Archives de catégorie : vins et vignerons

Réception au restaurant Ledoyen dimanche, 20 juin 2004

Réception dans la grande salle du rez-de-chaussée du restaurant Ledoyen (la seule qui devrait être utilisée pour des repas de haute gastronomie) à l’invitation de 1855.com, société de vente de vins sur internet dirigée par un jeune entrepreneur ambitieux et volontaire. On goûte le Passito di Pantelleria de Carole Bouquet, un muscat de Sicile 2002 non muté dont le sucre n’est pas obtenu par botrytisation mais par le réchauffement des grappes étalées sur des roches plates bouillantes de soleil. Il n’existe pas de vigneronne plus belle. Elle annonce la couleur : « je n’accepte pas qu’on critique mon vin ». Cédant à sa beauté je dirai seulement qu’il faudra sans doute l’attendre vingt ans pour qu’il exprime un message aussi beau que son ambassadrice – aujourd’hui !

Le second vigneron présent est Pierre Lurton dont c’est la première manifestation publique pour présenter un Yquem. Il présente le Yquem 1998. Vin un peu trop simple qui n’a pas encore de personnalité (tout est relatif, car Yquem est Yquem, faisant briller les yeux de jeunes amateurs présents qui n’en avaient jamais bu), mais pourrait rejoindre dans vingt ans la famille des Yquem qui vieillissent bien, avec une belle synthèse sans aspérité. Le nouveau président cite fort opportunément Frédéric Dard, grand amoureux des vins et d’Yquem. Nous avons de passionnantes discussions annonçant de sages perspectives pour l’avenir d’Yquem qu’il envisage avec une compétence et une ouverture beaucoup plus positives que ce qui fut simplifié dans la presse.

Quelques grands vins sont présentés à une foule immense et très jeune. Je goûte un Léoville Las Cazes 1991 d’un beau bois bien typé au plaisir immédiatement compréhensible, alors qu’un Carbonnieux rouge 1995 se présente beaucoup trop renfermé pour m’aguicher. Je l’avais bu récemment en nettement meilleure forme.

visite aux caves de Tain l’Hermitage vendredi, 18 juin 2004

Visite aux caves de Tain l’Hermitage. De la salle de dégustation on a une vue impressionnante sur la quasi totalité des terres où mûrissent les Hermitage. Ces pentes escarpées sont de toute beauté, surmontées de cette petite chapelle qui a dû voir l’éclosion du Chapelle 1961 de Jaboulet, gloire justifiée de cette attachante appellation. Tous les vins dégustés sont de la cave de Tain l’Hermitage qui joue le rôle de coopérative pour certains vins et vinifie ses propres domaines pour d’autres.

·  Crozes Hermitage Nobles Rives 2003, avec 100% de marsanne est un blanc fort, alcoolique, fumé au goût de pierre.

·  Saint Péray 2001 avec 30% de roussanne et 70% de marsanne a un goût de bois américain. Un peu de perlant, plus léger, minéral, agréable. Un léger goût de bonbon acidulé

·  Crozes Hermitage rouge 2001 est difficile à juger. Trop neutre et assez limité

·  Saint Joseph Esprit de Granit 2001 est une sélection parcellaire de la même veine

·  Le Cornas Nobles Rives 2000 (Nobles Rives veut dire vin d’assemblage) est plus fruité, plus séducteur

·  L’Hermitage Nobles Rives 2000 est très beau, fruité, riche et puissant

·  L’Hermitage Gambert de Loche 2000 est un vin de propriété de la cave de Tain. Il titre 13°5. Il est racé, bon, fruité mais avec élégance. Le boisé est superbe. Astringence, mais c’est un Hermitage.

·  On revient aux blancs avec l’Hermitage blanc 2000. Goût de miel, de caramel. Il est beau. Pas autant que le 1995 que l’on a bu en dîner, mais c’est très joli.

·  Le vin de paille d’Hermitage 1996 en 100% marsanne surmaturée est très fumé, avec des évocations de vanille, de réglisse, de bonbon. Il est très sec pour un vin doux, ce qui le rend plus captivant.

Belle dégustation d’une cave sympathique qui fait ici ou là des vins qui pourront mériter l’attention avec quelques années de plus et en situation de repas.

voyage en Hermitage vendredi, 18 juin 2004

Le voyage en Hermitage dont le récit a commencé dans le bulletin précédent se poursuit en un petit bistrot tenu par un « dingue » de vin, qui nous fait découvrir ses bonnes pioches locales. Le Chateauneuf du Pape blanc Domaine de Pégau 2001 est un très bel exemple de Chateauneuf du Pape, avec une belle typicité. Il est bien gras, même glycériné.

Le Saint Péray Bernard Gripa Les Figuiers 2002 est très floral. Vraiment très bon. Un peu miellé, épicé, assez léger. Le Canon 2003 en 100% syrah est un vin non filtré fait par un japonais Hirotake Oka venant de chez Gripa. Le vin est très beau, naturel, simplifié, un peu perlé. Un Crozes Hermitage Domaine des Hauts Chassis de F. Faugier, cuvée « Esquisse » 2003 est totalement dans le fruit, cassis et cerises. Il est très concentré et voluptueux.

La Cuvée « la Sagesse » du domaine Gramenon de Michèle Aubery-Laurent 2003 titre 14°5. C’est un Côtes du Rhône non soufré en grenache. Il est sucré et je n’aime pas, même en intégrant son âge, car avec cette charge alcoolique et ce travail, on quitte complètement les Côtes du Rhône. La Côte Rôtie Jean Michel Stephan 2000, en Côte Blonde est très jeune, fruité, très alcoolique. Très bon, délicieux.

Ce caviste restaurateur passionné explore des vins qui méritent l’attention, mais trop d’originalité devient parfois carrément de l’excès. Les noms qui se veulent des qualificatifs : « sagesse », « esquisse », et  autres m’énervent un peu. La palme de l’excès restera longtemps à Didier Dagueneau qui au milieu des « silex », « bazar », « astéroïde » a intitulé un de ses vins : « quintessence de mes roustons » nom qui au moins dénote de l’humour.

Dégustation chez Paul Jaboulet Aîné mercredi, 16 juin 2004

Nous visitons justement le nouveau site d’accueil et dégustation de Paul Jaboulet Aîné installé dans une ancienne champignonnière qui loge les quelques millions de bouteilles de productions récentes de façon absolument idéale. La dégustation m’a inspiré quelques notes griffonnées rapidement que je livre telles quelles, le mot Jaboulet n’étant pas répété. Je ne détaille pas les analyses car il s’agissait de noter mon plaisir.

Nous démarrons par les blancs. Un Saint-Péray les Sauvagères blanc 2001 en 100% marsanne. Pas d’expression. Un Crozes Hermitage Mule Blanche 2001 en 50% marsanne et 50% roussanne, déjà fumé, beau nez, assez joli. Un Crozes Hermitage Domaine Raymond Roure 2000 en 100% marsanne, belle légèreté florale, jolie discrétion, expressif. Un Hermitage Le Chevalier de Sterimberg 2001 en 65% marsanne et 35% roussanne encore très jeune, très bien construit, à laisser vieillir. Un Condrieu les Cassines 2002 en 100% viognier, floral, agressif, astringent.

On démarre les rouges, tous en 100% syrah avec un Saint-Joseph le Grand Pompée 2001, rustique, fruité de cerise, épicé. Ça me plait beaucoup, car c’est « nature ». Un Crozes Hermitage Domaine de Thalabert 2000, vignes de 40 ans. Plus vineux, mais on reste un peu sur sa faim. Assez chatoyant et très court. Un Crozes Hermitage Domaine Raymond Roure 2001 sec, astringent, très amer, mais il y a plus de matière. Un Cornas Domaine de Saint-Pierre 2000 très bon, rustique, une attachante spontanéité, puissant. Un Hermitage Petite Chapelle 2001 moyen, pas désagréable, très fruité et astringent. Un Hermitage La Chapelle 2000, qui le joue un peu en dedans. Il y a quand même de belles racines. Plus faible maintenant que la Petite Chapelle 2001, mais il sera plus grand. Un Crozes Hermitage Domaine de Thalabert 1996 vieilles vignes (plus de 60 ans) en cuvée spéciale. C’est beau, c’est grand, c’est émouvant. Acide, mais jouissant d’une immense longueur. C’est très beau.

On finit par un blanc : Hermitage Le Chevalier de Sterimberg 1979 qui évoque au nez le miel, la cire d’abeille. En bouche il est assez sucré. Pas du tout Hermitage. La fin dérange un peu. C’est un beau témoignage mais qui a un peu souffert.

Le séjour en Hermitage s’est poursuivi par de belles dégustations où se mêlent l’ordinaire et l’attrayant. Son récit se lira sur le prochain bulletin.

Le monde du vin est un monde de découvertes. Les expériences narrées dans ce bulletin en montrent la diversité.

Déjeuner à Fargues mardi, 8 juin 2004

Déjeuner privé en bordelais au cœur de vignobles chargés d’histoire. A l’apéritif Fargues 1997. Le nez est d’agrumes et en bouche, après avoir accueilli les pamplemousses et les fruits bruns, c’est le coté confit qui frappe. Mais surtout, caractéristique si belle, où tout Yquem me revient en mémoire, c’est cette unique impression de croquer les grains de raisin qui survient quand on « mâche » cet élégant Sauternes. Fringant à l’apéritif il se referme quand il est juxtaposé à des coquilles Saint-Jacques crues au zeste de citron vert. Il a trop de force pour le mollusque.

Un indispensable bouillon vient clarifier les papilles pour accueillir Château Lafite-Rothschild 1945. La bouteille a le millésime gravé dans le verre. Le niveau est exemplaire. La couleur est rubis, celle d’une belle rose profondément odorante. Le vin est continûment trouble, ce qui n’altère pas le goût. Un canard accompagne idéalement ce vin de majesté. A chaque service en verre le vin devient plus intense, son goût se précise, se densifie, s’extériorise. Le vin devient de plus en plus grand. Voilà pourquoi il ne faut pas carafer, car en homogénéisant on perdrait la perfection de la fin de bouteille.

Elle restera ce jour là purement conceptuelle car nous ne finirons pas : Fargues 1952 arrive. Couleur discrètement dorée de peau de pêche. Le vin sent le pamplemousse rose, et je ne peux cacher ma joie quand je vois qu’on apporte un dessert dont le thème est ce même fruit. L’accord sera parfait. Fargues 1952 est un athlète bien ossu. Il est chaleureux, puissant. Il n’a pas en bouche une longueur extrême mais il satisfait largement d’un plaisir premier. C’est un beau et grand Sauternes comme il doit l’être, plein de plaisir souriant. En ces longues journées d’un presque été, les vignes ont des grappes qui sont encore de timides promesses. Et le bordelais respire la joie de vivre.

Déjeuner au château d’Yquem mardi, 1 juin 2004

J’arrive devant l’allée qui mène au château d’Yquem. C’est le point culminant de la période des roses et chaque rangée de vignes est comme un paragraphe qui ouvre ses guillemets par  un rosier rouge sang. Je pénètre en ce lieu avec émotion car jamais après ce jour je ne serai accueilli par un membre de la famille Lur Saluces à la tête de la propriété. Profitons donc de ce dernier moment où l’on est "comme avant". Il y a Valérie, Francis, Sandrine, de la garde rapprochée qui ont vécu de belles années, de beaux millésimes. Alain et Christiane serviront le repas, elle presque en pleurs vers la fin, car une page se tourne.

Cette phase de l’évolution d’une propriété est normale, car quand le pouvoir est cédé, il est cédé. C’est la cession qui était l’acte majeur. Pas la passation de pouvoir. Tous les acteurs concernés étant intelligents, les évolutions seront forcément positives. Il n’y a pas de doute là dessus. Mais une période  de treize générations d’une même famille à la tête du plus grand vin du monde qui s’arrête est un moment unique et rare dans l’histoire de notre pays. Ce repas organisé pour un objet précis avait une lourde signification pour les amoureux du vin présents.

Le Krug grande cuvée a un nez typé de Krug, assez intense mais pas trop. Il glisse en bouche comme un champagne de soif, tout  naturel et facile à boire. Ce vin est décidément aussi bon qu’un millésimé.

Le "Y" 2002 que le château, fort curieusement intitule sur le menu « Y grec », sans doute pour des convives étrangers, étonne par son aspect aqueux. Il est  léger, linéaire, simplifié. On pourrait même dire assez limité, très loin du "Y" 1985 que j’ai tant aimé. Le magistral homard breton en Bellevue est d’un goût intense. Il aurait volontiers accompagné aussi un Yquem léger, s’il en est. Un 1987 ou 1991 peut-être.

Pour cette belle table il y avait plusieurs bouteilles de Haut-Brion 1971 rouge, et les goûts en étaient modérément variés. Ce grand vin démarre sur un registre assez strict et sec car il a été carafé depuis peu, puis devient grand. Un convive grand expert de ce château le jugera très orthodoxe, avec cette grandeur du plus beau Graves rouge qui soit. Le filet de canette aux cerises se mariait délicieusement bien avec ce grand vin qui méritait d’être excité par ce choc gustatif.

Il n’y a vraiment qu’au château que l’on sert le Yquem en carafe, qui plus est biseautée. Suprême décontraction sans doute.

Lorsqu’on sert Yquem 1989, je vois les yeux de Francis qui brillent. Responsable de production, il a "fait" 1989 comme d’aucuns ont "fait" Wagram ou Austerlitz. C’est un peu comme tous ces amis d’Yquem qui avaient « fait », qui 1847, qui 1869, qui 1876. Nous participons à l’histoire d’Yquem, ceux qui le font dans les années récentes car ils sont bien jeunes (Francis a participé à l’élaboration des vins depuis 1983 et je n’ose pas demander à Francine, maître de chai, tant elle est jeune) et nous, collectionneurs, qui en racontons l’histoire par les souvenirs de notre palais. Ce Yquem 1989 a une magnifique expression riche et forte d’élégance. Dire que ce vin est bien fait est ici particulièrement banal. Forcément on demande si le classement des trois glorieuses a changé. J’en étais resté à 88-89-90 qui ne représente pas les mensurations d’une déesse gironde mais l’ordre de valeur de ces trois années qui coïncide aujourd’hui avec l’ordre chronologique. Rien n’a changé, le 88 est toujours le plus brillant. Mais tout ceci peut évoluer. Ici, ce Yquem est magistral de promesse et aussi de généreux accomplissement. Parfait sur des fromages, surtout sur le Roquefort assez sec pour lui convenir, plus que sur une fourme.

Le Yquem 1934 a une robe de miel. Tout de suite ce qui frappe c’est qu’il a peu d’alcool. Il est assez sec comme beaucoup de vins de la décennie 30 à l’exception du 1937. Il a une longueur limitée mais un charme inimitable. Aimant les Sauternes devenus assez secs, je suis tout à mon aise. Il y eut deux écoles : ceux qui trouvèrent que le feuilleté de rhubarbe au Sauternes accompagnait admirablement le Yquem 1934 et ceux qui comme Francis et moi trouvaient que ce dessert délicieux, qui avait bien capté les composantes de ce délicieux breuvage, raccourcissait le Yquem. A chacun son goût. On vérifie chaque jour que les réactions ne sont jamais identiques.

Quand un vin final me plait, j’essaie d’éviter le café, pour que le goût délicat reste longtemps en bouche, puisque le café, comme une gomme, efface la voluptueuse rondeur du dernier liquoreux. Mais malgré ce désir de rester sur le goût du 1934, deux bouteilles d’une tentation folle ne pouvaient être ignorées. Je connaissais le cognac Hennessy Paradis qui est un assemblage des meilleurs cognacs anciens de cette belle maison. Belle attaque, virile, et l’on me suggère d’essayer le Hennessy Richard. Définitivement supérieur, il m’évoque certains des cognacs plus que centenaires que j’ai la chance d’avoir dénichés. Un grand cognac d’une insolente séduction au boisé profond et aux épices altières. On parle mieux quand on a un tel cognac en main.

Dédicaces, échanges de cartes, promesses de se revoir, nous prolongeons tant que nous pouvons ce moment unique où l’histoire tourne une page. Nous suivrons avec intérêt et confiance les développements futurs. Yquem sera toujours Yquem. Et le Comte Alexandre de Lur Saluces sera toujours actif et dans nos pensées.

Voyage à Bordeaux jeudi, 27 mai 2004

Voyage à Bordeaux. La gare Montparnasse est toujours aussi sinistre, avec une architecture intérieure  de type parking souterrain. On dirait que la foule des voyageurs tend à lui ressembler tant on voit des jeunes au dos courbé dont l’aspect volontairement grunge semble un signe de ralliement. Arrivée à Bordeaux, location de voiture et circulation en ville. Suivant d’improbables panneaux, je repasse devant la gare une heure après avoir voulu la quitter. Quand enfin j’accède aux quais, je retrouve avec plaisir l’architecture inimitable de splendides monuments, faits de cette si belle pierre aux couleurs de Sauternes.

Mais je découvre aussi l’effet Juppé. Si l’on avait demandé à un ingénieur comment bloquer la circulation, il n’aurait jamais été aussi efficace que ce qui fut fait. Cela tient en deux recettes. La première, c’est de diviser par cinq l’espace réservé aux voitures. Rien n’est trop beau pour des tramways quasiment vides. L’espace utilisé à cet effet par voyageur transporté est délicieusement psychédélique. Mais il s’agissait de marquer l’histoire ou au mieux de gagner un vote local. Le vrai coup de génie, c’est dans la seconde recette : la gestion des feux verts et rouges. C’est assez amusant. On est bloqué à un feu et on se dit qu’au moins d’autres voitures doivent passer. Eh bien pas du tout. Le magistral pont de pierre,  que des anciens avaient prévu pour huit diligences de front se traverse en vingt minutes quand vraiment il n’y a aucune circulation. Un riverain me parle avec émotion du temps jadis où il entendait le bruit des voitures : "là, ça me fait tout drôle, on n’entend plus rien, puisque toutes les voitures sont à l’arrêt". Je force évidemment le trait, mais il y a un fond de vérité.

Cher lecteur, vous vous dîtes "et le vin dans tout cela ?". Le rapport au vin est que cette surconsommation de carburant dans une circulation bloquée favorise l’effet de serre. Lequel profite aux Sauternes qui gagnent en puissance. Le tramway de Bordeaux est donc l’ami du Sauternes. Qu’on se le dise.

Je rends visite à un sympathique et dynamique vigneron d’une lignée bordelaise connue qui m’accueille au chais de Clos Beauregard vin de Pomerol. Nous goûtons trois fûts de 2003. Le Clos Beauregard 2003 en fût neuf de Treuil a une expression toute dans  le fruit. Le vin n’est pas élaboré, pas formé, mais promet un beau fruit juteux. Le même dans un fût Saury neuf est très pomerol, déjà formé. Il a déjà de la personnalité. Le même encore dans un  fût Saury d’un an, fait très saint-émilion avec un nez superbe. Pour le plaisir nous déterminons un ordre de goût. C’est pour moi 2 3 1, le Pomerol en fût neuf étant plus expressif, et 3 2 1 pour le vigneron.

Nous nous rendons à l’hôtel du château Grand Barrail Lamarzelle Figeac, lieu de séjour fort cossu, château copiant une demeure allemande avec ses décorations rococo tendance orientaliste. On goûte en même temps le Clos Beauregard 2001 et le La Tour du Pin Figeac 2001 dont la famille est également propriétaire. Il faut savoir que l’un est pomerol et l’autre saint-émilion, mais seul un minuscule ruisseau sépare les deux appellations. On aura donc quelques similitudes, surtout si ce sont les mêmes acteurs qui les font. Le premier est très pomerol très boisé et astringent. C’est un vin à attendre dix ans. C’est bien car il n’y a aucune concession. On sent le travail authentique dans l’esprit de la tradition. Le saint-émilion a les mêmes caractéristiques, mais il est plus élégant. Il n’a pas cette austérité même si son coté janséniste est aussi évident. Le pomerol a trop de bois quand son camarade l’a plus intégré. La comparaison avec le La Tour du Pin Figeac 1970 est édifiante. Tout aspect ingrat et anguleux a disparu. On a un vin bien rond mais ascète, à la longueur frêle. On sent manifestement un rôle joué dans la pudeur. Il montre le travail du temps élégant et accompli mais finit vite et révèle l’amertume caractéristique de ce terroir. Je serais bien présomptueux de donner des conseils alors que je n’ai aucune expertise des vins récents. Mais la découverte du premier fût goûté me suggère qu’il faudrait modérer l’usage du bois et laisser plus généreusement l’expression du fruit pour que ce vin déjà élégant gagne encore en chaleur humaine. Ce n’est qu’une impression. Il y a dans cette famille tant de sagesse que ces réflexions ont certainement été déjà intégrées. Le jeune propriétaire bouillonne de bonnes idées. Il a tout en mains pour connaître beaucoup de succès. Des vins à suivre.

Dégustation des vins de Henriot au George V mercredi, 5 mai 2004

Ceci fait contraste avec la distinction, l’élégance raffinée qui présidaient à la dégustation qui eut lieu au Four Seasons (j’ai du mal à ne pas dire George V) des vins du groupe Henriot. Dans des salons très cossus, une visite, voyage dégustation remarquablement ordonnancé : il fallait suivre l’ordre des vins car cela avait un sens. On explorait les Chablis William Fèvre justement honorés, les rouges Bouchard Père & Fils avec ces Pommard, ces Corton et autres Nuits Saint Georges, les blancs de divers statuts dont un Corton Charlemagne à se pâmer et l’on finissait par les champagnes Henriot dont une cuvée spéciale absolument époustouflante. Avec l’éventail de ces vins, on peut imaginer des milliers de compositions de repas qui seront toutes différentes, tant la gamme de ce groupe est vaste et talentueuse. En ce qui me concerne, je partirais volontiers sur une île déserte avec une cuvée des Enchanteleurs Henriot, avec un Chablis Grand Cru de William Fèvre, avec un Corton Charlemagne et une bouteille de La Romanée de Bouchard, avec le sentiment je peux attendre sereinement, sans angoisse le sauvetage improbable de ce qu’on appelle la civilisation.

Dîner au Bistrot du Sommelier mercredi, 28 avril 2004

Dîner au Bistrot du Sommelier où je cours plus pour voir Philippe Faure-Barc que pour le sujet du jour, les vins du château Cabezac, domaine en Minervois. Le solide entrepreneur qui a racheté cette propriété en 1997 a choisi un œnologue intelligent avec lequel j’ai eu des discussions passionnées. Nous avons parlé saveurs. Les vins d’apéritif, les 2003, sont des vins de bord de piscine. Le Tradition 2002 blanc sur une entrée aux coquillages et mousse de lait de coco provoque de très excitantes confrontations, montrant que ce vin raconte des choses. En rouge, le produit phare, la Cuvée Belvèze 2001 qui titre 14° et a passé 22 mois en fût neuf a tout pour me faire fuir. C’est exactement ce que je n’aime pas. Alors que le rouge Tradition 2001, qui est un vrai Minervois, et pas un vin du monde, me plait beaucoup plus car il ne veut pas trop en faire. C’est simple, c’est nature, et ça ne trompe pas. Un curieux muscat annoncé demi-doux mais résolument sec est un vin ubiquiste dont le plaisir ne va pas loin. J’apprécie plus que l’on travaille bien le terroir dans l’esprit de sa région que lorsqu’on extrémise la technique en s’imaginant au cœur du Médoc. Ce domaine sera couronné de succès s’il recentre son ambition. C’est cela qui rend le sujet du vin si passionnant.

Présentation de vins au Macéo dimanche, 25 avril 2004

J’ai la chance, et je n’en tire pas de gloire particulière mais de l’intérêt, que des personnes qui incarnent une perfection avérée dans leur domaine ont une sympathie réelle pour les efforts que je fais pour promouvoir des goûts étranges et parfois oubliés. Alexandre de Lur Saluces, Guy Savoy, Aubert de Villaine, Alain Senderens représentent des vins ou des cuisines qui font de la France une référence incontournable du bon goût. Dans son domaine qui est celui du fromage, Bernard Antony est une institution. Personne ne peut échapper à sa séduction hypnotique et j’ai succombé, tant son amour de la perfection absolue transparaît dans ses propos mais aussi dans les assiettes qui en apportent la preuve. Nous nous revoyons de temps à autre et un coup de fil me surprend dans mon ermitage du Sud. Une dégustation de vins biodynamiques se tient chez Macéo. Je reviens à Paris.  Nous décidons que nous dînerons ensemble.

David Williamson, l’élégant propriétaire de Macéo est un esthète du vin. D’une modestie toute britannique, c’est à dire perfide, il accueille ces vignerons authentiques dont des phares dans leur région : Trapet, Chapoutier, Cazes, Huet, Zind-Humbrecht, Leflaive, ça parle ! Je goûte un Chambertin Trapet 2002 d’une finition rare, une Vouvray Mont du Milieu doux Huet 2002 qui n’a pas besoin d’attendre cent ans avant de donner un franc plaisir, un Riesling 2001 et un Gewurztraminer vendanges tardives 2002 de Zind-Humbrecht qui sont d’un charme accompli. Cette biodynamique prouve son talent. La séance se termine à 18h. Que faire avec Bernard Antony avant le dîner que nous avions prévu ? Une visite en voisin chez Gérard Besson. Le maître d’hôtel et le sommelier dînent d’un solide boeuf aux coquillettes et Gérard Besson apparaît. "Vous avez soif ?". Au moins le message est clair. Il est probable que nous avons soif, et sur d’amicales discussions une terrine en gelée merveilleuse acclimate un Clos Nicrosi, Coteaux du Cap Corse 1999, 100% Vermentino. Il est d’une évidence confirmée que l’amitié rendra sublimes un vin corse et une terrine. Le vin qui servi seul a des accents de bonbon acidulé respire sur la terrine pour composer un de ces casse-croûte improvisés qui valent toute forme de gastronomie. Nous laissons Gérard Besson préparer son service du soir et nous débarquons au bar du restaurant Laurent. Accueil avec une Manzanilla Papinisa, cet apéritif sobre qui ne gâchera pas l’appétit. Au nez, belle fusion avec des toasts légers au saumon à l’aneth. Mais en bouche le vin se resserre. Cela impose l’essai d’un Arbois vin jaune de Puffeney 1988. Le vin jaune colle au saumon avec une belle précision quand la manzanilla se fermait. Robert Hossein qui a fait de Laurent son repaire bavarde avec nous. Il a la jeunesse folle de s’enflammer sur tout sujet qui l’excite et qu’il ne connaît pas.