert, il ne faut pas s’attendre à des miracles. Et tous les vignerons qui font goûter leurs vins dans ces conditions savent-ils bien les hauteurs que peuvent atteindreleurs vins ? Comme nous avions beaucoup de choses à nous dire, nous avons attendu que ce vin s’exprime, mais ce fut long. Et quand il atteint, vraiment lentement, sa fenêtre de tir, quel régal ! Un vin rond, féminin, de plaisir.

 

 

Invitation aux Caves Legrand dimanche, 5 octobre 2003

Invitation aux Caves Legrand, ce lieu qui possède la compétence, une offre rare et une galerie couverte qui invite à festoyer et à fêter le vin. On est là pour déguster le Cheval des Andes 2001, vin argentin auquel Pierre Lurton a apporté la contribution de son immense savoir faire, forgé à Cheval Blanc. Le vin a un nez superbe, profond. Le goût est déjà opulent mais très court. On imagine très bien que dans 8 à 10 ans il sera grand. Mais quel consommateur aujourd’hui, et quel caviste est prêt à le laisser vieillir? Je goûte aussi des vins produits par l’oenologue argentin du Cheval des Andes, vins de Tarrazas de los Andes. Un Malbec 1999 ne me plait pas car trop moderne alors qu’un restaurateur ami le trouve à son goût. Je préfère le Cabernet Sauvignon 1999, car son amertume et sa sécheresse font plus ressortir le terroir que le Malbec, trop doucereux et flatteur. Initiative heureuse des dynamiques animateurs de cette belle cave. Ce serait sans doute intéressant d’acheter ce Cheval des Andes pour voir comment il vieillira. Je pressens une très heureuse surprise.

Déjeuner au Château Sainte Roseline vendredi, 4 juillet 2003

L’occasion m’est donnée d’un déjeuner avec les propriétaires de Château Sainte Roseline, un domaine réputé des Côtes de Provence. Je suis reçu par un homme délicat, fin, qui parle avec justesse de la vie, de ses choix et de ses goûts. J’ai rarement vu un couple avoir autant de sens artistique. L’argent aide bien sûr, mais on ne peut atteindre une telle réussite de décoration dans les détails et dans le tout que si l’on a une réelle sensibilité artistique.

La chapelle Sainte Roseline est un petit bijou. Simple de construction elle porte au recueillement. Des sculptures de Giacometti s’insèrent élégamment, et un mur décoré par Chagall dans cet écrin si vieux me rappelle le délicieux choc que j’avais ressenti quand Chagall avait osé le plafond du palais Garnier. Dans le cloître où vivent mes hôtes, la décoration particulièrement réussie de Vilmotte, l’homme qui a relooké le restaurant Guy Savoy – entre autres – a créé un lieu de vie où tout est art, sensibilité, appel à l’excellence. On comprend qu’ici on ait envie de faire un grand vin.

Après la visite des imposants investissements consentis dans le domaine, nous buvons un honnête blanc puis un joyeux rosé bien typé, qui acceptait bien une température un peu chaude exhalant de belles qualités. Puis, nous déjeunons avec la Cuvée Prieuré Château Sainte Roseline 2001, fruit du travail fait avec Michel Rolland, cet adjuvant subtil des tendances modernes. Il y a du bois là dedans, et beaucoup d’alcool : 14°5. Mais il y a aussi une belle race de vin.

Comme j’ai eu l’occasion de parler de vins anciens, on a la gentillesse d’ouvrir pour moi un Sainte Roseline 1988 et un 1983. Le 1988 ne convaincra personne de sa légitimité, mais le 1983 est une petite merveille. Une réussite avec un fruit, un terroir absolument charmants. Ceci prouve de façon absolue que ce domaine possède une terre exceptionnelle. Car ce vin a été fait avant que le propriétaire actuel ne recrée tout. Si un vin de 20 ans montre un tel talent, le château Sainte Roseline peut se permettre de jouer le terroir au moins autant que le modernisme et l’extrême des techniques. Ce que j’ai ressenti d’un couple charmant, artistique, et doué d’une imagination rare me fait penser que ce domaine va nous ravir par des vins de talent et sans concession. J’y ai passé une visite chaleureuse qui me conduira à m’intéresser à en suivre les succès.

Dans le petit port où après les balades en mer je converse avec les natifs, à l’heure où l’ombre des tamaris sent fort l’anisette, racontant cette aventure, une douce grand-mère qui connaît chaque roche, chaque vague, chaque courant, me dit d’un ton discret qu’elle a du Château Sainte Roseline 1953 dans sa cave. Il va falloir que je devienne Surcouf et Don Juan pour séduire la belle et ravir ce 1953 que j’aimerais partager avec ceux qui m’accueillirent en leur domaine de si délicieuse façon.

 

 

Dégustation au siège du champagne Salon jeudi, 26 juin 2003

Peu de temps après je me rendais au siège du champagne Salon, mon chouchou déclaré. Il jouxte le champagne Delamotte dont j’ai pu déguster aussi quelques beaux spécimens. Comme il s’agissait d’une visite privée je n’en dirai pas beaucoup plus, sauf de signaler une générosité particulière qui m’a permis d’avoir accès à de vénérables bouteilles dont j’imagine que l’ouverture est peu fréquente. Ce champagne vieillit bien, les prix des anciens millésimes sont astronomiques. Mais ces raretés gustatives méritent que l’on brise quelques tirelires, qu’on rançonne sa grand-mère ou qu’on nettoie des pare-brises aux feux rouges pour pouvoir se les offrir.

Cocktail au château d’Yquem mercredi, 25 juin 2003

A peine réveillé de ces agapes je vole vers Bordeaux pour me rendre au cocktail que le château d’Yquem organise au moment de Vinexpo.

Fouler les allées du château, entrer dans cette cour carrée apaisante, contempler les vignes alignées en pente douce, imaginer le jus futur, suivre l’évolution des couleurs des feuilles lors d’un long soir d’été, tout porte à l’émerveillement d’enfant que je ressens à chaque fois. Le Krug grande cuvée apaise la soif de cette région qui vient de subir un coup de chaud climatique inhabituel. La Grande Dame 1995 de Veuve Cliquot est plus typé. C’est un champagne délicatement expressif. Ces deux champagnes préparent à la prise de connaissance du tout nouveau Yquem, le 1998. C’est un bambin qui marche déjà bien sur ses jambes. Très équilibré, moyennement puissant, il n’est pas très typé. Il correspond bien à la définition d’Yquem, et vieillira sagement, pour faire dans trente ans un Yquem orthodoxe. Mais si on le boit plus jeune, on ne commettra pas de crime, car il est déjà un grand vin de plaisir. Je retrouve quelques amateurs passionnés et quelques producteurs amis. Les soirées à Yquem ont le charme de leur vin. J’y succombe sans modération.

 

 

de grands formats d’Yquem 1983 mardi, 24 juin 2003



Une de ces impériales a été bue lors de mon anniversaire, fêté au George V sur une cuisine de Philippe Legendre.

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une main et Cheval Blanc 1947 dimanche, 2 mars 2003

Au Salon des Grands Vins, j’ai un stand pour que l’on parle de mes dîners. J’y fais aussi des conféreences avec des experts et sommeliers brillants.

Sur mon stand, que puis-je exposer ? Des bouteilles vides, hélas !

Il y a un magnum de Cheval Blanc 1947.

Une charmante dame vient me voir et me dit qu’elle est une des anciennes propriétaires de Cheval Blanc, vendu il y a seulement quelques années.

Et pour me montrer qu’elle dit vrai – ce dont je ne doute pas, elle pose sa main près de l’étiquette, car l’écusson sur sa bague est celui de Cheval Blanc.