Archives de catégorie : vins et vignerons

Visite au domaine de Beaucastel dimanche, 22 août 2004

On suit l’Autoroute du Soleil. Une sortie vers la campagne et l’on se retrouve au milieu de vignes écrasées de soleil. La terre est recouverte de lourds galets ronds polis par des flots puissants, jadis violents et depuis longtemps disparus. Les ceps ont des pieds imposants et chenus. Les grappes sont rares mais belles, très proches du sol tant les ceps sont trapus. C’est le soleil sur les galets qui va fabriquer leurs saveurs. On sent que la vigne a été soignée comme en un jardin de curé pour ne faire grandir que les grappes les plus belles. Une belle demeure à la pierre ocre et chaleureuse est plantée depuis des siècles dans cet environnement où le temps se souvient qu’il fut heureux. Le sourire de Jean Pierre Perrin propriétaire avec son frère François du Château de Beaucastel est plus large que  la porte massive. Nous avions participé ensemble à plusieurs événements dont cet inoubliable atelier de travail avec Alain Senderens (bulletin 47). Il était décidé que nous bavarderions ensemble sur des sujets de vins et de gastronomie, ce que nous fîmes. Ce grand pédagogue va m’expliquer la nature : les ceps sont petits parce que le mistral est fort. Les ceps sont anciens car il faut chercher l’eau très profondément. Les grappes sont rares parce que l’eau l’est aussi. Il explique les treize cépages et leurs fonctions, les options de stockage en fût ou en cuve liées à des éléments de logique naturelle mais aussi de personnalité. Les combinaisons de cépages différencient Beaucastel de Rayas, la Nerthe, Vieux Télégraphe et d’autres. Quand on entend que chaque choix est commandé par la nature, dans le plus grand respect de l’histoire, je ne peux qu’applaudir, tant je suis convaincu que la sagesse d’aujourd’hui a mis des siècles pour devenir ce qu’elle est.

Etant sur place, il était évident que nous allions goûter les productions récentes, et dans une cave très sobre où de nombreux mouvements de vins se faisaient, une décoration minimaliste était un message : on vient là pour goûter le vin. Pas pour autre chose. En blanc, le Coudoulet 2002, le Beaucastel 2002 préparent l’entrée en bouche du Beaucastel Roussanne Vieilles Vignes 2002 qui est une pure merveille. Ce qui est amusant, c’est que le Beaucastel blanc 1970 est dix fois plus défendu par moi que par Jean Pierre Perrin. C’est normal : il se prépare à sa future récolte qu’il va surveiller comme le lait sur le feu. Le goût de ce 1970 est bien loin de ce qu’il recherche aujourd’hui, quand mes lèvres lui trouvent des évolutions fort pertinentes.

En rouge nous essayons le Beaucastel 2001 que je trouve extrêmement généreux et plaisant, puis le Beaucastel 1989 qui est déjà plus évolué, plus sérieux. Loin de l’exubérance du 2001, mais représentant une autre forme de vin plaisant. Je sens pendant que nous goûtons que Jean Pierre Perrin est à cent lieues de ce vin là, tant son esprit le pousse à rechercher des palettes de saveurs qui sont loin de celles là. Je me suis amusé de cet écart de préoccupations. J’accepte beaucoup plus que lui ce qu’il considère déjà comme du passé. Il n’aurait sans doute pas la même attitude si nous n’étions en cave. La cave, c’est le sérieux du jour. Le vin à table, c’est l’école du plaisir. Nous allions d’ailleurs nous livrer à une bien belle expérience dans une salle à manger privée du château. Le menu préparé par un chef de grand talent était une petite merveille de précision et de création : la tomate cœur de bœuf et le poivron doux dit « marocain » façon « Pan Bagna » à l’huile d’olive douce, bouchée de parmesan au basilic sur son gressin, langoustine vapeur dite à la cuiller, fenouil craquant et Serrano frais, jus émulsionné à l’huile d’olive douce, le canard en trois services dont la cuisse confite en chiffonnade, caramel au poivre noir et bâtonnets de betterave, le magret aux figues et à la feuille de figuier mis en coque de pain façon pastilla, le magret pré-salé rôti , sirop à l’écorce de citron de pays et romarin frais, carré d’agneau rôti, légumes braisés au romarin, concassé de petits pois à la marjolaine fraîche et jus au thym, calisson chocolat à l’écorce d’orange confite. Le cuisinier a produit des plats d’une extrême intelligence. Il fallait juger des accords avec de nombreux vins qui sont commercialisés ou produits par l’autre société de la famille Perrin, des Côtes du Ventoux, des Côtes du Rhône, des Chateauneuf du Pape et pour finir un Rasteau. Et ce fut passionnant. Je n’ai pas pris de notes, mais j’ai retenu que dans deux cas, la nourriture a manifestement amélioré la qualité intrinsèque du vin. Dans quatre cas, la combinaison fut parfaite, le vin se sentant bien et s’épanouissant grâce à la pertinence du plat. Dans deux cas, le vin et le plat se déplaçaient séparément sur des routes parallèles, et sur deux cas la nourriture s’opposa au vin. Ce fut l’objet de discussions acharnées et intéressantes entre le chef Laurent, Jean Pierre Perrin et moi. Le chef ayant entendu mes propos revint avec un carré d’agneau aux rognons et un Beaucastel rouge 1980. Ce fut un accord fantastique sur un vin comme je les aime, qui raconte l’histoire de sa belle terre. Cette expérience fut intense. Et je ne prétends évidemment pas que mon avis représente le goût universel, puisqu’il n’existe pas. Mais pouvoir parler comme nous le fîmes de ce qui est l’essence du goût fut une expérience vivante. Je retiens de ce passage en un domaine que j’apprécie la tenace recherche de l’excellence dans la fabrication du vin, la motivante recherche des accords mets et vins pour mettre en valeur des vins dont certains ont des classifications très ordinaires à coté des vins prestigieux, et surtout la chaude amitié que renforce la commune démarche vers la justesse gastronomique.

Visite à la Romanée Conti dimanche, 27 juin 2004

Le lendemain matin suivant la féerique dégustation des vins de Bouchard au château de Beaune, j’imaginais mal quitter la région sans aller me recueillir sur les plus belles vignes de cette si belle région. Je me rends sur les terres du Domaine de la Romanée Conti, et j’annonce ma présence au Domaine.

Déjeuner impromptu avec les dirigeants du Domaine. On ouvre un Vosne Romanée Premier Cru Domaine de la Romanée Conti 1999. Un nez soyeux, rond, agréablement velouté qui signe un vin déjà formé. La bouche est moins affirmée, mais il y a un coté flatteur qui n’existait pas avec beaucoup de vins de Bouchard plus stricts. Un bien agréable vin qui va s’affirmer de belle façon dans quatre ou cinq ans. Je goûte aussi le Bâtard Montrachet DRC 2002, au nez de pétrole et excitant. Au goût le vin est assez léger, aqueux, mais va mûrir. Ce n’est pas puissant, mais c’est extrêmement plaisant. Le lecteur sait bien sûr que le Bâtard ne sort jamais des limites du domaine, puisqu’il n’est pas commercialisé. Il sait aussi que j’en suis amoureux fou.

Nous allons déjeuner à Gevrey-Chambertin munis d’une bouteille sans aucun repère qui me permît de deviner. Un délicieux fromage de tête réveille à peine un Pouilly-Fuissé Joseph Drouhin 2002 sans intérêt à ce moment là : on ne peut pas avoir dégusté tant de Corton Charlemagne et autres Montrachet et avoir le palais qui réagisse à ce vin sans discours. Sur un beau rumsteck le Richebourg Domaine de la Romanée Conti 1957 trouve un terrain d’expression. Ce vin est animal, guerrier, c’est le sioux dissimulé derrière des bosquets, car dès qu’on croit avoir découvert la trace d’une saveur il en propose une autre. C’est la définition parfaite du bourgogne qui se cache, disant à son dégustateur : compte jusqu’à vin, et trouve mon secret. J’aime ces bourgognes qui délivrent leurs messages sous forme codée. C’est magiquement captivant comme l’énigme du sphinx. Discussions sur l’histoire qui nous entraîneraient fort loin si les agendas ne nous rappelaient à l’ordre. Agréable moment impromptu de chaude complicité.

Dîner au château de Beaune Bouchard samedi, 26 juin 2004

Nous avons ensuite participé à un dîner que seule la maison Bouchard est capable d’organiser, sans équivalent dans le monde. Le repas consistait en foie gras de canard sur toast de pain d’épices et chutney d’ananas, sandre sauce dieppoise, volaille de Bresse aux morilles. Repas de haute qualité.

Chablis Grand Cru les Clos William Fèvre 1998 : belle minéralité. On commence à sentir le miel et le champignon. Très grand équilibre. Un beau Chablis.

Montrachet 1953 : couleur d’or. Magnifique. Un vin d’équilibre. Nez de beurre. Extraordinaire vin, gras dans le verre. Un accomplissement absolu. Il montre les dimensions galactiques qu’atteint le bourgogne blanc extrême (à prononcer façon Salvador Dali).

Meursault Charmes 1858 : couleur d’airain. Nez de beurre discret. Goût fabuleux. Complètement équilibré. Un vin de magie totale. Il renforce par sa présence la perfection du Montrachet. Dans ce Meursault il y a du citron vert, de la groseille à maquereau, c’est magique, et comme pour le 1846 déjà bu ici même, plus le vin s’installe dans le verre et plus il s’améliore, devenant grandiose

Le Corton 1947 : un nez merveilleux de grande jeunesse. Il y a des cotés fumés qui rappellent Cheval Blanc 1947. C’est un vin géant, velouté qui a des évocations de cigare ou de porto. Envoûtant

Fleurie Poncié 1929 : un nez de calvados. Sous-bois, forêt. On sent les légumes. Après quelques gorgées, mais surtout après que Bernard Hervet nous a livré la solution de ce vin bu à l’aveugle, on retrouve le goût de beaujolais. Jeune et magnifique. Quel témoignage !

La Romanée 1865 : le nez est fumé. La couleur est incroyable de belle jeunesse. Des goûts de champignon, un équilibre hors du commun. Ce vin est invraisemblable, le graal de tout amateur. Car l’année 1865 est la plus fantastique des années pour les bourgognes rouges, surpassant toutes les autres.

C’est un privilège unique que d’avoir accès à de tels flacons qui montrent que l’on savait faire du vin au milieu du dix-neuvième siècle, quand aucune technique moderne n’existait.

Le lecteur assidu de ces bulletins pourrait ne plus s’émouvoir de lire les noms de ces vieux flacons. Mais c’est une chance invraisemblable qui m’a été donnée de pouvoir mettre mes lèvres sur des vins incroyablement vivants après cent quarante ans d’existence. 1865 c’est l’année de la parution de Alice aux Pays des Merveilles, c’est l’année de la première de Tristan et Yseult de Richard Wagner, c’est la fin de la guerre de Sécession. Et des vins faits cette année là sont encore brillants ? Le vin ancien est un monde de fascination et de pur plaisir.

Visite de la maison Bouchard Père & Fils samedi, 26 juin 2004

Notre groupe de trois du déjeuner chez Marc Meneau devait se rendre ensuite au château de Beaune où nous devions participer à un repas de légende. Je parlerai ici de la visite en cave.

La cave de la maison Bouchard Père & Fils est spectaculaire. Elle est immense, et d’une température idéale pour une bonne conservation. Nous avons un aperçu de la partie de la cave où mûrissent les vins les plus anciens et nous goûtons les 2003 en barrique : Beaune Grèves Vignes de l’Enfant Jésus : tout est en fruit. Exceptionnel. C’est un 1947 selon les professionnels. 13°8 ce qui est fort. Une confiture de mûres. Le Corton : le nez est moins de fruit, plus adulte. 13°5. Grande élégance. Ça sent le raisin rabougri. C’est beau. Il va devenir grandiose. Le Nuits « les Cailles » cher à mon cœur dans sa version 1915, couleur noire d’encre, vin fou un peu perlant, très fruits noirs. Un bonheur de fruits. On peut le boire déjà ! Vosne Romanée les Suchots : on quitte le fruit. C’est plus domestiqué. Le fruit existant est fusionné à l’alcool. Difficile à juger pour moi car il n’est pas encore formé. Bonnes Mares : nez élégant, beau vin qui va bien vieillir. Très beau.

 Les blancs maintenant avec le Meursault Genévrières nez très Meursault de pierre à fusil bonbon acidulé, amylique. Chevalier Montrachet : le nez est superbe. Légèrement perlant, le vin est malgré tout accompli, royal. Montrachet nez superbe, jeune, bien agréable. Un peu difficile à juger, mais extrêmement prometteur. Corton Charlemagne : nez aussi superbe, de fruits, d’agrumes. En bouche promet d’être grandiose. Vert encore mais déjà immense.

Comme je me livre exceptionnellement à ces découvertes de cave je note mes impressions premières. Il me manque la perspective historique des millésimes pour pouvoir comparer, ce que je fais beaucoup plus naturellement pour les vins anciens où je suis plus à mon aise. Il me montre à quel point il faut une expérience de nombreux millésimes successifs bus jeunes pour étalonner son palais et prédire les évolutions futures. C’est l’apanage des spécialistes. Certains vins sont déjà chaleureux. Voilà une année, 2003, qu’il faudra suivre !

Nous étions donc à Beaune, au château, où notre hôte de Bouchard, après la dégustation en cave de vins de 2003 en barrique (bulletin 115), nous dirigea dans le jardin du château de Beaune vers une cave datant du 15ème siècle aux formes d’un charme fou. Une rangée impressionnante de bouteilles nous attendait et voici ce que m’inspira cet apéritif organisé. Les notes sont prises en style télégraphique.

La série des rouges commence par Volnay Chevret 2002. Joli nez, très sec. Un peu amer. Un fruit prometteur, de cerises et de mûres. Volnay Taillepieds 2002 : nez de beaujolais, avec sa banane, il y a plus de fruit. Les tannins sont secs. Vin ingrat et amer. Volnay Clos des Chênes 2002 : nez discret, bouche plus équilibrée. Le bois est présent. Il y a de la densité. Il est assez austère mais prometteur. Il vieillira bien. Volnay Caillerets « ancienne cuvée Carnot » 2002 : nez de viande. Beau nez. Plus flatteur, il est plus complexe sur un fond de viande. Très frais. Difficile de hiérarchiser, car le Caillerets est meilleur, mais à mon goût le Clos des Chênes vieillira mieux. Beaune Grèves Vigne de l’Enfant Jésus 2002 : très fruité. Il y a de la prune. Il est rassurant. C’est de la soie. Beaune Grèves Vigne de l’Enfant Jésus 1999 : nez généreux, accompli. Un peu d’amertume en fond de scène. C’est déjà très rond, mais amer. Il sent la peau de raisin. Il va merveilleusement vieillir. Beaune Grèves Vigne de l’Enfant Jésus 1995 : en vieillissant, il se simplifie un peu. Le fruit est beau mais un peu simple. A attendre. Il est quand même intéressant, même s’il est un peu en ce moment dans un âge ingrat. Beaune Grèves Vigne de l’Enfant Jésus 1990 : le nez de viande est ingrat, mais c’est aussi peut-être mon nez qui sature. En bouche le vin est rond, opulent, flatteur, charmant. Ceci est du vin. Le fruit est un peu rôti, mais j’aime. Beaune Grèves Vigne de l’Enfant Jésus 1964 en magnum. Le nez est cuit. En bouche, c’est bon. On sent curieusement du thé et de la prune. Il eut fallu attendre une heure pour qu’il déploie tout son talent.

Selon la tradition Bouchard on suit avec les blancs. Meursault Perrières 2002. Nez flatteur. En bouche c’est beau. C’est un vin de plaisir. Il est un peu beurré, avec une belle acidité. J’ai noté encore une fois pour ce vin : vin de pur plaisir. Chevalier Montrachet 2002 : ça sent le vin ! Il est accompli. En bouche il est rond, vivant. Citronné il est aussi complexe et long. Un vin magique. Chevalier Montrachet La Cabotte 2002. Le nez est plus fermé. C’est plus ésotérique que le précédent. Il est plus glycériné. Il se livre moins. Un goût de pèche au vin. Il a une complexité qui promet. Montrachet 2002 : il a un nez unique qui est fabuleux. Le vin est très vert, évoque la pomme verte. Une promesse énorme. Compte tenu de sa verdeur, il est très difficile de reconnaître Montrachet. Mais c’est un vin plein d’avenir, un vin à suivre.

Corton-Charlemagne 2002 : nez de grande concentration mais discret. Complexe. En bouche c’est fabuleux. C’est beau, grand, et donne un vrai plaisir. Corton-Charlemagne 2000 : bon vin blanc, mais attendu. C’et bien, c’est beau, mais c’est assez classique. Puis, il développe des complexités farouches. C’et un vin que je vois éclater de beauté dans vingt ans. Corton-Charlemagne 1996 : très citron vert. Il y a du gras, de l’opulent. Ça c’est un Corton ! Corton-Charlemagne 1990 : nez de pétrole. Là, tout est Corton. C’est un vin de pur plaisir, maintenant, sans la moindre question. Corton-Charlemagne 1964 : nez de fruits, de champignons, de fleurs. Le nez est magique. En bouche, c’est rond, équilibré, fumé. Très fumé, très fruits confits. Il a un joli bois. Le Corton complexe que l’on aime.

Malgré la densité de l’écriture, le lecteur attentif aura mesuré l’invraisemblable concentration de vins de qualité soumis à notre examen. Une expérience rare.

Réception au restaurant Ledoyen dimanche, 20 juin 2004

Réception dans la grande salle du rez-de-chaussée du restaurant Ledoyen (la seule qui devrait être utilisée pour des repas de haute gastronomie) à l’invitation de 1855.com, société de vente de vins sur internet dirigée par un jeune entrepreneur ambitieux et volontaire. On goûte le Passito di Pantelleria de Carole Bouquet, un muscat de Sicile 2002 non muté dont le sucre n’est pas obtenu par botrytisation mais par le réchauffement des grappes étalées sur des roches plates bouillantes de soleil. Il n’existe pas de vigneronne plus belle. Elle annonce la couleur : « je n’accepte pas qu’on critique mon vin ». Cédant à sa beauté je dirai seulement qu’il faudra sans doute l’attendre vingt ans pour qu’il exprime un message aussi beau que son ambassadrice – aujourd’hui !

Le second vigneron présent est Pierre Lurton dont c’est la première manifestation publique pour présenter un Yquem. Il présente le Yquem 1998. Vin un peu trop simple qui n’a pas encore de personnalité (tout est relatif, car Yquem est Yquem, faisant briller les yeux de jeunes amateurs présents qui n’en avaient jamais bu), mais pourrait rejoindre dans vingt ans la famille des Yquem qui vieillissent bien, avec une belle synthèse sans aspérité. Le nouveau président cite fort opportunément Frédéric Dard, grand amoureux des vins et d’Yquem. Nous avons de passionnantes discussions annonçant de sages perspectives pour l’avenir d’Yquem qu’il envisage avec une compétence et une ouverture beaucoup plus positives que ce qui fut simplifié dans la presse.

Quelques grands vins sont présentés à une foule immense et très jeune. Je goûte un Léoville Las Cazes 1991 d’un beau bois bien typé au plaisir immédiatement compréhensible, alors qu’un Carbonnieux rouge 1995 se présente beaucoup trop renfermé pour m’aguicher. Je l’avais bu récemment en nettement meilleure forme.

visite aux caves de Tain l’Hermitage vendredi, 18 juin 2004

Visite aux caves de Tain l’Hermitage. De la salle de dégustation on a une vue impressionnante sur la quasi totalité des terres où mûrissent les Hermitage. Ces pentes escarpées sont de toute beauté, surmontées de cette petite chapelle qui a dû voir l’éclosion du Chapelle 1961 de Jaboulet, gloire justifiée de cette attachante appellation. Tous les vins dégustés sont de la cave de Tain l’Hermitage qui joue le rôle de coopérative pour certains vins et vinifie ses propres domaines pour d’autres.

·  Crozes Hermitage Nobles Rives 2003, avec 100% de marsanne est un blanc fort, alcoolique, fumé au goût de pierre.

·  Saint Péray 2001 avec 30% de roussanne et 70% de marsanne a un goût de bois américain. Un peu de perlant, plus léger, minéral, agréable. Un léger goût de bonbon acidulé

·  Crozes Hermitage rouge 2001 est difficile à juger. Trop neutre et assez limité

·  Saint Joseph Esprit de Granit 2001 est une sélection parcellaire de la même veine

·  Le Cornas Nobles Rives 2000 (Nobles Rives veut dire vin d’assemblage) est plus fruité, plus séducteur

·  L’Hermitage Nobles Rives 2000 est très beau, fruité, riche et puissant

·  L’Hermitage Gambert de Loche 2000 est un vin de propriété de la cave de Tain. Il titre 13°5. Il est racé, bon, fruité mais avec élégance. Le boisé est superbe. Astringence, mais c’est un Hermitage.

·  On revient aux blancs avec l’Hermitage blanc 2000. Goût de miel, de caramel. Il est beau. Pas autant que le 1995 que l’on a bu en dîner, mais c’est très joli.

·  Le vin de paille d’Hermitage 1996 en 100% marsanne surmaturée est très fumé, avec des évocations de vanille, de réglisse, de bonbon. Il est très sec pour un vin doux, ce qui le rend plus captivant.

Belle dégustation d’une cave sympathique qui fait ici ou là des vins qui pourront mériter l’attention avec quelques années de plus et en situation de repas.

voyage en Hermitage vendredi, 18 juin 2004

Le voyage en Hermitage dont le récit a commencé dans le bulletin précédent se poursuit en un petit bistrot tenu par un « dingue » de vin, qui nous fait découvrir ses bonnes pioches locales. Le Chateauneuf du Pape blanc Domaine de Pégau 2001 est un très bel exemple de Chateauneuf du Pape, avec une belle typicité. Il est bien gras, même glycériné.

Le Saint Péray Bernard Gripa Les Figuiers 2002 est très floral. Vraiment très bon. Un peu miellé, épicé, assez léger. Le Canon 2003 en 100% syrah est un vin non filtré fait par un japonais Hirotake Oka venant de chez Gripa. Le vin est très beau, naturel, simplifié, un peu perlé. Un Crozes Hermitage Domaine des Hauts Chassis de F. Faugier, cuvée « Esquisse » 2003 est totalement dans le fruit, cassis et cerises. Il est très concentré et voluptueux.

La Cuvée « la Sagesse » du domaine Gramenon de Michèle Aubery-Laurent 2003 titre 14°5. C’est un Côtes du Rhône non soufré en grenache. Il est sucré et je n’aime pas, même en intégrant son âge, car avec cette charge alcoolique et ce travail, on quitte complètement les Côtes du Rhône. La Côte Rôtie Jean Michel Stephan 2000, en Côte Blonde est très jeune, fruité, très alcoolique. Très bon, délicieux.

Ce caviste restaurateur passionné explore des vins qui méritent l’attention, mais trop d’originalité devient parfois carrément de l’excès. Les noms qui se veulent des qualificatifs : « sagesse », « esquisse », et  autres m’énervent un peu. La palme de l’excès restera longtemps à Didier Dagueneau qui au milieu des « silex », « bazar », « astéroïde » a intitulé un de ses vins : « quintessence de mes roustons » nom qui au moins dénote de l’humour.

Dégustation chez Paul Jaboulet Aîné mercredi, 16 juin 2004

Nous visitons justement le nouveau site d’accueil et dégustation de Paul Jaboulet Aîné installé dans une ancienne champignonnière qui loge les quelques millions de bouteilles de productions récentes de façon absolument idéale. La dégustation m’a inspiré quelques notes griffonnées rapidement que je livre telles quelles, le mot Jaboulet n’étant pas répété. Je ne détaille pas les analyses car il s’agissait de noter mon plaisir.

Nous démarrons par les blancs. Un Saint-Péray les Sauvagères blanc 2001 en 100% marsanne. Pas d’expression. Un Crozes Hermitage Mule Blanche 2001 en 50% marsanne et 50% roussanne, déjà fumé, beau nez, assez joli. Un Crozes Hermitage Domaine Raymond Roure 2000 en 100% marsanne, belle légèreté florale, jolie discrétion, expressif. Un Hermitage Le Chevalier de Sterimberg 2001 en 65% marsanne et 35% roussanne encore très jeune, très bien construit, à laisser vieillir. Un Condrieu les Cassines 2002 en 100% viognier, floral, agressif, astringent.

On démarre les rouges, tous en 100% syrah avec un Saint-Joseph le Grand Pompée 2001, rustique, fruité de cerise, épicé. Ça me plait beaucoup, car c’est « nature ». Un Crozes Hermitage Domaine de Thalabert 2000, vignes de 40 ans. Plus vineux, mais on reste un peu sur sa faim. Assez chatoyant et très court. Un Crozes Hermitage Domaine Raymond Roure 2001 sec, astringent, très amer, mais il y a plus de matière. Un Cornas Domaine de Saint-Pierre 2000 très bon, rustique, une attachante spontanéité, puissant. Un Hermitage Petite Chapelle 2001 moyen, pas désagréable, très fruité et astringent. Un Hermitage La Chapelle 2000, qui le joue un peu en dedans. Il y a quand même de belles racines. Plus faible maintenant que la Petite Chapelle 2001, mais il sera plus grand. Un Crozes Hermitage Domaine de Thalabert 1996 vieilles vignes (plus de 60 ans) en cuvée spéciale. C’est beau, c’est grand, c’est émouvant. Acide, mais jouissant d’une immense longueur. C’est très beau.

On finit par un blanc : Hermitage Le Chevalier de Sterimberg 1979 qui évoque au nez le miel, la cire d’abeille. En bouche il est assez sucré. Pas du tout Hermitage. La fin dérange un peu. C’est un beau témoignage mais qui a un peu souffert.

Le séjour en Hermitage s’est poursuivi par de belles dégustations où se mêlent l’ordinaire et l’attrayant. Son récit se lira sur le prochain bulletin.

Le monde du vin est un monde de découvertes. Les expériences narrées dans ce bulletin en montrent la diversité.

Déjeuner à Fargues mardi, 8 juin 2004

Déjeuner privé en bordelais au cœur de vignobles chargés d’histoire. A l’apéritif Fargues 1997. Le nez est d’agrumes et en bouche, après avoir accueilli les pamplemousses et les fruits bruns, c’est le coté confit qui frappe. Mais surtout, caractéristique si belle, où tout Yquem me revient en mémoire, c’est cette unique impression de croquer les grains de raisin qui survient quand on « mâche » cet élégant Sauternes. Fringant à l’apéritif il se referme quand il est juxtaposé à des coquilles Saint-Jacques crues au zeste de citron vert. Il a trop de force pour le mollusque.

Un indispensable bouillon vient clarifier les papilles pour accueillir Château Lafite-Rothschild 1945. La bouteille a le millésime gravé dans le verre. Le niveau est exemplaire. La couleur est rubis, celle d’une belle rose profondément odorante. Le vin est continûment trouble, ce qui n’altère pas le goût. Un canard accompagne idéalement ce vin de majesté. A chaque service en verre le vin devient plus intense, son goût se précise, se densifie, s’extériorise. Le vin devient de plus en plus grand. Voilà pourquoi il ne faut pas carafer, car en homogénéisant on perdrait la perfection de la fin de bouteille.

Elle restera ce jour là purement conceptuelle car nous ne finirons pas : Fargues 1952 arrive. Couleur discrètement dorée de peau de pêche. Le vin sent le pamplemousse rose, et je ne peux cacher ma joie quand je vois qu’on apporte un dessert dont le thème est ce même fruit. L’accord sera parfait. Fargues 1952 est un athlète bien ossu. Il est chaleureux, puissant. Il n’a pas en bouche une longueur extrême mais il satisfait largement d’un plaisir premier. C’est un beau et grand Sauternes comme il doit l’être, plein de plaisir souriant. En ces longues journées d’un presque été, les vignes ont des grappes qui sont encore de timides promesses. Et le bordelais respire la joie de vivre.

Déjeuner au château d’Yquem mardi, 1 juin 2004

J’arrive devant l’allée qui mène au château d’Yquem. C’est le point culminant de la période des roses et chaque rangée de vignes est comme un paragraphe qui ouvre ses guillemets par  un rosier rouge sang. Je pénètre en ce lieu avec émotion car jamais après ce jour je ne serai accueilli par un membre de la famille Lur Saluces à la tête de la propriété. Profitons donc de ce dernier moment où l’on est "comme avant". Il y a Valérie, Francis, Sandrine, de la garde rapprochée qui ont vécu de belles années, de beaux millésimes. Alain et Christiane serviront le repas, elle presque en pleurs vers la fin, car une page se tourne.

Cette phase de l’évolution d’une propriété est normale, car quand le pouvoir est cédé, il est cédé. C’est la cession qui était l’acte majeur. Pas la passation de pouvoir. Tous les acteurs concernés étant intelligents, les évolutions seront forcément positives. Il n’y a pas de doute là dessus. Mais une période  de treize générations d’une même famille à la tête du plus grand vin du monde qui s’arrête est un moment unique et rare dans l’histoire de notre pays. Ce repas organisé pour un objet précis avait une lourde signification pour les amoureux du vin présents.

Le Krug grande cuvée a un nez typé de Krug, assez intense mais pas trop. Il glisse en bouche comme un champagne de soif, tout  naturel et facile à boire. Ce vin est décidément aussi bon qu’un millésimé.

Le "Y" 2002 que le château, fort curieusement intitule sur le menu « Y grec », sans doute pour des convives étrangers, étonne par son aspect aqueux. Il est  léger, linéaire, simplifié. On pourrait même dire assez limité, très loin du "Y" 1985 que j’ai tant aimé. Le magistral homard breton en Bellevue est d’un goût intense. Il aurait volontiers accompagné aussi un Yquem léger, s’il en est. Un 1987 ou 1991 peut-être.

Pour cette belle table il y avait plusieurs bouteilles de Haut-Brion 1971 rouge, et les goûts en étaient modérément variés. Ce grand vin démarre sur un registre assez strict et sec car il a été carafé depuis peu, puis devient grand. Un convive grand expert de ce château le jugera très orthodoxe, avec cette grandeur du plus beau Graves rouge qui soit. Le filet de canette aux cerises se mariait délicieusement bien avec ce grand vin qui méritait d’être excité par ce choc gustatif.

Il n’y a vraiment qu’au château que l’on sert le Yquem en carafe, qui plus est biseautée. Suprême décontraction sans doute.

Lorsqu’on sert Yquem 1989, je vois les yeux de Francis qui brillent. Responsable de production, il a "fait" 1989 comme d’aucuns ont "fait" Wagram ou Austerlitz. C’est un peu comme tous ces amis d’Yquem qui avaient « fait », qui 1847, qui 1869, qui 1876. Nous participons à l’histoire d’Yquem, ceux qui le font dans les années récentes car ils sont bien jeunes (Francis a participé à l’élaboration des vins depuis 1983 et je n’ose pas demander à Francine, maître de chai, tant elle est jeune) et nous, collectionneurs, qui en racontons l’histoire par les souvenirs de notre palais. Ce Yquem 1989 a une magnifique expression riche et forte d’élégance. Dire que ce vin est bien fait est ici particulièrement banal. Forcément on demande si le classement des trois glorieuses a changé. J’en étais resté à 88-89-90 qui ne représente pas les mensurations d’une déesse gironde mais l’ordre de valeur de ces trois années qui coïncide aujourd’hui avec l’ordre chronologique. Rien n’a changé, le 88 est toujours le plus brillant. Mais tout ceci peut évoluer. Ici, ce Yquem est magistral de promesse et aussi de généreux accomplissement. Parfait sur des fromages, surtout sur le Roquefort assez sec pour lui convenir, plus que sur une fourme.

Le Yquem 1934 a une robe de miel. Tout de suite ce qui frappe c’est qu’il a peu d’alcool. Il est assez sec comme beaucoup de vins de la décennie 30 à l’exception du 1937. Il a une longueur limitée mais un charme inimitable. Aimant les Sauternes devenus assez secs, je suis tout à mon aise. Il y eut deux écoles : ceux qui trouvèrent que le feuilleté de rhubarbe au Sauternes accompagnait admirablement le Yquem 1934 et ceux qui comme Francis et moi trouvaient que ce dessert délicieux, qui avait bien capté les composantes de ce délicieux breuvage, raccourcissait le Yquem. A chacun son goût. On vérifie chaque jour que les réactions ne sont jamais identiques.

Quand un vin final me plait, j’essaie d’éviter le café, pour que le goût délicat reste longtemps en bouche, puisque le café, comme une gomme, efface la voluptueuse rondeur du dernier liquoreux. Mais malgré ce désir de rester sur le goût du 1934, deux bouteilles d’une tentation folle ne pouvaient être ignorées. Je connaissais le cognac Hennessy Paradis qui est un assemblage des meilleurs cognacs anciens de cette belle maison. Belle attaque, virile, et l’on me suggère d’essayer le Hennessy Richard. Définitivement supérieur, il m’évoque certains des cognacs plus que centenaires que j’ai la chance d’avoir dénichés. Un grand cognac d’une insolente séduction au boisé profond et aux épices altières. On parle mieux quand on a un tel cognac en main.

Dédicaces, échanges de cartes, promesses de se revoir, nous prolongeons tant que nous pouvons ce moment unique où l’histoire tourne une page. Nous suivrons avec intérêt et confiance les développements futurs. Yquem sera toujours Yquem. Et le Comte Alexandre de Lur Saluces sera toujours actif et dans nos pensées.