J’ai bu un vin parfait, un vin éternel mardi, 4 octobre 2011

J'ai bu un vin parfait, un vin éternel, tel devrait être le titre de ce récit. Mon fils vit aujourd'hui en Floride. Il est toujours le gérant de mes affaires, aussi est-il chaque mois en France pour gérer les affaires dites courantes. Une fenêtre de tir s'ouvre pour un dîner à la maison. J'ai envie d'ouvrir du lourd, un vin dont on se souvient pour longtemps. Je me fie à mon nez, à ma chance, à ce je ne sais quoi qui fait que je trouve de bonnes pioches. Dans la cave, j'arpente les allées, et une cuvée Cathelin me paraît une bonne pioche. Mais soudain, sur une étagère où il y a des bouteilles d'alcool qui sont debout, je repère une bouteille de vin debout. Dans ma cave, les bouteilles debout sont celles qui ont une baisse anormale de niveau. Pourquoi celle-ci, qui a un niveau superbe est-elle debout ? Elle n'a pas d'étiquette et la capsule m'apprend qu'il s'agit d'Audibert et Delas. Je regarde dans la case la plus proche et je vois qu'il existe une bouteille d'un Hermitage Audibert & Delas, Cuvée Marquise de la Tourette 1929. En comparant les deux bouteilles, on voit que le verre est identique, le cul étant profond et de la même forme. La bouteille sans étiquette a une capsule qui paraît plus vieille que l'autre. Mais le niveau de la bouteille incertaine est dans le goulot, si l'on peut dire pour une bouteille de forme bourguignonne, quand la 1929 a perdu de son volume. J'éclaire la bouteille pour constater que la couleur est belle et me fiant à mon étoile, je décide que ce sera celle-là.


Revenu chez moi, je cherche un champagne qui pourrait convenir à ce repas intime. Coup de chance supplémentaire, j'ai mis au frais une bouteille de Salon 1982. Le scénario est clair.


J'ouvre la bouteille inconnue et le bouchon est totalement collé au verre. Quand le tirebouchon remonte, le liège reste collé aux parois. Avec un couteau et avec le tirebouchon, j'extirpe des lambeaux de bouchon, et au bout de quelques minutes, tout est extrait. Le parfum du vin est chaleureux, flamboyant. Une perfection se dessine.


Mon fils arrive et j'ouvre le Champagne Salon 1982. Le bouchon s'extirpe sans explosion. La bulle s'active dans la bouteille et le vin qui est versé est pétillant, fortement ambré. Le nez du vin est intense, mais tout se joue en bouche. Ce champagne déjà évolué mais très jeune est structuré. Il a l'expression d'un champagne ancien, mais avec un équilibre invraisemblable. Boire ce champagne, c'est s'allonger dans un canapé moelleux. Impossible de le définir, tant il est équilibré. C'est, ce jour, le plus grand Salon que j'aie jamais goûté, car l'année 1982, romantique, est au sommet de son art. Avec mon fils nous constatons qu'aucun autre champagne ne pourrait donner ce sentiment de plénitude et d'accomplissement. Nous le buvons sur des copeaux de foie de morue, sur des tulipes de betterave et il s'adapte, tout en gardant la noblesse de son message profond. Ce champagne est un bonheur absolu et il est inconcevable qu'un autre champagne puisse avoir cet équilibre, cette rondeur et cette cohérence. Il est long, caressant, profond. Il a un goût à se souvenir à jamais.


Nous passons à table et je verse le vin inconnu. La couleur est belle, rubis, sans trace de tuilé. Le parfum est dense et profond. En bouche, le miracle se produit. Mon fils et moi nous sentons que nous buvons un vin parfait, un vin éternel, ce type de vin qui envahit l'âme. Nous cherchons d'abord à savoir si c'est bien un Hermitage 1929. La force alcoolique suggère plutôt 1947, mais la capsule étant plus âgée que celle du 1929 et le bouchon ayant éclaté en mille morceaux suggèrent que 1929 est raisonnable. Le vin est velouté, avec une force alcoolique certaine et un équilibre indescriptible. C'est un vin du Rhône assurément, avec une rondeur et une longueur inégalables. A mon fils comme à moi viennent en mémoire l'Hermitage La Chapelle Jaboulet 1961 que nous avons eu la chance de goûter. Non seulement le vin que nous buvons lui ressemble en mille aspects, mais, osons le dire, celui-ci est plus grand encore. C'est un vin éternel car il n'a ni âge ni défaut. Il représente le plaisir absolu qu'un vin puisse donner. Alors, nous nous le racontons ce plaisir, sur du poulet, sur des patates douces, puis sur un Saint-Félicien de compétition.


Je suis tellement fier que ce vin sans étiquette, prélevé "à l'instinct" dans ma cave soit un vin parfait. Nous finissons le Salon 1982, champagne d'une plénitude absolue qui montre à l'évidence que l'Hermitage est cent coudées au dessus, car il n'a ni rides ni défaut.


Pour que le plaisir ne finisse jamais, je verse un petit verre d'Une Tarragone des années dix sans doute. Cet élixir est un poison de bonheur qui conclut un dîner impromptu où nous avons goûté l'un des plus grands vins de notre vie.

deuxième repas gastronomique au Casadelmar samedi, 1 octobre 2011

Le lendemain matin après des longueurs de piscine dès potron-minet, branlebas de combat. Je suis le capitaine d'un grand semi-rigide au moteur puissant. Je vais réaliser un rêve. C'était une utopie, tant j'imaginais que sans doute ma vie se passerait sans que cela n'arrive. Nous irons par la mer à Bonifacio, contemplant les falaises et les maisons en équilibre "par en dessous". Quel bonheur ! Le site de Bonifacio, côté mer ou par l'entrée au port est un spectacle inouï.


Nous avons prévu de déjeuner à Marina di Cavu, un hôtel qui appartient à une chaîne "Chateaux et Hôtels Collection" dont fait aussi partie Casadelmar. Nous accostons à un embarcadère et un taxi nous attend pour nous y conduire. Un monsieur se présente. Je lui serre la main et il me dit : "je suis le propriétaire de Marina di Cavu, je vous emmène. Vos amis prennent le taxi, venez avec moi". Et sur le trajet, Jacques Bertin me raconte sa vie, ses ambitions en matière d'hôtellerie et de restauration.


Le chef Julien Diaz a travaillé cinq ans avec Davide Bisetto et sa cuisine est naturellement imprégnée des idées de son mentor. Nous avons très correctement déjeuné dans un cadre qui pousse à la paix de l'âme.


De retour à l'hôtel, sieste puis ouverture des vins du soir. Davide le chef est à nos côtés pour l'apéritif et l'on sent bien l'amitié qui se renforce, fondée sur la recherche de l'excellence culinaire et des accords mets et vins. Davide est en quête permanente de perfection, en s'appuyant sur des recettes locales et ancestrales et en les revisitant. C'est un bonheur de l'écouter expliquer ses cheminements.


Les canapés sont copieux et le champagne Jacques Lassaigne Le Cotet est toujours aussi agréable dans une construction de bon aloi. Il est précis, net, et met naturellement en valeur le Champagne Bollinger R.D. 1979 qui est très jeune, à la bulle discrète, de belle structure. Ce champagne racé est bien excité par les anchois, et surtout par les beignets d'anémones de mer.


Le menu composé par Davide Bisetto pour nos vins est ainsi rédigé : seiches comme des pibales, enokis / fenouil- palourdes - mandarine - corail d'oursin / affogato de cannocchie, langoustine-tourteau / saint-pierre, eau de pistache, ormeaux, salsifis a la colature d'anchois / "pasticcio" de pigeon et cèpes / agneau rôti au piment, miel et charbon végétal / fromages corses / mûre-zola / boule kaki.


Le Château Laville-Haut-Brion 1979 a une belle couleur. Le nez est fermé, d'alcool et de glycérine. Il est un peu amer et ce n'est qu'après quelques gorgées que l'on ressent que la gêne vient d'un goût de bouchon. Heureusement la Coulée de Serrant Nicolas Joly 1979 va nous combler d'aise. Son nez est de pierre à fusil. En bouche, il est beau, fruité, joyeux, rond. Chose amusante, le Savennières met en valeur le Laville et le rend plus structuré, presque buvable. Le vin de Nicolas Joly ne va pas du tout avec le plat de seiches. Il n'est brillant que seul, alors qu'on sent que le Laville pourrait être parfait. Il ne fait pas de doute que pour cette étape, c'est le plat qui est le gagnant.


Le plat de palourdes est extrêmement iodé. Le Corton-Charlemagne Domaine Bonneau du Martray magnum 1992 est d'une élégance exceptionnelle. Je sens de la brioche et des agrumes. Le vin est racé et l'accord est vibrant. Le fenouil est magistral. Par une formule dont on excusera le côté corps de gardes, je note : "le plat est couillu mais c'est le vin le mâle dominant". Le vin est capable de capter aussi bien l'iode que le fenouil, les agrumes ou l'huile. Il capte tout et prend une longueur extrême. Je le trouve chaleureux. Quand le palais s'apaise la mémoire garde la palourde, le côté pâtissier du vin, la clémentine et le fenouil.


Le deuxième plat associé au magnum est très fort. Le romarin est prégnant et la sauce est forte, ce qui éteint le vin qui devient plus étriqué, même s'il exprime de la menthe et de la réglisse. Le plat est classique et très goûteux. Le vin ne redevient lui-même que quand l'assiette est retirée.


Le Bâtard-Montrachet Domaine Ramonet 1992 me donne un coup de poing au cœur, comme chaque fois que je ressens un vin parfait, un 100/100 dans l'échelle parkérienne. Sa richesse gustative est infinie et il pianote sur tous les arpèges. Il est hors norme, indescriptible tant il est au dessus de tout. Le délicieux saint-pierre met en valeur le Corton-Charlemagne, car ce Bâtard n'a besoin d'aucun plat. La sauce et les ormeaux sont magiques, le salsifis est judicieux. La Coulée de Serrant réagit bien sur la sauce.


Pauline, ravissante serveuse, passe devant nos yeux et nos nez un plat à gratin qui est l'interprétation du chef du pigeon. C'est un sommet de la cuisine bourgeoise. Et le Château Margaux 1979 est le vin le plus noble et le plus raffiné qui soit. Noblesse et bourgeoisie. Le plat est fou tant il est si spontanément goûteux. Et le Margaux tout en noblesse finesse et race. Il transcende son millésime.


Le Vosne-Romanée 1er Cru Cros Parantoux Emmanuel Rouget 1997 est éblouissant. Il est café, moka, chocolat sur la première gorgée. Puis, il montre à quel point il est sauvage, avec une râpe qui fait le bonheur des vins bourguignons. Quel talent ! Il y a un lien très net avec les vins d'Henri Jayer dont le Nuits-Saint-Georges bu la veille. Le vin est sublime mais le plat est trop fort. Le charbon alimentaire me gêne et m'empêche d'aimer l'agneau. Pour finir le vin nous demandons des fromages corses présentés de façon très compétente par l'un des serveurs, ce qui permet de continuer de profiter du vin d'Emmanuel Rouget qui m'émeut et me transporte de joie.


Contrairement à mes amis, je ne vibre ni pour le dessert, ni pour le Château d'Yquem 1975 qui est trop sur des notes de thé et manque de flamboyant. Mais je n'exclus pas la saturation de mon palais.


C'est le pigeon qui a illuminé ce repas, et le Bâtard-Montrachet Ramonet est de loin la star de ce repas et aussi, à mon avis, du séjour. Les deux repas ont été éblouissants d'inventivité culinaire, de pertinence des goûts. Nos vins nous ont permis d'explorer le meilleur de plusieurs régions. Les accords ont été riches et subtils. Davide nous traite en amis, partenaires de recherches, et l'équipe du service en salle, jeune, dynamique et motivée a cherché à nous satisfaire dans tous nos désirs.


Le lendemain midi sur un risotto aux cèpes, nous avons ouvert un des vins de réserve, le Château Gazin 1979 parfait pomerol pour le risotto.


A l'aéroport de Figari puis à Orly en attendant nos valises nous nous sommes gavés de macarons d'Anne Marchetti, divins macarons d'une talentueuse créatrice de Porto-Vecchio. Ce week-end gastronomique fut un festival. Il devient un rite.

Casa Del Mar – deuxième dîner gastronomique samedi, 1 octobre 2011

Les vins : Champagne Bollinger R.D. 1979 et Château Laville Haut-Brion 1979



Champagne Le Cotet Jacques Lassaigne



Bâtard-Montrachet Domaine Ramonet 1992



Corton Charlemagne Bonneau du Martray 1992 et Chateau Margaux 1979



Vosne-Romanée 1er Cru Cros Parantoux Emmanuel Rouget 1997



Les bouchons et Chateau d'Yquem 1975



l'apéritif




le dîner





premier repas gastronomique au Casadelmar vendredi, 30 septembre 2011

Le lendemain du féérique dîner à l'hôtel Casadelmar commence par quelques longueurs de la piscine à débordement de 25 mètres de longueur. L'eau plus chaude que l'air frais du matin crée une légère brume. Il fait beau et les couleurs du début d'automne sont pastel rose.


Notre groupe s'agrandit au moment du déjeuner et un Champagne Jacques Lassaigne Le Cotet est bien agréable pour fêter des retrouvailles. Les tempuras de langoustines et gambas sont toujours aussi copieuses. L'après-midi est peuplé de siestes et de sport pour les uns, et d'excursions en montagne et de shopping macarons pour d'autres. A 18 heures j'ouvre les vins du soir et découvre quelques parfums explosifs comme celui du Bâtard Montrachet Leflaive et celui du Vega Sicilia Unico.


A 20h30 notre groupe est enfin au grand complet. Le Champagne "Initial" de Jacques Selosse est extrêmement délicat et plaisant. Il vibre sur de la coppa et sur un jambon corse tranché très fin. Très droit, direct et précis, le vin de belle tension au message clair nous ravit.


Nous passons à table pour le premier des deux dîners de gala. Le menu conçu par Davide Bisetto en partenariat avec Jean-Philippe est : consommé de poularde de Bresse, menthe-mandarine / foie gras comme un tiramisu / risotto "pure iode" / loup E.V.O., matsushima méditerranéen, percebes / cappellatti d'osso bucco, fondue d'Ubriaco, balsamique 50 ans d'âge, cacao / chevreuil glacé, rhum genièvre / gelée de vieux whisky, mantecato aux dattes / O'baba autour des agrumes.


L'"Y" d'Yquem 1978 que l'on me fait goûter est glorieux. Il combine le caractère d'un vin sec avec en filigrane le doucereux délicat du sauternes qui est son cousin et frère. Le bouillon rétrécit le message d'Y. Le gras du consommé de poularde se marie mieux avec le reste du Selosse. L'accord de l'Y est prévu avec le foie gras et c'est la gelée de café qui fait vibrer l'Y que je trouve sublime, avec des évocations de thé au fruit.


Au programme, nous devions avoir un Meursault qui a fait faux bond aussi est-ce de la carte du restaurant que nous prélevons un Riesling Clos Sainte-Hune Trimbach 2002. C'est un très grand vin à la longueur extrême et ce qui nous frappe, c'est la continuité gustative entre l'Y et ce riesling. Le risotto est tout iode comme le titre du plat l'indique, et c'est la langue d'oursin qui embellit le grand vin d'Alsace, tandis que la poutargue laisse une forte amertume, pas désagréable du tout. J'aime la pureté et le délié du vin.


Le Bâtard-Montrachet domaine Leflaive 1996 est une bombe olfactive, de pétrole et de pierre à fusil. En bouche le vin est opulent, puissant au-delà du possible, avec un gras confortable. Le loup est absolument divin et je m'interroge sur la pertinence de l'acidulé de la sauce mais la démonstration est faite, car ce que le palais garde en mémoire, c'est la texture de la peau du loup et la pierre à fusil du Bâtard. Et cet acidulé délicat donne au vin une longueur infinie. Le plat est d'une originalité exemplaire.


Le Nuits-Saint-Georges Meurgers Henri Jayer 1981 est d'un rouge quelque peu rose avec une petite amertume qui va exprimer sa race. C'est un vin de puriste, très authentique, avec la belle râpe des grands Nuits-Saint-Georges. Il est très frais, sur le fruit, sans concession. Les raviolis d'osso bucco sont d'une mâche envoûtante, et le miracle se produit : le vin d'Henri Jayer devient Romanée Conti. Il respire ce qui fait la magie du domaine de la Romanée Conti, la rose et le sel. Je suis tétanisé par l'appropriation que le vin fait des caractères envoûtants du domaine de la Romanée Conti que j'adore. On est dans un festival de grâce. Les deux folies sont la mâche du plat et le parfum de rose du vin d'Henri Jayer.


Le Vega Sicilia Unico Reserva Especial (1991, 1994, 1995) a un nez qui est une explosion de fruits noirs. Ce vin a été mis en bouteille en 2010 et malgré sa longue maturation, il a la fraîcheur d'un bébé. Et le genièvre du plat de chevreuil donne au vin une fraîcheur exceptionnelle. La chair du gibier est aérienne malgré une sauce lourde. C'est un régal. Le vin espagnol a des notes de café et un final mentholé. On pourrait croire que ce vin puissant est simple, mais ce n'est pas le cas. La tendreté du chevreuil est extrême.


Le Château de Malle sauternes 1961 est un vin simple, sans problème, sans chichi mais qui atteint parfaitement son but car il renvoie bien la fraîcheur du dessert qui lui convient parfaitement. L'orange confite et l'ananas donnent une résonance à l'aimable sauternes.


Que retenir de ce dîner : une émotion exceptionnelle avec le vin d'Henri Jayer, la mâche des raviolis d'osso bucco, l'acidulé qui accompagne le loup, trois vins blancs au sommet de leur art, un chef d'une délicatesse et d'une justesse de composition d'un rare niveau, nos rires, nos "oh" et nos "ah". Tout était réuni pour un grand repas gastronomique en un lieu enchanteur.

Beaux vins chez des amis lundi, 19 septembre 2011

Deux jours plus tard, je suis reçu chez d'autres amis, mais le froid a gagné la bataille et nous dînons à l'intérieur.


Le Champagne Bollinger R.D. 1985 est un solide champagne bien plein, de belle construction.


Il forme un contraste majeur avec le Champagne Dom Pérignon magnum 1998, à la complexité extrême, floral, romantique et féminin.


Le Crozes Hermitage Jaboulet 2004 n'a pas beaucoup d'intérêt. Il ne crée aucune vibration.


Aussi, lorsque mon ami ouvre un Château de Pibarnon Bandol rouge 2006, le contraste est grand, car le Pibarnon respire sa région et offre sa joie de vivre où fenouil, olive noire donnent des évocations du sud.


Et nous allons crescendo avec un magnifique Château Figeac 2006 qui, bien sûr, va progresser encore, mais donne aujourd'hui une leçon de richesse, d'équilibre et de complexité. C'est un très grand vin.

Une rencontre purement invraisemblable mardi, 13 septembre 2011

Une rencontre purement invraisemblable


Bipin Desai, le chercheur et professeur en physique nucléaire d'une des plus grandes universités américaines organise des dîners thématiques spectaculaires. Il "promène" avec lui chaque année un groupe d'amateurs américains pour des festivités dans les plus grands restaurants de France et d'Espagne. Je rejoins son groupe pour une dégustation thématique des vins du domaine de Montille, et je rencontre un nouveau venu dans le groupe d'américains. Nous bavardons, papotons de-ci-delà, et la question vient : "qu'est-ce que c'est qu'un vin ancien ?". Je réponds, croyant avoir à faire avec un amateur "normal" et c'est alors que je vais de surprise en surprise. Cet d'homme d'environ 55 ans a bu Ausone 1865, a bu des pétrus du 19ème siècle, se met à parler de vins pré phylloxériques, et il me subjugue par une connaissance des vins de Bourgogne, des parcelles même, qui est hallucinante.


On voit bien quand quelqu'un a une culture livresque ou quand c'est du vécu.


Très modeste, disant juste quelques petites choses sur les vins d'Henri Jayer, sur l'évolution des parcelles de La Tâche dans les années 20, qui situe l'être hors norme.


Je me suis tu, j'ai écouté, d'autant qu'ils se renvoyaient la balle avec Michel Bettane et j'étais bouche bée.


Alors, ce matin, je suis allé sur Google avec le nom de mon voisin de table, et j'ai lu des comptes-rendus de dîners qu'il a faits avec Michael Broadbent, sortant plus de dix millésimes exceptionnels de la Romanée Conti, dont du 19ème siècle,


En lisant sur le net, j'ai vu que la cave fabuleuse du restaurant RN74 de San Francisco est son apport en nature, car il est l'un des actionnaires de ce restaurant aux grands vins inouïs.


Nous avons prévu de nous revoir, mais je dois dire que je me sentais petit gamin pas seulement pour ce qu'il a bu, mais aussi par l'invraisemblable connaissance qu'il a de l'histoire des vins. C'était surtout sur la Bourgogne, parce que nous étions à la table d'Hubert et Etienne de Montille. Mais quelqu'un qui a bu Ausone 1865 ou Pétrus 1893 ne doit pas être un perdreau de l'année en vins de Bordeaux.


J'adore ces rencontres totalement imprévues qui me montrent qu'il y a un peu plus large que la cour de mon clocher.


Son nom ? Wilf Jaeger. Faites comme moi, Googlez : vous serez subjugué.


dégustation de 18 vins du domaine de Montille au Taillevent mardi, 13 septembre 2011

Bipin Desai, chercheur et professeur en physique nucléaire d'une des plus grandes universités américaines organise aussi des dîners thématiques spectaculaires. Il "promène" avec lui chaque année un groupe d'amateurs américains pour des festivités dans les plus grands restaurants de France et d'Espagne. Et selon la tradition, un dîner au restaurant Taillevent se tient avec pour invité d'honneur un vigneron qui présente ses vins. Ce soir Hubert de Montille et son fils Etienne sont venus avec leurs vins. C'est Etienne qui va présenter les vins faits sous sa responsabilité.


Dans le petit salon japonais du premier étage, nous devisons debout avec une coupe de Champagne Taillevent qui est un Deutz, et sur lequel je n'accroche pas beaucoup au premier abord, puis je m'habitue. En plus du groupe d'américains il y a des grands experts comme Michel Bettane, Raoul Salama, Neil Martin et quelques autres. J'ai fait connaissance d'un nouvel américain, à la tête d'une collection de vins exceptionnelle qui m'a impressionné.


Nous allons goûter 18 vins en quatre séries de quatre ou cinq vins, sur un menu préparé par Alain Solivérès qui est de grand talent : velouté rafraichi de homard à la citronnelle, fleur de bourrache et caviar / bar de ligne cuit à l'unilatérale, artichauts poivrade, cébettes et cèpes / mignon de veau de lait de Corrèze rôti aux girolles / canard de Challans rôti aux figues de Solliès / fromages de nos provinces / douceur de mangue aux parfums de pain d'épices et de safran. Nous sommes dans le salon lambrissé où j'avais organisé une verticale de vins d'Armand Rousseau il y a seulement quatre jours.


Les séquelles de mon rhume ne rendraient pas mes avis très pertinents. Les vins seront juste listés avec deux ou trois commentaires.


Première série : Meursault Les Narvaux Dessous domaine de Montille 2008 / Meursault Poruzot Deux Montille Sœur Frère 2008 / Puligny-Montrachet Le Cailleret domaine de Montille magnum 2007 /Corton Charlemagne domaine de Montille magnum 2007 / Chevalier Montrachet Château de Puligny Montrachet domaine de Montille 2007.


C'est le Cailleret qui est généralement le plus apprécié, mais tous les vins sont de remarquable qualité, mes voisins signalant l'avenir brillant que connaîtra 2008 contrairement à ce qui se dit parfois. Si j'aime les grands crus, Corton Charlemagne et Chevalier Montrachet, j'ai un petit faible pour le Meursault Narvaux. C'est une très belle série.


Deuxième série : Puligny-Montrachet Le Cailleret domaine de Montille magnum 2005 / Puligny-Montrachet Le Cailleret domaine de Montille magnum 2002 / Puligny-Montrachet Le Cailleret domaine de Montille 1998 / Puligny-Montrachet Le Cailleret domaine de Montille magnum 1996.


Cette mini-verticale du Cailleret est intéressante. Au début, l'opulence du 2005 me séduit. Le 2002 est plus lent à s'étoffer, et au final mon classement est 2002, 1998, 2005, 1996. Mais j'ai constaté autour de moi que les avis sont partagés. J'aime la pureté de ces vins.


Troisème série : Volnay les Taillepieds domaine de Montille magnum 2009 / Volnay les Taillepieds domaine de Montille magnum 2007 / Volnay les Taillepieds domaine de Montille magnum 2005 / Volnay les Taillepieds domaine de Montille magnum 2002 / Volnay les Taillepieds domaine de Montille magnum 1999.


Là aussi, une mini-verticale de vins jeunes. Etienne nous dit que le Taillepieds est comme le Code Civil. Je suppose que cela fait référence à sa rectitude. Influencé sans doute par les propos de Michel Bettane qui a complimenté Etienne pour le travail de précision fait sur ce vin sur les dernières années, mais aussi par ce que je bois, je classe ainsi : 2009, 2007, 1999, 2005 et 2002, le 2002 comme pour les blancs voulant me faire mentir, car il a trouvé son épanouissement beaucoup plus tard.


Quatrième série : Vosne-Romanée Les Malconsorts domaine de Montille 2008 / Vosne-Romanée Les Malconsorts, Christiane domaine de Montille 2008 / Vosne-Romanée Les Malconsorts domaine de Montille magnum 2006 / Vosne-Romanée Les Malconsorts, Christiane domaine de Montille magnum 2006.


Les deux parcelles sont entourées par La Tâche et Michel Bettane dit que ces deux parcelles sont plus proches du cœur historique de la parcelle de la Tâche que certains parcelles périphériques de La Tâche. La parcelle Christiane, du nom de la mère d'Etienne et femme d'Hubert donne, à mon goût, un vin nettement meilleur. Les avis sont partagés, mais Hubert de Montille est catégorique : le vin le meilleur, c'est celui de l'assemblage des vins des deux parcelles. De ce fait, Etienne fait les trois, ceux des deux parcelles et l'assemblage. C'est cette série que j'ai particulièrement appréciée pour la pertinence et l'équilibre des vins et aussi un "je ne sais quoi" qui les rapproche de vins anciens. La supériorité du "Christiane" est plus marquée pour moi que pour mes voisins de table.


Les étapes de comparaisons élaborées par Etienne sont très pertinentes. Cela donne une belle vision de différents vins du domaine, tous marqués par l'élégance, la finesse et la précision. Etienne est un passionné, entreprenant, obsédé par la perfection. J'avoue avoir été un peu perdu devant la profusion des vins d'abord du fait de mon rhume insistant mais aussi du fait de la jeunesse des vins. Discuter avec Etienne, Michel Bettane est un régal. Mais ce soir la grande découverte, c'est celle d'un collectionneur d'un niveau hors du commun. Nous sommes appelés à nous revoir. Taillevent a fait comme toujours une belle performance. Voilà une soirée d'une belle richesse de découvertes.

dîner Dom Pérignon de folie aux Crayères mardi, 13 septembre 2011

Dom Pérignon a organisé aux Crayères à Reims un dîner complètement fou, où le marketing côtoie la grande sincérité. Sur le carton d'invitation, noir calligraphié d'argent comme les étiquettes des Dom Pérignon Œnothèque, un libellé sibyllin "avant-première de l'expérience IV.VIII.XVI" et une annonce intrigante : "accueil 21h15, dîner 22h00 précises". Dom Pérignon serait passé à l'heure espagnole ?


Lorsque j'avais demandé à Richard Geoffroy, chef de cave de Dom Pérignon, de quoi il retourne, j'ai compris que c'était secret. Lorsque j'ai croisé Philippe Jamesse le brillantissime sommelier des Crayères, je lui ai demandé de voir la salle du dîner. A ses sauts en l'air j'ai compris que c'était "Secret Défense".


Nous sommes plusieurs logés sur place et ma chambre "Impératrice Eugénie" m'a rappelé l'hôtel du Palais à Biarritz où j'ai passé en famille tant d'étés. La chambre est superbe avec sa belle terrasse donnant sur le parc et le service est irréprochable.


Un peu avant l'heure prévue, tout le monde se retrouve au bar et, chose étrange, seule l'eau minérale est admise. Il y a la fine fleur de ceux qui écrivent sur le vin, plus quelques amis de Richard Geoffroy. Hervé Fort, directeur général du domaine les Crayères nous fait un speech de bienvenue très long, et qui sent la communication à plein nez. Mais c'est son rôle. A ses côtés Richard Geoffroy et Philippe Jamesse sont comme deux gamins enthousiastes à qui on donne enfin l'occasion de réaliser leur projet. Ils sont amusants, car d'un côté, ils veulent garder le mystère, mais de l'autre, ils ont tellement envie de tout dire.


En fait l'idée est née des constatations de Philippe Jamesse. Le champagne Dom Pérignon a des saveurs et des arômes qui évoluent grandement en fonction de la température, et chaque degré de plus change le goût. Or un champagne dans le verre va passer de 8° à 16° en une demi-heure. Comment arrêter le temps ? L'idée est que ce gain de 8° se fasse en deux heures au lieu d'une demi-heure, et qu'un repas soit organisé avec des plats qui correspondent exactement aux saveurs de chaque degré gagné. Le principe était né. Il s'en est ouvert à Richard Geoffroy qui a l'âme d'un chercheur et qui a mordu à l'idée. Pendant dix-huit mois, Philippe, avec son chronomètre et son thermomètre a mesuré les évolutions et les saveurs, et avec Philippe Mille le jeune chef des Crayères, ils ont élaboré un menu spécifiquement calé sur chaque degré de réchauffement du Dom Pérignon.


Le principe est donné, passons à table. Dans la grande salle du restaurant, une longue table accueille les 25 participants. Devant chaque place, un pupitre comme une demie boîte accueille quatre grands verres conçus par Philippe Jamesse. Les panneaux de la boîte sont réfrigérants, et le support sur lequel sont posés les verres est éclairé pour mettre en valeur la beauté de la couleur du champagne. Sur chaque verre deux chiffres romains sont inscrits. On va de gauche à droite de un à quatre, puis de droite à gauche de cinq à huit. Un sommelier verse dans chacun des verres 18 cl de Champagne Dom Pérignon Œnothèque 1996 dégorgé en 2008, dont Richard dit que ce millésime est "fait par le vent", et nous devrons boire 9 cl, c'est-à-dire la moitié de chaque verre, de un à quatre puis au retour de cinq à huit, ce qui fait que nous commencerons à boire dans le verre de gauche et finirons par celui-ci. Un petit cahier qui nous est remis explique de façon remarquable le processus, ainsi que les plats qui accompagnent chaque degré du vin.


Par curiosité, nous nous sommes prêtés de bonne grâce à cette expérience, illuminée par la démarche brillante de Philippe Jamesse initiateur de l'idée, par l'imagination de Richard Geoffroy et par le talent exceptionnel de Philippe Mille. Et nous avons pu constater que la température du champagne monte extrêmement lentement, d'un degré par quart d'heure, que le goût du champagne évolue à chaque degré et que les accords prévus pour chaque phase sont d'une pertinence et d'une élégance absolues.


Quand ma voisine a demandé à Philippe Jamesse le pourquoi de la référence aux quartiers de la lune pour chaque phase de dégustation et pourquoi ces dîners ne se feraient que les jours de pleine lune, il m'a semblé que cela tenait un peu de la poudre de perlimpinpin médiatique, mais je suis prêt à admettre que je suis un hérétique.


Voici les plats aux titres interminables qui accompagnent chaque degré de température du champagne que j'indique en tête de plat avec l'amusante phase de lune qui lui est associée, avec un petit commentaire entre parenthèses.


8° nouvelle lune : tartare d'huîtres de chez David Hervé, salicornes Cress juste concassées, granité d'eau de mer filtrée, feuilles d'huîtres végétales et fleur de bourrache (plat délicieux, accord parfait, car le Dom Pérignon froid et l'iode, ça fonctionne).


9° premier croissant : langoustines de Guilvinec mi-cuites marinées à la menthe blanche, faisselle de la forêt d'Argonne au thym citron, melba de pain de mie croquant, copeaux de champignons de Paris (l'écart de 1° transforme le champagne. L'accord est pertinent. C'est le plat pour lequel j'ai le moins vibré, même si très bon).


10° premier quartier : saumon sauvage d'Ecosse confit, beurre de mandarine au malt iodé, chapelure d'oranges et bâton de réglisse, sabayon d'agrume de chez Bachès légèrement tourbé (saumon superbe, champagne qui prend de l'ampleur, accord pertinent).


11° gibbeuse croissante : soupe de moules du Mont Saint-Michel, carottes des sables et céleris au safran du Gâtinais, crème fouettée au jus de palourdes et coques de la baie de Somme, moules mi-séchées et pistils de crocus (plat sublime qui vaut trois étoiles, le safran crée un accord magistral. Rien que ce plat et cet accord sur un champagne encore plus ample vaut le voyage). A cette étape nous avons bu des verres de un à quatre, et nous continuons sur le même verre pour revenir au premier.


12° pleine lune : riz basmati d'Inde "la Reine du Parfum", sauté dans un wok fumé au thé Marco Polo, mélange des sous-bois au beurre demi-sel et "tabac" de champignon noir (le champagne est de plus en plus épanoui. L'accord est justifié).


13° gibbeuse décroissante : tajine d'agneau de Lozère à l'amande, côte première grillée au feu de sarments de vigne, caillette d'épaule confite et ses légumes braisés, jus de cuisson infusé à la grappa "Invecchiate" (plat sublime, d'une dextérité infinie et d'une justesse de goût exceptionnelle. Accord parfait. C'est la plénitude du champagne).


14° dernier quartier : caillé frais de chez Mr Laluc, vinaigre à la pulpe de mangue et huile d'olive "bio" Tripodi, feuilles de brick toastées à l'essence de basilic, mouron des oiseaux, jeunes pousses de salade (plat délicieux à la présentation romantique, accord pertinent, mais le champagne a moins de tension).


15/16° dernier croissant : tarte Tatin aux éclats de violette de Toulouse cristallisée, cerneaux de noix à lafleur de sel de Guérande, crème fraîche de chez Vieillard mi-fouettée, zestes de citron de Menton confits (très beau dessert et accord pertinent, mais le champagne a un peu perdu de sa vivacité puisqu'il est dans le verre depuis presque deux heures).


Nous avons applaudi Philippe Mille et son équipe qui a fait un repas trois étoiles. Son talent s'est exprimé de façon remarquable, mes chouchous étant la moule, l'agneau et l'huître. Le champagne m'a plu énormément dans toute la phase montante, jusqu'à 13°. Mais je me suis fait cette réflexion : en se concentrant comme on le fait sur les températures et leurs évolutions, on passe un peu à côté du message du magnifique Dom Pérignon 1996, car on a toujours l'impression de boire un "autre" vin en passant de verre en verre. C'est moins décontracté que lorsqu'on en profite pour lui-même.


La passion de Richard Geoffroy et de Philippe Jamesse est certainement ce qui illumine cette expérience. Je suppose qu'Hervé Fort va commercialiser ces dîners où il est impossible de parler aux convives de l'autre côté de la table, tant les pupitres font barrière. Mais au-delà du markéting, au-delà de la communication et de l'éventuelle exploitation commerciale, il reste une expérience unique, folle, qui a réuni deux passionnés dans une recherche de mise en valeur de la complexité d'un grand champagne en fonction de sa température maîtrisée en arrêtant le temps. Rien que pour cela, c'est un événement inoubliable.


Chapeau Richard et chapeau les deux Philippe.

Le 149ème dîner de wine-dinners au restaurant Taillevent jeudi, 8 septembre 2011

Le 149ème dîner de wine-dinners se tient au restaurant Taillevent. C'est le dîner de la rentrée scolaire et, pour une fois, le thème est centré sur un domaine, le domaine Armand Rousseau. Comme nous serons douze, j'ai prévu treize vins.


A 17h30 tout est prêt pour que je puisse ouvrir les bouteilles déposées depuis une semaine. Mon rhume me handicape toujours, mais je pourrais détecter des défauts. Il n'y en a pas. Les vins d'Armand Rousseau, à l'exception d'une bouteille, provenaient d'une seule cave dont les bouteilles sont poussiéreuses. Il y avait évidemment des inconnues, mais la surprise fut belle. Le Sigalas-Rabaud 1896 au bouchon d'origine a un niveau dans le goulot, ce qui est exceptionnel pour cet âge. Il exhale un parfum divin.


Nous sommes douze, seulement des mâles, ce qui n'est pas mon désir mais le hasard des inscriptions. Sont représentés les Etats Unis, le Japon, le Danemark et la France. Il y a quatre nouveaux et deux convives dont c'est le deuxième dîner. L'autre moitié de notre groupe est formée d'habitués fidèles.


Nous prenons l'apéritif sur un Champagne Charles Heidsieck Royal 1969 au flacon extrêmement joli, tout en courbe avec une belle étiquette évoquant la forme d'une coquille Saint-Jacques. On entre de plain pied dans le monde des champagnes anciens, avec une richesse d'évocation de fruits jaunes et bruns. Le champagne n'est pas aussi glorieux que le Pommery 1953 de la veille, mais il a tout ce qui fait le charme des champagnes anciens. Il convainc tous ceux qui n'en avaient jamais bu.


Le menu créé par Alain Solivérès est ainsi composé : Tartare de bar de ligne parfumé au yuzu et amandes fraîches / Epeautre du pays de Sault en risotto aux cèpes de châtaignier / Mignon de veau de lait de Corrèze rôti aux légumes caramélisés / Suprême de pigeon de Racan en chausson feuilleté, foie gras et chou/ Deux Comtés et des noix / Douceur de mangue aux parfums de pain d’épices et de safran.


Etant un amoureux du champagne Salon mon avis ne sera pas objectif sur le Champagne Salon 1985 que j'adore. Un des convives nouveaux ayant posé des questions sur ce qui caractérise un vin "vieux", nous avons avec les deux champagnes une belle démonstration, car le Charles Heidsieck est "vieux" et le Salon 1985 est "jeune". Il a la force vineuse de Salon, avec une jolie rondeur donnée par ses jeunes vingt-six ans. Le fruit est généreux, la bulle est active et la longueur est satisfaisante. J'aime beaucoup ce champagne qui n'a pas l'aspect glorieux du 1988 ou le caractère romantique du 1982, mais raconte de jolies choses.


Le Chevalier Montrachet Domaine Leflaive 1991 est magnifique. La couleur est celle d'un vin jeune, à l'or blanc, le nez est impressionnant car je le ressens même avec mon rhume, et en bouche, la puissance, la force, la pénétration gustative sont impressionnantes. Ce vin lourd et de forte mâche est un vrai régal, car ses vingt ans lui donnent une assise extraordinaire. Je l'ai beaucoup aimé. L'épeautre, plat signature du lieu, lui convient idéalement, mais il serait aussi le compagnon idéal de vins de toutes les couleurs.


Il y a huit vins rouges qui sont répartis en deux séries de quatre vins associées chacune à un plat. La première série est composée de : Gevrey-Chambertin Premier Cru Domaine Armand Rousseau 1972, Charmes Chambertin Domaine Armand Rousseau 1952, Clos de la Roche Domaine Armand Rousseau 1948, Clos de la Roche Domaine Armand Rousseau 1969. Celui qui tranche par rapport aux trois autres est le seul qui provient d'une autre cave, le 1969. Il a une couleur plus claire et fait jeune, alors que les trois autres sont des vins déjà évolués, avec une belle harmonie. Ce qui frappe d'emblée, c'est la similitude de style entre les vins. Et je me suis pris à rire intérieurement, car chaque fois que je changeais de verre, je me disais : "ah, c'est celui-là le meilleur". Que c'est difficile de choisir entre ces vins. J'aime le 1972 car il a la discrétion de cette année assez gracile, j'aime le 1952 parce que c'est une année virile, pleine d'expression. J'aime le 1948 parce que c'est un Clos de la Roche et parce que l'année 1948 est souvent sous-estimée, et j'aime le 1969 parce que c'est le plus jeune, d'une grande année bourguignonne. Bien malin qui pourrait départager ces vins. Ce que l'on peut noter c'est qu'ils sont tous expressifs, remarquablement faits, avec une belle structure, un fruit présent dans les tons bruns et une trace poivrée dans le final qui est très jolie. Les vins un peu trop chauds font apparaître plus d'alcool que s'ils avaient deux degrés de moins.


La deuxième série comporte : Chambertin Domaine Armand Rousseau 1935, Chambertin Domaine Armand Rousseau 1947, Chambertin Domaine Armand Rousseau 1952, Echézeaux Joseph Drouhin 1947. La question est évidemment apparue : pourquoi un autre bourgogne ? J'ai répondu que c'est ma coquetterie. Je n'aime pas être enfermé dans des plans rigides, et d'ailleurs c'est exceptionnel que je fasse des repas à thèmes, d'où ce vin inattendu rajouté au programme. Dans cette série, il y a des vins extrêmement rares, car lorsque j'ai parlé de ce programme à Eric Rousseau qui serait venu s'il n'était en pleines vendanges, il m'a confié qu'il n'a jamais bu le 1935.


Sur une magnifique création d'Alain sur le thème du pigeon, la deuxième série crée la même impression que la première : on retrouve le style Rousseau et on est embarrassé pour désigner celui que l'on préfère. Ce qu'il y a de nouveau, c'est de sentir du café, du moka et du chocolat dans ces trois chambertins, surtout le 1952. J'aime le 1935 parce qu'il est d'une année subtile, très précieuse, j'aime le 1947 car l'année est rayonnante, ensoleillée et le 1952 s'impose par la force de son message, d'une année riche et complexe. A côté, l'Echézeaux Joseph Drouhin est d'une couleur d'un rubis beaucoup plus rouge, d'une clarté plus grande, et en bouche il est beaucoup plus joyeux. Il a donc sa place aussi pour faire un contraste avec la profondeur des vins d'Armand Rousseau. Au fil du temps, les vins s'épanouissent et les deux chambertins 1947 et 1952 se montrent les plus brillants.


Le Château Chalon Jean Bourdy 1911 qui a juste cent ans est un des plus brillants que j'aie jamais bus. Il est extrêmement facile à comprendre et à accepter, même si l'on n'est pas un grand amateur de vins jaunes, car son intégration et son harmonie le rendent très séducteur. Le vin est presque bourguignon tant il est accueillant, avec des notes légèrement citronnées. Les comtés de dix-huit et trente mois avec de petites noix fraîches créent un accord parfait. L'essai avec le reste du Chevalier Montrachet qui a gardé sa vigueur est particulièrement pertinent.


Le Château Sigalas-Rabaud 1896 a une couleur d'un ambre abricot. Son parfum est envoûtant et en bouche, c'est une pure merveille. Il a beaucoup plus de sucre que le Guiraud 1904 bu hier. Il est fascinant car il n'a pas d'âge. Il serait impossible de dire qu'il est évolué. Il est dans une expression équilibrée et parfaite, intemporelle. Les sauternes ayant une place importante dans mon amour du vin, je suis subjugué par cette précision et par l'accomplissement de ce vin parfait, archétype du sauternes idéal. Le dessert est le plus exact que l'on puisse imaginer pour ce vin.


Nous arrivons au moment des votes et il faut avouer que c'est très difficile. Je vais commencer à en parler en signalant une chose qui me fait un plaisir fou : ce repas comporte treize vins de ma cave. Alors que nous votons pour seulement cinq vins, tous les vins du dîner ont eu au moins un vote. C'est assez extraordinaire, car il n'y a aucun laissé pour compte, ce qui est rare pour treize vins. On comprendra que je sois assez fier.


Quatre vins ont été nommés premiers. Le Chambertin Domaine Armand Rousseau 1952 l' été six fois, le Château Sigalas-Rabaud 1896 l'a été trois fois, le Chambertin Domaine Armand Rousseau 1947 l'a été deux fois et le Clos de la Roche Domaine Armand Rousseau 1969 l'a été une fois. On notera que le chambertin 1952 a reçu douze votes, ce qui veut dire qu'il est présent sur toutes les feuilles de votes. A côté de cet unisson, la disparité des votes est particulièrement forte.


Le vote du consensus serait : 1 - Chambertin Domaine Armand Rousseau 1952, 2 - Château Sigalas-Rabaud 1896, 3 - Chambertin Domaine Armand Rousseau 1947, 4 - Clos de la Roche Domaine Armand Rousseau 1969, 5 - Chambertin Domaine Armand Rousseau 1935.


Mon vote est : 1 - Château Sigalas-Rabaud 1896, 2 - Chambertin Domaine Armand Rousseau 1947, 3 - Chambertin Domaine Armand Rousseau 1952, 4 - Chevalier Montrachet Domaine Leflaive 1991, 5 - Chambertin Domaine Armand Rousseau 1935.


Ce dîner fut un grand moment d'émotion. Car rassembler autant de vins rares du domaine Rousseau est quelque chose que je ne peux faire qu'une fois. Par ailleurs, tous les vins du domaine Rousseau (mais bien sûr aussi tous les autres) étaient d'une présentation parfaite. Aucun vin ne nous a donné l'impression d'un vin fatigué, d'un vin au-delà de ses limites. Ce qui prouve la pertinence de la vinification de ce domaine, l'un des plus talentueux de la Bourgogne. Bipin Desai m'a complimenté sur la qualité des vins, ce que je reçois comme un honneur, car ses compliments sont aussi rares que ces vins du domaine Rousseau.


Alain Solivérès a fait une cuisine solide, assurée et d'une exécution parfaite. Ce fut l'un des plus grands repas que nous ayons faits au Taillevent, le pigeon méritant une mention spéciale tant il fut excellent et goûteux. Le fait de mettre quatre vins sur un même plat n'est pas idéal, car on ne profite pas à fond de chacun des vins. Il faudra travailler encore la coordination du service des vins avec celui des plats.


Avec des vins extrêmement rares et présents au rendez-vous que nous leur avions donné, avec une cuisine de très haut niveau, dans la magnifique salle lambrissée que j'adore, nous avons vécu l'un des plus grands repas des 149 de l'histoire de wine-dinners. Ça motive pour continuer.

déjeuner avec un autrichien amoureux du vin dimanche, 28 août 2011

L'an dernier à la même époque, un amoureux du vin autrichien était venu me rejoindre dans le sud pour un déjeuner de très grands vins chez Yvan Roux. Ce déjeuner a marqué nos mémoires lorsque Gerhard, se précipitant pour aller chercher une de ses bouteilles était tombé dans la piscine d'Yvan. Il est chef d'orchestre et compositeur (c'est lui qui a composé le da capo qui figure sur l'étiquette du premier millésime de cuvée da Capo du domaine du Pégau), elle est violoniste, et leurs deux jeunes garçons sont dans le cycle secondaire de leurs études à Graz. Les quatre se présentent comme l'an dernier avec une camionnette Volkswagen antédiluvienne de pompiers de couleur rouge, utile lorsque Gerhard va faire ses emplettes dans des prestigieux domaines de vins où il est connu et ami. J'ai pu le vérifier lorsque j'ai cité son nom à plusieurs vignerons.


Gerhard est profondément généreux, aussi m'a-t-il annoncé les vins suivants : Grüner Veltliner "Ried Lamm" Schloss Gobelsburg 1995, Haut-Brion blanc 1985, Chateauneuf-du-Pape "Cuvée Reservée" Domaine du Pégaü 1981, Chateauneuf-du-Pape "Reserve des Celestins" Henri Bonneau 1981, Chambertin GC F. Tortochot 1969 et Madeira Boal 1934 V.J.H. Comment ajouter des vins alors que nous serons au plus huit, dont ma femme qui ne boit pas et deux adolescents ? Comme l'an dernier, j'annonce beaucoup de vins pour que nous puissions trier : Champagne Salon magnum 1996, Haut-Brion blanc 1960, Chateauneuf-du-Pape blanc Les Cabanes Charles Descarréga 1969 et Vosne Romanée Cros Parantoux Domaine Méo-Camuzet 1999.


Entretemps, notre groupe se réduit à six. Il va falloir écarter plusieurs vins. Gerhard annonce tout de suite la couleur : il n'a aucune intention de repartir avec l'un de ses vins. Nous arbitrons, j'ouvre les bouteilles et prépare les bonnes températures car il fait chaud. Il est temps de prendre l'apéritif.


Le Champagne Salon magnum 1996 me donne un coup de poing au cœur dès que je l'ouvre. Car son parfum est le plus capiteux de tous les 1996 que j'ai bus. Le nez est impérieux, extrêmement vineux. En bouche, c'est la gloire de Salon dans une expression de puissance et de jeunesse. Il est merveilleux. Il combine un caractère vineux avec un fruit extrêmement fort. Ce Salon est parfait. Nous grignotons des petits toasts au foie gras et de la poutargue qui mettent en valeur le champagne.


Nous passons à table et ma femme a prévu un menu pour les vins : tempuras de lotte, gambas à la plancha, filets de loup juste poêlés, quasi de veau basse température aux petites pommes de terre en robe des champs, sauce fine à la courgette, au pignon et à la mûre en trace, camembert, crème de chocolat et caramel.


Pour les poissons, nous avons côte-à-côte trois vins. Le Grüner Veltliner "Ried Lamm" Schloss Gobelsburg 1995 a un nez qui rappelle les eiswein autrichiens. En bouche il est légèrement perlant et évoque les litchis ainsi que les vins de glace, car il a un sucre résiduel non négligeable. Le vin titre 15°. Je n'arrive pas à mordre à ce vin qui ne me crée aucune émotion.


Je tenais beaucoup à faire une confrontation entre les deux millésimes de Haut-Brion, mais à l'ouverture, le nez du 1960 m'avait fait craindre qu'il n'y ait pas de match. Le Château Haut-Brion blanc 1985 a un nez extraordinaire. C'est la perfection du Haut-Brion blanc. Et en bouche c'est un festival de complexité et d'équilibre. C'est un immense vin très fruité et qui plus tard évoquera le miel. A côté, le Château Haut-Brion blanc 1960 qui avait un beau niveau dans la bouteille a une couleur nettement plus foncée. Le nez est riche et beau. En bouche, l'attaque est très plaisante, forte, avec des fruits confits. Mais la fin de bouche a une trace médicinale qui signe la fatigue de ce vin. Gerhard et moi savons être tolérants à ce type de vins qui ont encore un message dont une part est riche, mais le vin est quand même très inférieur à ce qu'il devrait être. Il n'y a pas de match et j'en suis triste car j'aurais aimé un jeu plus égal.


Sur la viande, nous avons aussi trois vins. Le Chambertin F.Tortochot 1969 a une robe plutôt rose foncé. Le nez n'est pas désagréable, mais la fatigue du vin est trop forte, car aucune partie du message n'est claire. Gerhard reconnait un Chambertin, et le goût peut être velouté parfois, mais la cause est entendue. Il faut dire que la confrontation des deux vins suivants capte notre intérêt. Il y a une belle similitude entre le Chateauneuf-du-Pape "Cuvée Reservée" Domaine du Pégaü 1981 et le Chateauneuf-du-Pape "Reserve des Celestins" Henri Bonneau 1981, car l'effet millésime joue a fond, donnant des vins assez stricts, un peu rêches, mais d'une forte charpente. Le Pégau (que Gerhard écrit Pégaü, car semble-t-il c'est ainsi qu'on l'écrivait dans le passé) est le plus pur et le plus plaisant. Le Bonneau est plus "campagnard", plus approximatif dans sa trame. Mais les deux sont d'immenses vins dont nous jouissons de chaque goutte.


La tentation était grande de vérifier si le camembert Jort préfère les vins blancs ou les vins rouges. Avec le Haut-Brion 1985 et avec le Pégau 1981, il y a jeu égal, les sensations étant différentes, mais de même niveau. C'est en fait le Bonneau 1981 qui emporte la mise, car c'est lui, par son côté "campagnard", qui colle le mieux au camembert bien fait. Et chose curieuse, le camembert joue le rôle de "docteur-miracle" envers le chambertin qui a perdu sa fatigue et devient presque plaisant, mais retrouve ses blessures dès que le camembert a disparu.


Mon vote est annoncé en premier : 1 - Haut-Brion 1985, 2 - Salon 1996, 3 - Pégau 1981, 4 - Bonneau 1981, 5 - Haut-Brion 1969.


Pour Gerhard, c'est : 1 - Pégau 1981, 2 - Salon 1996, 3 - Haut-Brion 1985, 4 - Bonneau 1981, 5 - Haut-Brion 1969.


Gerhard va poursuivre son voyage en visitant des vignerons de Chateauneuf-du-Pape et de Bourgogne. Sa générosité et son amour du vin ont contribué à faire de ce repas un grand moment de partage et de communion.