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Les couleurs des vins du dîner de folie mardi, 8 mai 2012

Pour apprécier les couleurs, il convient de remarquer que le sommelier m’a toujours servi les fonds de bouteilles. Il y a donc des couleurs plus sombres que celles de l’essentiel de la bouteille.

Cercle du fond, de droite à gauche : Champagne Moët & Chandon 1914, Champagne Mumm 1893, Champagne Roederer 1928 (plus sombre que la réalité), Château Palmer 1921, Richebourg Antonin Rodet 1923, Chambertin Armand Rousseau 1978, Clos Vougeot Georges Roumier 1969, Grand Corbin blanc 1924

Sur le premier cercle, cette fois-ci de gauche à droite : Château Rabaud-Promis 1921, Champagne Heidsieck 1907 (dont il ne reste quasiment rien, car je ne voulais pas perdre une goutte), Malvoisie vers 1840 (plus sombre que la réalité) et le cognac Taillevent auquel je n’ai pas touché.

dîner de folie avec un Heidsieck 1907 qui est un miracle mardi, 8 mai 2012

Florent est fou de vin anciens. Il vit à Lyon et cela limite les possibilités de partager des vins. Il annonce sa venue à Paris avec son épouse. Branlebas de combat ! Il faut faire du mémorable, de l’inclassable, du grandissime. Après des allers et retours, des propositions suivies et non suivies, nous nous retrouvons à cinq à dîner au restaurant Taillevent dans l’intimiste salon chinois du premier étage. Il y a Florent et Emmanuelle, Tomo, le fidèle ami japonais et Peter, que je n’ai rencontré qu’une seule fois, lors de la présentation du Moët 1911 au Plaza. Sa passion m’était apparue évidente. Il avait donc toute sa place dans ce dîner de folie. Je fais figure d’ancêtre dans ce cénacle, car mes trois compères sont nés en 1975, 1976 et 1979.

Dans l’après-midi, nous sommes allés visiter ma cave avec Florent et Peter, et quand Peter a dit : « interesting » quand je lui ai demandé son avis sur ma cave, il a dû ressentir que je le recevais comme un coup de poignard. Aussi, lorsque nous nous sommes retrouvé tous les deux à la cérémonie d’ouverture des vins, il n’a cessé de me dire : « superb, unique, extraordinary ». A ce moment, j’avais d’autres chats à fouetter, car j’étais en train d’ouvrir des merveilles. Les parfums des vins rouges sont absolument superbes, surtout celui du Chambertin Armand Rousseau 1978 incroyablement bourguignon, et celui du Château Palmer 1921 avec de délicats fruits rouges superbement suggérés. J’ai dû lutter pour les bouchons et celui du Chambertin m’a fait transpirer, car il était incroyablement serré dans le goulot. Je me suis demandé pourquoi le bouchon du Palmer se brisait en tant de morceaux sans vouloir sortir. L’explication est simple. En haut du goulot, il y a normalement une surépaisseur à l’extérieur, sur le pourtour du goulot. Pour cette bouteille, il y en a une à l’intérieur, très importante, ce qui rend impossible de lever le bouchon entier.

Le seul vin blanc du repas est une grande inconnue :  » Grand Corbin blanc 1924″. Aucun domaine ou château portant le nom de Corbin n’a officiellement fait du vin blanc. J’ai toutefois eu l’information que l’on parlait d’un vin blanc il y a longtemps, dans la région des Corbin, en saint-émilion. Je l’ouvre en dernier alors qu’il doit passer avant les rouges. L’odeur de gibier du vin me pousse à envisager de le placer après les rouges, pour qu’il ait le temps de se reconstituer. Je demande que l’on prévoie un fromage pour le vin blanc. Le plat d’épeautre qui lui était associé se prendra sur les champagnes.

Compte tenu de l’âge plus que canonique des quatre champagnes, leur ouverture était prévue sur l’instant de leur apparition. C’est une grande erreur car ces champagnes comme les vins, auraient profité d’une aération soutenue.

Les festivités commencent. J’indiquerai les noms des donateurs des vins. J’essaie d’ouvrir le Champagne Moët & Chandon 1914 de ma cave mais en tournant la petite oreille métallique, celle-ci se brise sans ouvrir le muselet qui protège le bouchon. Je lutte pendant près de dix minutes pour défaire ce treillis fait d’un métal particulièrement résistant. Le bouchon vient bien, au cylindre rectiligne et n’entraîne aucun pschitt. La couleur du Moët est délicatement dorée. Le nez du champagne est merveilleux. S’il a perdu sa bulle, il a gardé tout son pétillant. D’une belle acidité, il commence par exposer sa minéralité. Puis, quelques minutes plus tard, ce sont des fruits jaunes qui apparaissent. Le champagne est irréellement bon. Pas un soupçon de défaut n’est décelable. Nous nous extasions et nous le comparons au 1911 que Peter, Tomo et moi avons eu la chance de boire, Tomo et moi deux fois. Si le 1911 de dégorgement récent est sans doute plus précis, l’émotion est du côté du 1914 de dégorgement initial, car il a une personnalité et une complexité beaucoup plus grandes. Sur des gougères, ce champagne est un régal. Sur les dernières gorgées, on voit apparaître les aspects pâtissiers de ce beau champagne complexe et parfait. Il se trouve que 1914 de Moët est le champagne bu il y a plus de trente ans qui m’a ouvert les yeux sur la beauté des champagnes antiques. Celui-ci est d’une grandeur extrême, comme celui de mon souvenir.

Le menu concocté par Alain Solivérès est : foie gras de canard confit, brioche toastée / épeautre du pays de Sault en risotto, ail des ours et escargots petits gris / rognon de veau en fricassée, légumes sautés à cru / mignon de veau du limousin doré aux morilles blondes / suprême de volaille de Bresse aux légumes printaniers / saint-nectaire / harmonie de citron vert et basilic / douceur de mangue. Ce qui est intéressant de signaler, c’est que nous nous connaissons tellement bien avec Alain Solivérès et Jean-Marie Ancher que la composition d’un tel menu se fait avec une évidence naturelle, car au fil des expériences que nous avons tentées, les choix sont connus. Ce repas fut brillant.

Le Champagne Mumm 1893 apporté par Peter se présente dans une lourde bouteille sans étiquette, sans capsule, avec juste une épaisse cire rouge de couleur violente. Peter nous dit qu’il a le pédigrée de cette bouteille qui lui a été vendue dans une boîte métallique certifiant de son origine. J’aide Peter à découvrir la cire. Le bouchon est parfaitement plat aligné sur le bord du goulot, comme si on l’avait sectionné. Je le tire donc au tirebouchon. Il est sain. Là non plus pas de bulle. La couleur du champagne est un peu grisée. Ce qui est étrange avec ce champagne, c’est l’attaque qui est d’une grande beauté. On sent le message d’un beau champagne assez vineux. Puis, un goût métallique vient gâcher le plaisir. L’explication qui me vient est que très probablement la bouteille devait être couleuse, et le liquide ayant eu un contact avec la cape, cela a créé ce goût métallique. Prenant conscience de la coulure, le propriétaire de la bouteille a dû faire couper le haut du bouchon puis cirer, sous le contrôle de Mumm. Quand le temps passe, le goût métallique s’estompe et c’est un beau champagne un peu vieux qui nous charme par son expressivité.

Peter ouvre lui-même son Champagne Louis Roederer 1928. La bouteille est magnifique. Le vin n’a plus de bulle. Il est beaucoup plus dosé, et son fruit est très présent. C’est le seul pour lequel je reconnais le style de sa maison. Car le Moët n’a pas l’évidence d’un Moët et le Mumm n’a pas celle d’un Mumm. Alors qu’avec ce champagne, je reconnais un Louis Roederer. Il est un peu fatigué – à peine – et fait un peu simple. Car le Mumm, plus blessé, fait plus noble que ce 1928. On reconnait la grande année de champagne qu’est 1928. Ces trois champagnes forment un intéressant voyage dans le monde des vieux champagnes, les deux derniers mettant encore plus en valeur l’exceptionnelle perfection du 1914. L’épeautre dans cette version nouvelle et originale met en valeur les trois champagnes. C’est le plat que j’ai préféré.

Le Château Palmer 1921 de Florent a une couleur irréellement belle de sang de pigeon. Pas un gramme de tuilé dans cette couleur. Le niveau dans la bouteille était parfait, à la base du goulot. Le parfum est d’un raffinement extrême. C’est surtout l’attaque de ce vin que j’apprécie, car elle est flamboyante. Le final est moins vibrant. Ce vin est beau. C’est un grand Palmer d’une année exceptionnelle, aux beaux fruits rouges et noirs. Les rognons sont gourmands.

Le Richebourg Antonin Rodet 1923 de Florent est l’expression la plus sensuelle du bourgogne que j’adore. Il est viril, séduisant et il a cette trace saline que j’adore pour les « vrais » bourgognes. Florent dit que 1923 est l’année la plus belle pour le pinot noir, et je ne suis pas tout-à-fait d’accord, car ce Richebourg à la couleur d’un rouge rose délivre le message d’un vin d’une année délicate plutôt que celui d’une année flamboyante. Il est d’une finesse extrême. Ce vin qui n’a pas de signes de vieillesse est un très grand bourgogne « qui prend aux tripes ». Avec les morilles, c’est à se damner.

Le Chambertin Armand Rousseau 1978 de Tomo manque de m’évanouir. Car comme le vin de Rodet, ce vin exsude le talent bourguignon. Et je retrouve encore le sel et cette délicatesse et ce raffinement qui représentent le domaine Rousseau. On sent un vin qui pourrait parler le langage de la puissance mais préfère celui de la délicatesse. Il est magique. Le dosage de l’amertume, du fruit, du sel, est magique.

Le Clos Vougeot Georges Roumier 1969 de Tomo fait un peu loulou de banlieue. Il arrive avec ses gros biscottos et nous lance son fruit comme une claque au visage. Il est tellement envahissant que je suggère qu’on le mette un peu dans l’eau froide et cela lui va bien, car après quelques minutes, il prend une tension et une vivacité qui le civilisent. Ce vin fait un contraste total avec les deux précédents, car il explose de fruit mais reste un peu rustaud, brut de forge. Il est plaisant, mais pas dans le style de ce dîner.

J’avais souhaité pour le Grand Corbin blanc 1924 de ma cave un fromage basque qui eût été parfait. La vibration se trouve moins avec le saint-nectaire. Le vin est d’une couleur d’un jaune clair, d’une étonnante jeunesse. Le nez est subtil, de belle race. Je suis heureux d’avoir repoussé le moment de l’apparition de ce vin, car les traces de gibier ont pratiquement complètement disparu. Tomo et Florent s’essaient à deviner la proportion de sauvignon et de sémillon dans ce vin que tout le monde classe dans les bordeaux blancs secs, malgré sa présentation en bouteille bourguignonne. C’est certainement une mise en bouteille privée, où l’on a pris la première bouteille que l’on avait sous la main. Je suis heureux, car ce vin a un sens. Il est même charmant avec une belle acidité et très peu de signes de fatigue. Il est vivant subtilement citronné et le fait que cette énigme soit du vrai vin, cela me remplit d’aise. Il se boit bien.

Le Champagne Heidsieck 1907 de ma cave est resté 100 ans sous l’eau dans une mer nordique. Les bouteilles ont été triées et les bouchons d’origine ont été gardés, mais recouverts d’épaisses couches de cire. Il me faut de longues minutes pour enlever la cire blanche déposée en strates, j’en projette partout, et enfin je vois une capsule métallique neutre qui a été posée après coup sur le bouchon qui a une profonde entaille centrale qui montre que le bouchon était tenu par une broche en forme de pince et non par un muselet métallique. Miracle, oh miracle, le bouchon qui sort fait un pschitt, pas très fort mais réel. Je verse le liquide qui a des bulles, de vraies bulles, et une couleur qui marque un contraste majeur avec celles des 1893 et 1928, car son or jaune clair est d’une vivacité extrême.

Quand vient le moment de le boire, c’est un miracle. Je n’ai pas d’autre mot. Il est jeune, il est beau, il est complexe à l’infini, il est épanoui, joyeux avec des notes de fruits dorés. Il n’a pas d’âge mais on sait que sa complexité et son accomplissement ne peuvent exister qu’avec l’âge. C’est très probablement le plus grand champagne de ma vie. Nous sommes tous sous le coup de ce miracle, sans voix, communiant avec ce breuvage, annoncé par les découvreurs comme ayant le goût anglais ou américain signifiant qu’il est très dosé, mais qui en fait a un équilibre du sucre que je trouve parfait. Son acidité est belle. C’est un moment de grâce absolue.

Alors, le Château Rabaud-Promis 1921 de Florent, pourtant exceptionnel, d’une magnifique année, noir comme de l’ébène, avec un très joli caramel, au fruit marqué d’un peu de café, passe un peu sans retenir notre attention comme il le devrait, car nous sommes encore sur le petit nuage créé par l’Heidsieck.

J’avais apporté une bouteille qui m’avait fait de l’œil dans ma cave. C’est une demi-bouteille de forme très ancienne, que je date autour de 1840. Qu’y a-t-il dedans ? J’avais miré devant une lampe un beau liquide jaune clair. Et c’est ce que l’on voit dans nos verres. L’hypothèse que j’avais hasardée avant de l’ouvrir, d’un Constantia, est rejetée. Nous goûtons. Ma première idée me porte vers l’Alsace. Mais il y a un alcool présent qui ne colle pas avec cette hypothèse. Le plus probable après avoir recoupé nos avis est qu’il s’agit d’une Malvoisie vers 1840. Elle est vivante, complexe, avec encore un peu de fruit.

Nous sommes cinq à voter aussi votons-nous pour six vins chacun. Sur les onze vins, neuf ont des votes ce qui est sympathique, le Roederer 1928 et le Corbin 1924 étant vierges de vote. L’Heidsieck 1907 a quatre votes de premier alors qu’il devrait en avoir cinq mais Peter nous explique qu’étant peu familier avec les bordeaux de ce niveau, il a mis Palmer en premier.

Le vote du consensus serait : 1 – Champagne Heidsieck 1907, 2 – Champagne Moët & Chandon 1914, 3 – Chambertin Armand Rousseau 1978, 4 – Richebourg Antonin Rodet 1923, 5 – Château Palmer 1921, 6 – Champagne Mumm 1893.

Mon vote est : 1 – Champagne Heidsieck 1907, 2 – Champagne Moët & Chandon 1914, 3 – Chambertin Armand Rousseau 1978, 4 – Château Rabaud-Promis 1921, 5 – Malvoisie vers 1840, 6 – Richebourg Antonin Rodet 1923.

Que dire de ce dîner ? Tout simplement il est exceptionnel et fait probablement partie des dix plus grands dîners que j’ai organisés. Le Champagne Heidsieck 1907 pourrait être le plus grand champagne de ma vie, car découvrir que son passage de cent ans en mer nous a donné le goût qu’il aurait eu durant la première guerre mondiale, mais magnifié par l’âge, c’est fou. Cet Hibernatus est tout simplement fascinant. Notre ambiance était celle de passionnés qui sentent qu’ils vivent un moment privilégié. Toute l’équipe du Taillevent l’a aussi senti, car nous avons été servis de façon remarquable, avec une cuisine d’une sérénité et justesse parfaites.

Je suis encore tout bouleversé par ce moment totalement exceptionnel que nous avons vécu.

Ce dîner étant organisé comme un dîner de wine-dinners à apports partagés sera classé 159ème dîner de wine-dinners.

on arrive à lire le millésime du Moët 1914

la couleur des trois premiers champagnes. De droite à gauche le 1914, 1893 et 1928

la bouteille de Heidsieck lorsque la cire est enlevée. la photo n’est pas très précise, mais on peut deviner la fente sur le haut du bouchon qui montre que lebouchon était fermé par une pince et non un muselet.

un dîner de folie ! lundi, 7 mai 2012

Voici les vins que nous allons partager : Champagne Moët & Chandon 1914 – Champagne Roederer 1928 – Champagne Mumm 1893 – Grand Corbin blanc 1924 (curiosité absolue) – Château Palmer 1921 – Richebourg 1923 Rodet – Clos Vougeot Georges Roumier 1969 – Chambertin Armand Rousseau 1978 – Champagne Heidsieck 1907 (goût anglais – restée 100 ans dans la mer du Nord) – Château Rabaud-Promis 1921 – vin inconnu (probable Malvoisie vers 1840).

mes vins :

Champagne Heidsieck 1907 (goût anglais – restée 100 ans dans la mer du Nord)

Champagne Moët & Chandon 1914

Grand Corbin blanc 1924 (curiosité absolue car Grand Corbin n’a jamais fait de blanc, et pourquoi dans une bouteille bourguignonne)

vin inconnu (probable Malvoisie vers 1840)

les vins des amis

Louis Roederer 1928 et Mumm 1893

Palmer 1921 et Antonin Rodet Richebourg 1923

Chambertin Rousseau 1978, Clos-Vougeot Roumier 1969, Rabaud-Promis 1921

158ème dîner de wine-dinners au restaurant Michel Rostang samedi, 28 avril 2012

Le 158ème dîner de wine-dinners se tient au restaurant Michel Rostang. Après un ami américain pour le 157ème, cette fois-ci, c’est un ami chinois qui me demande d’organiser un dîner pour vingt personnes. Il veut des vins relativement faciles d’accès. Je choisis Michel Rostang pour la qualité de sa cuisine, mais aussi parce que la grande salle serait parfaite pour ce groupe. Les vins sont livrés une semaine à l’avance, tout est au point.

La veille, vers midi, un mail arrive : « nous serons douze ». Le programme des vins, de plus de trente bouteilles devient inapplicable. Mais surtout, nous ne pouvons plus revendiquer la grande salle pour ce nombre. La petite salle conviendrait. Je recale un nouveau programme de vins, compatible avec le beau menu préparé par le chef.

Le jour venu, tout semble sur les rails, mais à 13h30 arrive un mail : « en fait, nous serons seize ». Le restaurant me dit : « impossible dans la petite salle ». Je commence par répondre impossible, puis, recontactant le restaurant, nous trouvons une solution avec l’équipe particulièrement réactive.

Au moment où j’écris ces lignes, à une heure et demie du début du repas, le menu a été imprimé pour la nième fois et je m’attends au pire. Combien serons-nous réellement, l’avenir le dira. Avec de nouveaux vins que j’ai apportés, nous pourrions être deux fois plus. Une petite table pourrait accueillir un excédent de convives. Quand je reprendrai la plume, le suspense n’existera plus.

Les vins étant jeunes, c’est Alain, le sommelier extrêmement compétent, qui a ouvert les vins et géré leurs températures. Pour chaque vin il y a deux bouteilles.

Je reprends la plume pour faire le compte-rendu du dîner. Au moment où les convives arrivent, il semblerait qu’il manque trois sièges. Là, ça commence à faire un peu beaucoup. Je sens un légitime agacement de la part des équipes. Par un coup de baguette magique, il apparait que nous ne sommes plus que quinze. Est-ce que certains convives ont été priés d’aller ailleurs, ont-ils trouvé une autre table dans le restaurant, je ne le saurai pas car je ne l’ai pas demandé. La table se reforme pour quinze. Nous pouvons dîner.

Le menu créé par Michel Rostang est ainsi conçu : Le Tourteau décortiqué, Velours de petits Pois à l’Huile de sésame grillé, Légumes de printemps et consommé des pinces en demi-gelée / La Langoustine rôtie et Courgettes, Coquillages et jus de coquillages crémé / Le Filet de Rouget grillé, Petits pois cuisinés au lard et céleri rave, jus lié des foies / Le Carré de Cochon de Lait croustillant, Compotée d’oignons sur un sablé, navets «Boule d’Or» glacés, Jus à la cuillère / La Canette Miéral servie saignante, Sauce au vin rouge liée de son sang et au foie gras, Le véritable gratin dauphinois / La Fraise Gariguette «Melba» à notre façon, Tuile dentelle et glace marbrée vanille fraise / Ganache Chocolat au Poivre de Séchuan, Tuile au Grué.

Mon ami chinois dirige le groupe formé de sept hommes et sept femmes dont douze sont chinois. De ce que j’ai compris, ils ont consacré cinq jours a étudier et discuter les problèmes de la transmission des entreprises aux générations suivantes et ce dîner est le point final du voyage. Desmond me présente et c’est drôle d’entendre un long discours dont je ne comprends pas le moindre mot. Son assistante assise près de moi me traduira de temps à autre ce qui se dit, car l’essentiel du repas se tiendra en chinois.

Le Champagne Ruinart a une bulle très fine. Il est agréable et expressif. Le Champagne Charles Heidsieck mis en cave en 1996 a une bulle notoirement plus grosse. Je l’aime beaucoup car il est à la fois plus vineux et plus fruité. Il est très agréable.

Ces deux champagnes ne rendent pas vraiment service au Champagne Dom Pérignon 1996 qui se présente un peu trop dosé et un peu trop romantique par rapport aux deux précédents. Je n’ai pas retrouvé le Dom Pérignon 1996 que j’adore habituellement.

Le Château d’Epiré Savennières Cuvée Spéciale 1995 est une immense surprise. Ce vin au nez proche de celui d’un vin doux est en fait un vin sec. Il a des notes oxydatives prononcées mais absolument charmantes. Il crée avec le tourteau le meilleur accord de ce repas, mais surtout avec le consommé en demi-gelée. C’est un très grand vin.

La surprise suivante vient du Château Talbot Caillou blanc 1987. Jamais je ne l’aurais imaginé aussi fringant. Sa couleur jaune citron est d’une rare jeunesse. Son acidité citronnée est belle. Il est très expressif avec les coquillages alors que le Chevalier Montrachet Bouchard Père & Fils 2007 trouve un meilleur écho avec les langoustines. Le vin bourguignon est solide et opulent, mais je préfère la vivacité de cet étonnant Caillou blanc.

Le Château Léoville-Barton 1993 est conforme à ce que j’attendais. Il est solide, direct, mais manque un peu d’émotion. La troisième vive surprise vient du Château Cheval Blanc 1993 absolument époustouflant. Jamais on ne pourrait imaginer qu’un 1993 puisse avoir cette puissance. Mais c’est surtout le velouté du vin qui est impressionnant. Ce vin est une merveille d’autant plus appréciée qu’elle est inattendue. Le troisième vin marié au rouget est le Château Haut-Bailly 1978. J’attendais qu’il surclasse les deux autres mais en fait, sa discrétion polie le dessert un peu.

Le cochon de lait est absolument délicieux, et trois vins solides vont l’accompagner. Le Château Brane-Cantenac 1978 est un vin carré et charmant, très conforme à sa ligne historique. Le Château Haut-Marbuzet 1994 est un vin que j’aime beaucoup, lui aussi carré et simple à comprendre. Le Château Meyney 1970 est plaisant, Saint-Estèphe toujours au rendez-vous qui lui est donné, riche et profond.

On change de stature avec la Côte Rôtie La Mouline Guigal 1997 délicieusement subtile et raffinée. Sa complexité est plus grande que celle des trois vins précédents.

Le Coteaux du Layon domaine de La Roche Moreau 1987 est un vin rafraîchissant que j’adore. C’est un vin de belle soif, aux douceurs juste esquissées, très élégantes. C’est un vin complexe très agréable.

Le Tokay Escenzia Aszu 1988 est agréable car il n’est pas trop sucré. Il paraît même assez frais. Sa trace en bouche est plaisante. Le Maury Les Vignerons de Maury 1937 est puissant, marqué de pruneaux bien dosés. C’est un solide gaillard qui défie le temps.

Avec le Cognac Otard Magnum, je savais que je ferais mouche, tant il est adoré par mes convives. Ils l’aiment tellement que de bon matin, je suis réveillé par un appel téléphonique. Ils veulent récupérer le reste du magnum pour le rapporter en Chine ! Je leur ai promis de le garder pour une prochaine rencontre.

L’ambiance rendait difficile d’organiser un vote aussi n’y aura-t-il que le mien, surtout fondé sur les belles surprises : 1 – Château Cheval Blanc 1993, 2 – Château d’Epiré Savennières 1995, 3 – Château Talbot Caillou blanc 1987, 4 – Côte Rôtie La Mouline Guigal 1997, 5 – Coteaux du Layon domaine de La Roche Moreau 1987.

Le point le plus remarquable de ce dîner, c’est la disponibilité et la compréhension de toute l’équipe de Michel Rostang, pour rendre possible ce dîner, en acceptant des demandes changeantes. Les plats ont été délicieux, avec une préférence pour le cochon de lait, le tourteau créant le plus bel accord. Le service a été parfait. Cette expérience assez inhabituelle m’a plu, car mes convives ont montré une grande volonté d’apprendre et de comprendre.

158ème dîner – les vins samedi, 28 avril 2012

Champagne Ruinart non millésimé

Champagne Dom Pérignon 1996

Chevalier Montrachet Bouchard Père & Fils 2007

Montrachet Robert Gibourg 1992

Château Pichon Longueville Baron 1993

Château Haut-Bailly 1978

Château Brane-Cantenac 1978

Château Haut-Marbuzet 1994

Château Meyney 1970

Côte Rôtie La Mouline Guigal 1997

Coteaux du Layon domaine de La Roche Moreau 1987

Château d’Epiré Savennières 1995

Maury Les Vignerons de Maury 1937

Tokay Escenzia Aszu 1988

Cognac Otard Magnum

story of the 157th dinner in restaurant Laurent mercredi, 25 avril 2012

One of the participant of this dinner translated my report. Here is the story of the 157th dinner :

An American I meet every year during the presentation of the wines of Domaine de la Romanée Conti asked me to host his wine club during one of my dinners. And he added: « no claret, and a majority of red. »

At 5:30 pm I am hard at work at restaurant Laurent to open bottles in the order of the service. To please this group, when there were already two wines of Domaine de la Romanée Conti, I added another bottle of the estate, a “low level” one, which was ready to drink. Unfortunately, I found that the color of the liquid changed since I put it in a case a week ago. The reason is simple: the cork must have fallen into the liquid during transport from my cellar and the restaurant. The Grands-Echezeaux Domaine de la Romanée Conti 1956 that I tasted was a possible option, but unfortunately the verdict is final. This wine is dead . I asked Ghislain to bring it so that we could taste it at the table, but recommending we spit out after we tasted it. But this alternative raised with my guests will not materialize: Why hurt yourself when you drink so well? I planned two back up wine and then begins the “opening ceremony”.

The cork of Chambolle-Musigny Chanson Père & Fils 1955 breaks into a thousand pieces. The smell is uncertain. We will see. When I remove the capsule from the La Tache Domaine de la Romanée Conti 1983, a strong stench assailed my nostrils. It is a decay that has occurred through the small hole that exists at the top of the capsule. Fortunately, only the top of the cork is full of white mold. The rest is impeccable and the wine has this delicious smell of the domaine .

The cork of Echézeaux Domaine de la Romanée Conti 1989 is perfect and the flavor too. Who would say that the cork of Clos de Vougeot 1961 Bouchard Pere & Fils is much longer than the Echézeaux? I would never have bet. The corks of both 1961 comes out uneventfully, and the scents are pure and perfect. The 1947 cork comes out in shreds. One of the bottle that may be 1900 is black as sludge.

The cork of the Gevrey-Chambertin of 1949 Lavoyepierre, a Négociant, breaks away. It is soft and the wine is very promising. Sauternes from 1964 has a heavy fruit flavor, one can die for, and the Sparkling Champagne Moët & Chandon is an enigma because the name « Sparkling » disappeared in the early 20th century. In view of the label so “new”, I thought about the year 1980, but after tasting I would say 1950, and with hindsight it could be much older!

Premières Côtes de Bordeaux has a delicate fragrance. Doubt exists only for 1955. Other wines have flavors consistent with my expectations. I am serene.

We are ten around the table, ten “males” including eight Americans, one Frenchman and myself. They are all passionate about wine but do not have much experience in old wines. They will go from surprise to surprise.

In the lobby rotunda of the restaurant we are eating delicious snacks, and start tasting a wine that is a first for me. This is a Sparkling Champagne Moët & Chandon (« mousseux ») which has lost its millesime label but I believe it is around around 1950. I thought it was in the early 80’s but looking at the cork again and the incredible color, it is very likely that the champagne is more around 1950. It is a mahogany color, it does not bubble, and it takes hard work to imagine its sparkling nature, because it almost disappeared. In the mouth, I think I never drank champagne like this. It feels more like a muscat. This champagne is absolutely delicious, and with fried fritters, it is a joy. I relish this sweet wine, sweet, that would be classified more as a late harvest than a Champagne. A treat.

We sit down to eat in the beautiful dining room. The menu created by Alain Pégouret is well organized: Merlan Fritters with Tartar Sauce / Roasted Lobster with sage butter, peas, light bisque / patty calf’s head served warm with mustard sprouts and condiments / Pigeon just smoked and roasted , pissaladière of young vegetables, hot sauce / browned piece of beef into strips and served, soufflé potatoes « Laurent » herbal juices / veal sweetbreads with golden necklace, morels / shortbread tart citrus / coffee, sweets and chocolates.

Our Champagne Bollinger RD 1988 creates a major shock after the Moët. We feel we’re committing infanticide as it seems too young compared to the other one we just had. It is good, but the strength of its bubble seems excessive after the gentler « sparkling » Moët. The lobster is delicious but does not go well with the champagne.

My guests have little experience of very old wines, I did a lot of prior recommendations to them not to judge too quickly. So when we start to drink the Chambolle-Musigny Chanson Père & Fils 1955, the Frenchman in the group sends me a look that speaks by itself which I read: “You did well to warn us, as these wines are very different”.

It was in fact based on the scent of the wine, with a strong “animal” flavor, which announces a certain tiredness. But the taste of wine is completely opposed to its smell. No trace of animal flavor or old age and to the contrary, the wine is crisp, deep, and very rich. This wine is excellent and the Frenchman and author of the “stare” will be particularly fair play later in the dinner. After this somewhat quick judgment, he will vote for this wine in first place. This is quite elegant!

The Chapelle-Chambertin 1976 Clair Daü is a pleasant wine, lighter than the 1955, « on his own » as they say, but that does not create so much emotion. The meal is superb for both wines.

We now have two wines of Romanee Conti domaine , opposite to each other. The La Tache, Domaine de la Romanée Conti Romanée Conti 1983 is 100% typical of DRC. Who would say that 1983 is a mediocre year? This wine has all the attributes of DRC wines. I tell one of the guests that this wine has both of the two characteristics of DRC wines: rose and salt. And he lights up as if I had given him the keys of an enigma. This La Tache is brilliant.

The Echezeaux Domaine de la Romanée Conti 1989 is its opposite. This is a strong warrior, standing up straight. This is a wine that goes into force, strong, powerful, with quiet strength. It is nice but does not have the character of the nobility and the finesse of the La Tache . The pigeon is a marvel and gets along equally well with both wines.

We have now two wines from 1961 in front of us. Clos de Vougeot Bouchard Pere & Fils 1961 is solid as the wines of Bouchard and magnified by this sublime year, but I confess my heart is balancing between the Chambertin Clos de Bèze Pierre Damoy 1961 which I know extremely well and is always exceptionally charming. In it nothing is excessive. All is fair. This is the easy wine, gourmet “par excellence”, the archetype of Burgundy pleasure. I do not sulk! The accord with the red meat is superb.

The meat pulses and propels both 1961 to heights of wealth and good life.

We are now entering the unknown. The bottle without a label, holds around its neck a little white string with a handwritten card that indicates Cotes de Nuits 1947. The winemaker is unknown. I love these bottles which are often puzzles and make me a hundredfold faith I had in them. Here it will be miraculous, because this wine is the first of my vote. How to describe this wine? It is rich, it is clean. It is probably from fairly modest origin, but it has a purity of message, a fruit with fluid, well made, which delights me with joy. We are not here in the top rated wines, with pedigree of competition. It is rather a joyful and festive one. This natural force is what I like in Burgundy.

Next to this unknown wine is also a mystery bottle. The glass is opaque, covered with earth on a part, and what is not is iridescent, as it happens for bottles that have long been on or in the earth, the glass marked by the soil acidity. The black cork pushed down and dusty could indicate a 19th century bottle.

As a precaution, I named this wine “very old Burgundy circa 1900”. There, my guests are in full discovery and realize that wines over a century may be very much alive. This original wine is difficult to define, but it is honest, a little affected by age and of great interest. It is a Côte de Nuits, almost certainly.

I added the Gevrey-Chambertin of 1949 Lavoyepierre, because I couldn’t resist trying it after looking at its charming label showing a scene in a medieval castle in beautiful color and perfect wine. And I was right as is shown in my and my guests’ ranking of wines. This wine is a beautiful burgundy — frank, cheerful, in an exceptional state of preservation. The purity of his message is extreme.

In this burgundy , largely unknown, discovery dinner, either because they have no label, as for the assumed 1947 and 1900, or either because they are wines of negociants whose names are unknown to me, I am happy to take risks that turn out to be winners, as these wines are frank, natural, simple, readable, but greedy, sunny and reassuring.

I was so pleased with the performance of my « guest students » that I did not suggest that we try the Grands-Echezeaux Domaine de la Romanée Conti 1956, which will be poured into the closest sink.

I have no memory of the third wine added; Chateau Haute-Sage 1st Côtes de Bordeaux 1960 # which I had brought after the bottled blinked at me in my basement. I love these wines sort of « foot soldiers », but at the time of writing, I don’t remember anything about it.

The 1964 Château Lafaurie-Peyraguey will be enough to make me happy because I love this very solid wine, greedily fruity, heavy fruit and generous botrytis. This is great sauternes atop of its petulance. What a pity Yquem has not bottled in 1964 when we see the richness of this amazing Sauternes.

The voting time is always interesting. Ten out of thirteen wines have been voted for, which is interesting. But even more interesting is the fact that six different wines have been voted as the best (Number 1) wine by different voters and this is truly is remarkable.

The Chambertin Clos de Bèze Pierre Damoy 1961 had four votes for number one position, the Cotes de Nuits 1947 unknown winemaker had two votes for first place and four wines had a vote for number one: Chambolle-Musigny 1955 Chanson Père & Fils, Echézeaux domaine de la Romanee Conti 1989, Gevrey-Chambertin 1949 Lavoyepierre and La Tache Domaine de la Romanée Conti 1983. This spread makes me happy.

The Chambertin Clos de Bèze Pierre Damoy 1961 was one of the five favorite wines of nine out of ten voters and finished in first place. It is interesting to note that I have included this wine in seven of my dinners and in the six dinners where we have voted, it has been ranked in five and has been voted by consensus in first place three times and in second place twice. This is a most loyal wine rated consistently in my dinners.

The consensus vote would be:

1 – Chambertin Clos de Bèze Pierre Damoy 1961,

2 – Gevrey-Chambertin of 1949 Lavoyepierre Négociant,

3 – La Tache, Domaine de la Romanée Conti 1983,

4 – Côtes de Nuits vineyard unknown 1947,

5 – Echézeaux Domaine de la Romanee Conti 1989.

My vote is:

1 – Côtes de Nuits vineyard unknown 1947,

2 – Gevrey-Chambertin of 1949 Lavoyepierre Négociant,

3 – Chambertin Clos de Bèze Pierre Damoy 1961,

4 – La Tache, Domaine de la Romanée Conti 1983.

We discussed a lot about my method for opening old wines because my guests enthusiastically have noticed how these old wines were in a very good shape. The atmosphere was friendly, cheerful. The restaurant service is always impeccable and attentive, the wine service particularly is perfect. Alain Pégouret cuisine is a remarkable in maturity. It was a great dinner.

157ème dîner de wine-dinners – les vins mercredi, 25 avril 2012

Champagne mousseux de Moët & Chandon sans année vers 1980

Moët pense que cette bouteille est un faux, notamment avec cette photo qui montre deux accents sur le mot « fondéé ».

Mais alors, pourquoi le goût était-il aussi bon ?

Champagne Bollinger R.D. 1988

Chambolle-Musigny Chanson Père & Fils 1955

Chapelle-Chambertin Clair Daü 1976

La Tâche domaine de la Romanée Conti 1983

Grands-Echézeaux domaine de la Romanée Conti 1989

Clos de Vougeot Bouchard Père & Fils 1961

Chambertin Clos de Bèze Pierre Damoy 1961

Côtes de Nuits vigneron inconnu 1947

Bourgogne très vieux vers 1900

Gevrey-Chambertin de Lavoyepierre négociant 1949

Château Haute-Sage 1ères Côtes de Bordeaux 1960 #

Château Lafaurie Peyraguey 1964

157ème dîner de wine-dinners au restaurant Laurent mercredi, 25 avril 2012

Le 157ème dîner de wine-dinners se tient au restaurant Laurent. C’est un américain que je rencontre chaque année lors de la présentation des vins du domaine de la Romanée Conti qui m’avait demandé d’accueillir son club de vins lors d’un de mes dîners. Et il avait ajouté : « pas de bordeaux, et une majorité de rouges ».

A 17h30 je suis à pied d’œuvre au restaurant pour ouvrir les bouteilles dans l’ordre de service. Pour faire plaisir à ce groupe, alors qu’il y avait déjà deux vins du domaine de la Romanée Conti, j’avais ajouté une autre bouteille du domaine, de niveau assez bas, qui devait se boire. Hélas, je constate que la couleur a complètement viré depuis que je l’avais mise en caisse il y a une semaine. La raison est simple : le bouchon a dû tomber dans le liquide pendant le transport entre ma cave et le restaurant. Le Grands-Echézeaux domaine de la Romanée Conti 1956 que je goûte a une attaque possible, mais le verdict est sans appel. Il est mort. J’envisage avec Ghislain que l’on puisse le goûter à table en prenant la précaution de recracher ce que l’on boit. Mais cette hypothèse évoquée avec mes convives ne sera pas concrétisée : pourquoi se faire mal alors qu’on boit si bien. J’avais prévu deux vins de réserve. Je les ajoute et commence alors la cérémonie d’ouverture.

Le bouchon du Chambolle-Musigny Chanson Père & Fils 1955 se brise en mille morceaux. L’odeur est incertaine. Nous verrons. Lorsque j’enlève la capsule du La Tâche domaine de la Romanée Conti 1983, une puanteur forte assaille mes narines. C’est un pourrissement qui s’est produit par le petit trou qui existe au sommet de la capsule. Heureusement, seul le haut du bouchon est blanc de moisissure. Le reste est impeccable et l’odeur du vin est délicieusement celle des vins du domaine.

Le bouchon de l’Echézeaux domaine de la Romanée Conti 1989 est parfait et le parfum aussi. Qui dirait que le bouchon du Clos de Vougeot Bouchard Père & Fils 1961 est beaucoup plus long que celui de l’Echézeaux ? Je ne l’aurais jamais parié. Les deux bouchons des deux 1961 viennent sans histoire et les senteurs sont pures. Le bouchon du vin de 1947 vient en charpie, celui du supposé 1900 est noir comme du cambouis, celui du Gevrey-Chambertin de Lavoyepierre négociant 1949 se brise à peine. Il est bien souple et le vin promet. Le sauternes de 1964 a un parfum de fruits lourds à se damner et le Premières Côtes de Bordeaux a un parfum délicat.

Le doute n’existe que pour le 1955. Les autres vins ont des parfums conformes à mes attentes. Je suis serein.

Nous sommes dix autour de la table, dix mâles dont huit américains, un français de leur groupe et moi. Ils sont tous passionnés de vins mais n’ont pas une grande expérience des vins anciens. Ils vont aller de surprise en surprise.

Dans la rotonde et sur de délicieux petits snacks de bienvenue, nous dégustons un vin qui est première pour moi, c’est un Champagne mousseux de Moët & Chandon sans année vers 1950. Je l’avais annoncé début des années 80 mais en regardant le bouchon tout chevillé et la couleur invraisemblable, il est très probable que ce champagne soit des années 50. Il est d’une couleur acajou, il n’a pas de bulle, et il faut de l’attention pour percevoir le pétillant, presque disparu. En bouche, je crois que je n’ai jamais bu un champagne aussi dosé. On a l’impression de boire un muscat. Ce champagne est absolument délicieux, et avec les beignets de merlan, c’est un bonheur. Je me délecte de ce vin suave, doucereux, que l’on classerait plus dans les vendanges tardives que dans les champagnes. Un régal.

Nous passons à table dans la belle salle à manger. Le menu créé par Alain Pégouret est ainsi organisé : Beignet de merlan, sauce tartare / Homard rôti au beurre de sauge, petits pois, bisque légère / Fricadelle de tête de veau servie tiède, pousses de moutarde et condiments / Pigeon à peine fumé et rôti, pissaladière de jeunes légumes, sauce piquante / Pièce de bœuf rissolée et servie en aiguillettes, pommes soufflées « Laurent » jus aux herbes / Noix de ris de veau dorée au sautoir, morilles / Tarte sablée aux agrumes / Café, mignardises et chocolats.

Le Champagne Bollinger R.D. 1988 crée un choc important après le Moët. Nous avons l’impression de commettre un infanticide tant il paraît trop jeune en comparaison de l’autre. Il est bon, mais la force de sa bulle paraît excessive après la douceur suave du « mousseux » de Moët. Le homard est délicieux mais ne crée pas de synergie avec le champagne.

Mes convives ayant peu d’expérience de vins très anciens, je leur fais moult recommandations pour ne pas juger trop vite. Aussi lorsque nous commençons à boire le Chambolle-Musigny Chanson Père & Fils 1955, le français de leur groupe m’envoie un regard qui en dit long et que j’interprète ainsi : « vous avez bien fait de nous prévenir, car votre vin est malade ». Il se fonde en effet sur le parfum du vin, assez animal, qui annonce une fatigue certaine. Mais le goût du vin est complètement à l’opposé de son odeur. Aucune trace animale ou de vieillesse n’existe et au contraire, le vin est vif, profond, d’une trame très riche. C’est un vin excellent et l’auteur de l’œillade sera particulièrement fair-play, car après ce jugement hâtif, il votera pour ce vin et le classera premier. C’est d’une objectivité remarquable. A côté de lui sur la fricadelle, le Chapelle-Chambertin Clair Daü 1976 est un vin agréable, plus léger que le 1955, « propre sur lui » comme on dirait, mais qui ne crée pas autant d’émotion. Le plat est superbe pour les deux vins.

Nous avons maintenant deux vins de la Romanée Conti, à l’opposé l’un de l’autre. La Tâche domaine de la Romanée Conti 1983 est follement Romanée Conti. Qui dirait qu’il s’agit d’une année faible. Car il a tous les attributs des vins du domaine. Conversant avec l’un des convives je lui dis que ce vin a les deux caractéristiques des vins du domaine : la rose et le sel. Et son sourire s’illumine comme si je venais de lui donner les clefs d’un paradis. Ce La Tâche est brillant. A côté, l’Echézeaux domaine de la Romanée Conti 1989 est son opposé. C’est un solide guerrier, tout en conviction. C’est un vin qui passe en force, solide, percutant, à la force tranquille. Il est agréable mais n’a pas le caractère noble et raffiné de La Tâche. Le pigeon est une merveille et s’entend aussi bien avec les deux vins.

C’est maintenant à deux vins de 1961 d’apparaître. Le Clos de Vougeot Bouchard Père & Fils 1961 est solide comme les vins de Bouchard et magnifié par cette année sublime, mais j’avoue que mon cœur balance pour le Chambertin Clos de Bèze Pierre Damoy 1961 que je connais comme ma poche et qui est toujours exceptionnellement charmant. En lui rien n’est excessif et tout est juste. C’est le vin facile, gourmand par excellence, archétype du bourgogne de plaisir. Et je ne le boude pas ! L’accord avec la viande rouge est superbe. La viande pulse et propulse les deux 1961 à des hauteurs de richesse et de bonne vie.

Nous entrons maintenant dans l’inconnu. La bouteille sans étiquette porte une autour du cou une petite ficelle blanche qui tient une étiquette qui indique Côtes de Nuits 1947. Le vigneron est donc inconnu. J’adore ces bouteilles qui sont des énigmes et souvent elles me rendent au centuple la foi que j’ai eue en elles. Ici ce sera miraculeux, car le vin sera le premier de mon vote. Comment décrire ce vin ? Il est riche, il est pur. Il est sans doute d’une extraction assez modeste, mais il a cette pureté de message, avec un fruit fluide, bien dessiné qui me ravit d’aise. On n’est pas dans les vins raffinés, au pédigrée de compétition. On est plutôt dans le festif joyeux. Cette force naturelle est ce que j’aime dans la Bourgogne. A côté de lui, aussi une bouteille mystère. Le verre est opaque, couvert de terre sur une partie, et ce qui ne l’est pas est irisé, comme cela se passe pour des bouteilles qui sont restées sur ou dans la terre, le verre se marquant de l’acidité du sol. Le bouchon noir enfoncé et poussiéreux pourrait indiquer une bouteille du 19ème siècle. Par prudence, j’ai nommé ce vin Bourgogne très vieux vers 1900. Là, mes convives sont en pleine découverte et réalisent que des vins de plus d’un siècle peuvent être très vivants. Ce vin original est difficile à définir, mais il est franc, un peu touché par l’âge et d’un grand intérêt. Il est de la Côte de Nuits, quasi certainement.

J’ai ajouté le Gevrey-Chambertin de Lavoyepierre négociant 1949 car j’ai eu un petit coup d’envie en voyant cette bouteille à l’étiquette montrant une scène médiévale dans un château, au niveau superbe et à la couleur du vin parfaite. Et j’ai eu raison comme le montreront les votes. Ce vin est un beau bourgogne franc joyeux, dans un état de conservation exceptionnel. La pureté de son message est extrême. Dans ce repas de découverte de bourgognes largement inconnus, soit parce qu’ils n’ont plus d’étiquette, comme le 1947 et le supposé 1900, soit parce qu’ils sont d’un négociant dont le nom m’est inconnu, je suis content d’avoir pris des risques qui se révèlent gagnants, car ces vins sont francs, naturels, simples, lisibles, mais gourmands, ensoleillés et rassurants.

J’étais si content des performances de mes « enfants » que je n’ai pas proposé que l’on essaie le Grands-Echézeaux domaine de la Romanée Conti 1956 qui rejoindra le plus proche évier.

Je n’ai plus aucun souvenir du troisième vin ajouté, le Château Haute-Sage 1ères Côtes de Bordeaux 1960 # qui m’avait fait de l’œil dans ma cave. J’adore ces vins « fantassins », mais à l’heure où j’écris, je n’en sais plus rien. Le Château Lafaurie-Peyraguey 1964 suffisait à mon bonheur car j’adore ce vin solide, goulûment fruité, au fruit lourd et au botrytis généreux. C’est un grand sauternes au sommet de sa pétulance.

Le moment des votes est toujours intéressant. Dix vins sur treize ont eu des votes, ce qui est intéressant. Mais plus encore est le fait que six vins ont eu des votes de premier ce qui est énorme. Le Chambertin Clos de Bèze Pierre Damoy 1961 a eu quatre votes de premier, le Côtes de Nuits vigneron inconnu 1947 a eu deux votes de premier et quatre vins ont eu un vote en première place : Chambolle-Musigny Chanson Père & Fils 1955, Echézeaux domaine de la Romanée Conti 1989, Gevrey-Chambertin de Lavoyepierre négociant 1949 et La Tâche domaine de la Romanée Conti 1983. Cette variété me fait plaisir. Le Chambertin Clos de Bèze Pierre Damoy 1961 a recueilli neuf votes des dix votants et se place en première position. Il est à noter que j’ai inclus ce vin dans sept de mes dîners et qu’il a recueilli, dans le vote du consensus exprimé six fois, trois places de premier et deux places de second. C’est donc un fidèle parmi les fidèles dans la constance dans mes dîners.

Le vote du consensus serait : 1 – Chambertin Clos de Bèze Pierre Damoy 1961, 2 – Gevrey-Chambertin de Lavoyepierre négociant 1949, 3 – La Tâche domaine de la Romanée Conti 1983, 4 – Côtes de Nuits vigneron inconnu 1947, 5 – Echézeaux domaine de la Romanée Conti 1989.

Mon vote est : 1 – Côtes de Nuits vigneron inconnu 1947, 2 – Gevrey-Chambertin de Lavoyepierre négociant 1949, 3 – Chambertin Clos de Bèze Pierre Damoy 1961, 4 – La Tâche domaine de la Romanée Conti 1983.

Nous avons abondamment parlé de ma méthode d’ouverture des vins, car mes convives passionnés ont remarqué à quel point les vins étaient dans un état d’épanouissement spectaculaire. L’ambiance fut amicale, enjouée. Le service du restaurant est toujours impeccable et attentionné, celui des vins est parfait. La cuisine d’Alain Pégouret est d’une maturité remarquable. Ce fut un grand diner.

de gauche à droite et de haut en bas : le 1955 / Echézeaux 89 à côté du Clos de Vougeot 61 / le Chapelle Chambertin 76 et La Tâche 83 /

Le Chambertin 61, le Côtes de Nuits 47 / le Bourgogne 1900 /

Le 1ères Côtes de Bordeaux, le Lafaurie Peyraguey 64 / le Gevrey-Chambertin 49.

le jugement de Pétrus jeudi, 5 avril 2012

Pour authentifier le Pétrus 1952 plus que suspect, rien de tel que de le mettre au sein d’autres Pétrus lors d’un repas. Nous serons neuf, chacun apportant au moins un Pétrus. Il y aura : 1934 de ma cave, 1952 d’un ami, 1952 mise Van der Meulen de ma cave, 1952 suspecte, 1962, 1964, 1966 (venant directement de Pétrus), 1975, 1998.

Pétrus 1934 l’année n’est pas visible mais une autre bouteille du même lot a été bue le 17 janvier 2007 au 81ème dîner de wine-dinners.

Le précédent bu :

celle à venir, du même achat

Pétrus 1952 d’un ami (mise du château)

Pétrus 1952 litigieuse

Pétrus 1952 mise Van der Meulen

les trois Pétrus 1952

Pétrus 1962 (de ma cave)

Pétrus 1964

Pétrus 1966 (venant directement de la cave de Pétrus)

Pétrus 1975 provenant d’un achat que j’ai fait récemment.

Pétrus 1998 d’un ami

Je pense que nous allons nous régaler !

Pour information, voici quelques photos de Pétrus que j’ai bus :

Pétrus 1947 des caves Nicolas, et mise du chateau :

Pétrus 1950

Pétrus 1958

Pétrus 1967

Pétrus 1969

Pétrus 1972

Pétrus 1974

cette bouteille étant attribuée à Chateau Estate à New York, j’ai photographié une autre Pétrus 1974

Pétrus 1976

Pétrus 1978

Pétrus 1981

double magnum de Pétrus 1975 que j’ai eu la chance de boire avec Alexandre de Lur Saluces. Cette bouteille provient d’échanges que se font les châteaux.

155ème dîner avec un éblouissant magnum de Lafite 1919 jeudi, 29 mars 2012

Le 155ème dîner de wine-dinners se tient au restaurant Taillevent, dans le magnifique salon lambrissé du premier étage. A 17h30, les bouteilles sont alignées dans l’ordre de service pour la photo de famille. J’ouvre les vins dans l’ordre de service, les champagnes étant mis au frais. Le Haut-Brion blanc 1975 a une odeur explosive et promet d’être une merveille. Le Cheval-Blanc 1943 a une odeur poussiéreuse tellement intense que mon verdict est instantané : le vin est mort. Et lorsque je sens le vin quelques minutes plus tard, il me semble que le retour à la vie sera trop long pour que le vin se retrouve. J’en goute un peu, et même si ce n’est pas franchement mauvais, mon verdict ne change pas. Le bouchon du Pétrus 1952 n’a aucune inscription. Il est court et tellement serré qu’il me faut de la force pour l’extraire. Il vient entier, à peine imbibé. Il n’est pas possible que le bouchage soit des années 50. Cette bouteille vient de la même caisse que celle bue au réveillon de l’an dernier qui nous avait fait douter de son authenticité. Je me verse un peu de vin et l’évidence éclate : ce vin n’est pas du Pétrus. Autant le doute était permis au 31 décembre, autant ici, ce vin trop jeune pour un 1952 n’a rien de Pétrus. Deux vins à problèmes coup sur coup, cela m’agace. J’ouvre le magnum de Lafite 1919 et là, un sourire barre mon visage, car le parfum de ce vin est sublime. N’aimant pas que mes vins aient des défauts, je décide d’ouvrir un Pétrus 1969 que j’avais en réserve. Il est comme un coup de poignard pour le 1952 car l’évidence du faux est encore plus criante. Ce 1969 promet d’être grand. Le vin du Jura et les deux liquoreux ont des parfums à se damner. Ce sont des merveilles. Alain Solivérès, le chef avec lequel j’ai déjà fait onze de mes dîners vient me saluer. Je lui fais sentir les deux sauternes et il devient évident que la vanille et l’esquisse de Grand Marnier prévus pour le dessert seront sans objet. Matthieu Bijou, le pâtissier, vient me rejoindre et fait la même constatation. Du pamplemousse rose sera ajouté à la préparation de mangue prévue.

Nous sommes dix, dont huit habitués et deux nouveaux. La table est très jeune. Le menu créé par Alain Solivérès est : Parfait de foie gras de canard, pomme cannelle (brioche) / Bar de ligne étuvé, poireaux et caviar osciètre / Quasi de veau rôti aux légumes caramélisés / Filet de bœuf du Limousin poêlé, pomme de terre fondantes, sauce bordelaise à la moelle / Canard de Challans doré aux épices, cuisses en parmentier / Vieux Comté / Douceur de mangue et de pamplemousse rose.

Le Champagne Bollinger Vieilles Vignes Françaises 1992 est bu debout sur des gougères. Sa couleur est d’un joli blé de début de printemps, son nez est délicat. En bouche, sa jeunesse est belle. Les évocations sont de pâtisserie, de brioche, de miel et de crème de lait. L’un des convives dit qu’il est cérébral et c’est vrai, car il faut se concentrer pour le comprendre, car il se livre peu. C’est un beau champagne mais qui sera éclipsé par les deux suivants.

Le Champagne Cristal Roederer 1996 est une heureuse surprise. Son nez est envoûtant, disons parfait. Son acidité est superbe, son fruit est délicat et sa persistance en bouche est remarquable. Il s’associe merveilleusement au foie gras qui l’amplifie, alors que le Champagne Salon 1988 magnifique, est à contremploi sur le foie gras, trouvant cependant un écho avec la crème de pomme et cannelle. Lorsque le plat est enlevé le Salon montre à quel point il est impérial. C’est un champagne immense pour lequel j’ai une adoration coupable. Il accompagne avec précision le bar.

Le Château Haut-Brion blanc 1975 promettait des merveilles avec son parfum explosif à l’ouverture. Il a toujours le même nez mais, grosse surprise, en bouche il est plat. C’est évidemment un bon vin, mais pas du tout au niveau qu’il devrait avoir. Dommage.

Mes capacités divinatoires sont à nouveau mises en défaut par le Château Cheval Blanc 1943. Je l’avais annoncé mort à mes convives et voici qu’il se montre brillant. A la lecture, on pourrait penser que l’annonce d’un vin faussement mort serait une coquetterie de ma part, pour faire « genre », comme on dit. Mais en fait je l’avais réellement jugé incapable de revenir à la vie. Or c’est fait et si j’ai cru que des blessures résiduelles apparaîtraient, j’avais tort. On lira plus loin sa performance dans les votes finaux que jamais je n’aurais imaginée. Le vin a un parfum de fruit roses et de fleurs. En bouche il a un velouté délicat. Il a une belle puissance. C’est un vin fort agréable et qui tient bien sa place, aidé par le quasi de veau exemplaire.

Quelques amis arrivés en avance avaient eu mes confidences sur les pépins à l’ouverture. Un ami qui n’avait rien entendu déclare : « j’ai un problème avec ton Pétrus 1952. Sa robe me fait penser à un vin de 2000, et ce vin ne peut pas être de 1952 ». Nous y voilà. Ce faux Pétrus 1952 n’est pas désagréable. Il est même bon à boire, mais on le situerait dans les années 80, et ce qui est certain, c’est qu’il ne s’agit pas du même vin que celui de la bouteille bue il y a trois mois. Je vais devoir traiter deux problèmes : me faire rembourser cet achat, et faire en sorte que les bouteilles restantes ne se retrouvent pas à nouveau dans un circuit commercial.

Le Pétrus 1969 est d’un parfum vibrant, séducteur, charmant. En bouche, si l’on a pas le côté truffe qui signe souvent Pétrus on a son âme dans une année frêle. Pétrus excelle dans ces années là et la puissance de ce vin est supérieure à ce que 1969 donne normalement. Le fruit rouge est beau, la vibration du vin est rare. Il est extrêmement tactile et enjôleur. Un grand Pétrus, moins resplendissant que le 1981 bu récemment, mais de grande facture.

Le Château Lafite Rothschild magnum 1919 est un hymne à l’amour. Son parfum évoque les baies rouges qui sont comme des taches des sang dans des prairies d’été. En bouche, le vin est soyeux, velouté, charmant. Beaucoup signalent son caractère bourguignon, tant les fruits rouges délicats sont ceux des bourgognes anciens. Je signale sa marque profonde d’un authentique Lafite et progressivement, quand le vin s’installe bien dans le verre, cette marque « Lafite » devient évidente pour tous. C’est un vin exceptionnel de fraîcheur, de jeunesse avec une empreinte gigantesque. On n’est pas loin de la perfection absolue. Son score dans les votes est presque un carton plein, ce qui est rare. En écrivant ces lignes le lendemain, j’ai encore en bouche la pureté d’un grand Lafite.

Le Château Chalon Jean Bourdy 1911 est un roc, que dis-je un roc, c’est une péninsule. Car il est d’une solidité que l’on ressent inébranlable. On l’ouvrirait dans cent ans, il serait au même stade d’accomplissement. C’est la perfection du Château Chalon. Le Comté lui va comme un gant, mais il n’en a même pas besoin tant il trace sa route gustative de façon impérieuse. Quand un vin atteint ce stade d’épanouissement (il a 101 ans le bougre), c’est un régal.

La juxtaposition de deux sauternes quasiment opposés est un bonheur sans égal. Le Château Gilette doux Sauternes 1947 est un océan de félicité calme. Son empreinte est moelleuse et confortable. Cela n’empêche pas la complexité, mais c’est sa douceur calme qui est remarquable. A côté le Château d’Yquem 1949 est un soleil radieux. Ses fruits sont plus lourds, plus confits, et sa complexité est inégalable. C’est un très grand Yquem très archétypal.

Après tant de délices, je demande s’il est opportun d’ouvrir le Cognac Lucien Foucauld circa 1890 que j’ai apporté. Mais je connais d’avance la réponse car il y a à la table de solides gaillards. Ce cognac correspond à mes goûts. Il a un équilibre que seuls les cognacs de plus d’un siècle peuvent atteindre. S’il évoque le caramel, c’est en trace. Il est d’une plénitude ensoleillée. C’est un très grand cognac et les financiers à l’amande sont parfaits pour l’accompagner, ainsi que des macarons à la mirabelle.

Nous sommes dix à voter pour nos quatre vins favoris. Sur douze vins, neuf reçoivent des votes, ce qui me fait toujours plaisir. Pour une fois, car c’est très rare, un vin obtient huit places de premier, c’est le Lafite 1919. Les deux autres places de premier sont attribuées au Château Chalon 1911 et à l’Yquem 1949.

Le vote du consensus serait : 1 – Château Lafite Rothschild Pauillac 1919, 2 – Château d’Yquem Sauternes 1949, 3 – Château Petrus Pomerol 1969, 4 – Château Cheval Blanc 1943, 5 – Château Chalon Domaine Jean Bourdy 1911.

Mon vote est : 1 – Château Lafite Rothschild Pauillac 1919, 2 – Château d’Yquem Sauternes 1949, 3 – Cognac Lucien Foucauld circa 1890, 4 – Château Petrus Pomerol 1969.

Si le Cheval Blanc 1943 a recueilli trois places de second et une place de quatrième, cela montre à quel point, le vin, organisme vivant, est capable de se régénérer, même quand il paraît définitivement perdu. Cette leçon vaut bien un Cheval Blanc, sans doute et je suis prêt à jurer qu’on ne m’y reprendra plus, de déclarer mort un vin qui ne l’est pas.

Le restaurant Taillevent a réussi une fois de plus une prestation de grand niveau. Le service des plats sous l’autorité de Jean-Claude et des vins par Nicolas a été parfait. La cuisine d’Alain Solivérès est solide, pure pour les vins, sereine, et c’est ce qu’il faut pour ces dîners de grande gastronomie.

le vilain bouchon du Cheval Blanc 1943 et l’année très visible de l’Yquem 1949

Le bouchon du Pétrus 1952 est en haut à gauche. Celui du Pétrus 1969 en haut à droite. On voit la différence de longueur.

le bouchon du cognac (en miettes) et notre table