L’île de Pâques mercredi, 10 janvier 2001

Voyage de Silke et François Audouze janvier 2010

Ce compte-rendu de voyage a été rédigé pour garder la mémoire des événements qui nous ont marqués. Il n’a normalement pas sa place sur le blog, puisqu’on n’y parlera pas de vin. Il ne sera pas inclus dans les bulletins. Il a été mis dans l’année 2001, pour ne pas dévier du contenu qui est destiné au vin.

Il est recommandé de lire dans l’ordre du voyage.

L’île de Pâques

6 janvier 10

L’avion est grand, beaucoup de gens vont vers Tahiti, car notre arrivée n’est qu’une étape pour eux. Le repas est délicieux et le service de la compagnie chilienne est charmant. Qu’allons nous découvrir en mettant les pieds sur cette île magique vers 21 heures ? L’imagination travaille et l’excitation est à son comble.

L’aéroport de l’île est exactement comme je les aime : un tracteur agricole tire l’escalier qu’il colle à la porte de l’avion. Nous descendons dans la salle de réception des bagages où de souriantes femmes sont prêtes à accueillir les touristes. Les bagages arrivent, reniflés par des chiens qui contrôlent qu’aucune denrée alimentaire ou plante n’arrive sur l’île. A la sortie un bel îlien au type tahitien appelle Silke par son prénom. Pas de pancarte de reconnaissance, mais une prescience de qui est qui. Samy, le guide, nous passe un collier de jolies fleurs jaunes autour du cou et nous partons à l’hôtel Explora. Il fait nuit maintenant. A l’entrée, la souriante directrice de l’hôtel nous accueille et nous montre notre chambre. Tout ici est dessiné en ronds qui s’entrecroisent. Les matériaux sont le béton brut et le bois clair. Les fondations sont en pierre de lave noire que l’on trouve partout sur l’île. Dans la chambre, une baie vitrée de six fenêtres placées en cercle donne sur la mer. Nous revenons vite, car Samy nous explique les excursions que nous ferons les prochains jours. Le rendez-vous est pris pour le lendemain.

Nous prenons un rapide dîner qui sera le troisième repas de notre journée rallongée de deux heures. En sortant pour rejoindre notre chambre, le ciel est illuminé d’étoiles comme on en voit rarement. Cette île est sans pollution et loin de toute source de pollution. C’est comme si le ciel était doté d’un rhéostat poussé à son maximum. C’est absolument spectaculaire.

Dès que nous avons éteint les lampes, malgré des fenêtres ouvertes, le noir est total ainsi que le silence. Du fait de l’excitation, j’ai très mal dormi, réveillé très tôt par des coqs qui chantent le lever.

7 janvier 10

Le petit déjeuner ne se prend pas en chambre. A 9h45, une camionnette Chevrolet conduite par un homme au profil tahitien typique emporte un groupe de six touristes, deux brésiliens, deux suisses et nous. Nune, la jolie guide, nous conduit au premier site de statues. C’est évidemment émouvant, mais l’on est loin de la majesté imposante que l’on imaginait. Une fois cette entrée en matière acceptée, on est pris par l’étrangeté de ces témoignages uniques de l’esprit humain. Les profils des statues n’ont rien de tahitien. De quels hommes s’agit-il ? Les mains sont très longues et très fines. Nune nous explique l’histoire et ses énigmes.

Nous nous rendons ensuite le long de la mer pour une longue promenade épuisante mais passionnante. Nous voyons une deuxième plateforme où les statues ont été renversées, certaines ayant le nez tourné vers la terre. Là, nous croisons un individu curieux, un shaman sans doute qui parle des plantes médicinales avec une science rare et qui connaît des secrets qu’il lui est interdit de divulguer. Nous voyons des restes de maisons en formes de bateaux, dont l’usage est uniquement celui du couchage, les autres occupations familiales se faisant sur le seuil. Nous voyons des fours, des enclos à végétation, et nous visitons deux grottes qui ont servi d’habitation, dont une impressionnante où l’on accède en descendant dans un trou étroit au ciel bas, qui a deux ouvertures en milieu de falaise, en aplomb direct de la mer agitée. Une chose est sure, je ne serai jamais spéléologue, car je suis sorti trempé de sueur du stress de ces espaces poignants.

Ce qui est assez curieux, c’est que les abris pour les poules semblent aussi sophistiqués que les maisons qui sont comme des igloos plats, mais en pierre.

Un autre alignement de statues montre une statue avec le chapeau des rois et des yeux peints qui ne sont pas authentiques. Un débarcadère datant de plus de mille ans est d’une architecture parfaite. La tête de le plus vieille statue date des années 700.

Nune nous donne des tranches d’ananas et du jus de fraise. Epuisés mais contents nous allons prendre un déjeuner léger à l’hôtel Explora. Le prochain rendez-vous est à 16h45. Vais-je me baigner dans le froid lagon situé au centre du volcan qui a servi de carrière aux statues Moai ? L’après sieste le dira.

L’émotion qui était un peu limitée le matin va faire place à un pur enchantement. Nous partons vers l’est. Des « plateformes » abandonnées montrent les Moai face contre terre, ce qui n’est pas valorisant. Pourquoi laisser tant de témoignages en position négative ? On m’a expliqué plus tard que c’est lié au manque d’argent. Nous partons pour une longue marche vers le volcan qui a servi de carrière à la fabrication des 900 Moai qui ont été recensés. Tout le long du chemin nous voyons des Moai, faces contre terre qui sont les sculptures qui ne sont jamais arrivées à destination, cassées pendant la reptation qui ressemblait à la manœuvre que l’on utilise pour déplacer un meuble ou un réfrigérateur. Le site autour de nous est aride, mais nous traversons une vallée extrêmement riche où les goyaves poussent comme du chiendent. Ce passage a un petit côté Indiana Jones, comme la grotte de ce matin.

Tout d’un coup, un paysage de rêve se découvre à nos yeux. Le long des pentes abruptes du volcan, une trentaine de Moai sont plantés de façon anarchique, comme les fléchettes d’un joueur maladroit. Nous nous promenons au milieu de ces sculptures beaucoup plus émouvantes du fait du hasard et en levant les yeux, nous voyons que la falaise quasi verticale a été creusée pour fabriquer les Moai dont le plus long, qui ne sera jamais sorti de sa gangue, fait 21 mètres de long. Et l’on est obligé de s’interroger : comment est-il possible qu’une technique aussi sophistiquée pour creuser la roche, faire glisser les statues sans les casser, ait conduit à des sculptures aussi primitives, puisque le visage est caricatural, les bras à peine dessinés, le tronc informe et les jambes inexistantes ? Cette visite creuse le mystère. Nous revenons sur nos pas pour entrer dans le cratère du volcan où un lac couvre les deux tiers de la surface. Cet étang n’est pas très engageant, mais je m’y baigne. Je suis le seul fou à le faire, mais j’aurai le plaisir de me dire que j’ai nagé dans le lagon du cratère de la carrière des statues de l’île de Pâques. A l’intérieur du cratère la roche a aussi été creusée pour fabrique des statues et une vingtaine de Moai, faces tournées vers le lac, m’ont vu me baigner.

Alors que j’étais en train de me changer à l’abri des regards, une horde de chevaux sauvages fonce sur les femmes de notre groupe. Heureusement, une chienne très sale qui nous suivait depuis le début de l’expédition a effrayé les chevaux qui se sont détournés.

Les muscles tétanisés par le froid, je marche comme un pingouin pour revenir vers notre voiture.

Cette promenade a été merveilleuse.

8 janvier 10

Après une nuit passée à rechercher une position de repos pour mes jambes que je ne trouve jamais, le soleil très vif dès 7 heures du matin inonde notre chambre. Silke va gérer ses excursions avec un couple de brésiliens. De mon côté, je pars avec Nune et le père d’un suisse de notre groupe de la veille, pour découvrir la plus grande plateforme de quinze Moai. Ces Moai sont très impressionnants. Le site est magique, au plus profond de l’île, sur une baie protégée par le plus vieux volcan de l’île. Le site dessiné de la plateforme fait 200 mètres de long et la plateforme fait 100 mètres. Elle a été restaurée par des japonais qui sont venus avec de grandes grues relever les imposantes statues. Les formes des têtes sont très différentes ainsi que les tailles des statues. Le seul point commun, ce sont les mains aux doigts très longs et très fins qui enserrent leurs ventres. A peu de distance on peut voir des pétroglyphes représentant des tortues, des thons, et des représentations sexuelles car le site dispose d’une sorte de bassine en pierre pour les accouchements. Nous reprenons la voiture et nous nous arrêtons le long de la mer. Nune nous dit que nous sommes partis pour une promenade de neuf kilomètres le long de la mer. Elle montre la colline qui sera la fin de la promenade et je suis prêt à abandonner car mes jambes me font mal. Mais il faut y aller. Nous sommes seuls, et sur les trois heures de la marche nous ne croiserons personne. Nous voyons de nombreuses plateformes dont les Moai ont été renversés. Un petit port de pêche est très succinct. Juste à côté de son embarcadère, nous voyons une pierre ronde mise au milieu d’un cercle de pierres de lave qui est appelée « le nombril du monde ». Cette pierre venue non pas d’ici mais d’îles polynésiennes lointaine doit contenir du fer, car elle affole la boussole, qui selon les positions par rapport à la pierre montre une direction inverse de celle qu’elle devrait montrer, préférant se tourner vers la pierre.

La marche est difficile, car le sol est jonché de petites pierres de lave qui menacent les chevilles. La marche épuisante est enfin finie et nous nous rendons en voiture vers une plage de sable fin où poussent de grands cocotiers qui donnent du lieu une image totalement opposée à la sauvagerie authentique de l’île. Il s’agit de cocotiers venus de Polynésie dans les années soixante. Je prends le premier bain de ma vie dans l’océan Pacifique, dans une eau qui n’est pas froide du tout, contrairement aux avertissements de toutes les bonnes âmes locales qui doivent me prendre pour un fada. Auprès de moi des petits poissons nagent, comme dans toutes les mers du monde.

Sous les cocotiers l’hôtel Explora a installé une tente et un buffet froid fort sympathique. Pendant cette pause méridienne, j’ai le temps d’aller photographier des Moai qui portent tous des chapeaux de lave rouge. Je soupçonne que certains d’entre eux sont de restauration récente.

L’excursion la plus difficile est l’ascension du plus grand cratère de l’île. La promenade longue qui s’y rend dure 3h30 et compte plus de sept kilomètres. La promenade courte fait 1h30. On m’a inscrit sur la courte, compte tenu de mon programme du matin. Mais un jeune couple d’américains « just married » avec qui j’ai sympathisé lors du déjeuner sur la plage fait la marche longue, ainsi que le jeune suisse. Je rejoins donc ce groupe, sentant qu’il s’agit d’une folie, mais qui mérite d’être faite.

Le site du volcan est impressionnant. Pendant 90% de la montée, on ne voit derrière soi que l’océan et le reste de l’île et devant nous, il n’y a qu’un horizon étroit, celui de la pente. Après avoir traversé une forêt de cyprès, on arrive sur l’arête du cratère. Un étang d’un cercle presque parfait a un diamètre de 1,6 kilomètre, alors que le diamètre du cratère est du double. Le point de vue est unique. Nous longeons l’arête sur près de la moitié du cercle. Notre camionnette nous attend. J’imagine que tout est fini et je commence à me détendre après cette ascension usante. Mais ce n’est pas fini. Nous nous rendons sur le site qui surplombe l’île de l’homme oiseau. C’est cette île qui était le point d’arrivée de la compétition annuelle qui désignait le chef de l’île sur une période qui va de 1620 à 1860 environ. Il s’agissait pour les athlètes en lice de nager jusqu’à l’île, trouver l’œuf d’un oiseau marin, le montrer le premier au sommet de l’île et de revenir à la nage avec l’œuf noué dans les cheveux, pour que l’on vérifie l’authenticité de l’œuf. Notre guide Javier nous raconte les rites de désignation des chefs et les récompenses des athlètes. Nous continuons de marcher le long du cratère pour trouver des pétroglyphes qui racontent ces hommes oiseaux.

Au retour à l’hôtel, plusieurs personnes me félicitent d’avoir enchaîné sur la même journée les deux excursions les plus longues. Mes jambes se tétanisent. Après une douche plus que nécessaire, nous dînons avec le suisse et son père. Nous trouvons des sujets passionnants de discussion qui nous entraînent fort tard.

Demain par prudence, il n’y aura aucune excursion.

9 janv. 10

J’ai passé ma nuit à tourner et retourner dans le lit tant il était impossible de trouver une position qui ne me fasse pas mal aux jambes. Le soleil rasant inonde notre chambre de sa lumière et de sa chaleur. Une journée de repos s’annonce.

Lorsque nous avions décidé du voyage avec une société spécialisée, l’hôtel Explora nous avait été présenté comme le plus moderne, le plus luxueux et le plus respectueux de l’environnement. Mais Explora, ce n’est pas que cela. C’est aussi une philosophie qui a la délicatesse de ne pas s’afficher. Sur le papier de bienvenue, il y a marqué « dear explorer ». Nous sommes donc considérés comme des explorateurs. Ce qui explique que chaque excursion a une dimension sportive et d’imprégnation avec l’environnement. Nous aurions pu voir tous ces sites en étant déposés devant chacun d’eux. Nous les avons découverts après ou avant de longues promenades. Nous ne le savions pas, mais c’est une excellente chose.

L’aisance avec laquelle se prennent les contacts avec d’autres touristes est aussi exemplaire. Des promesses se sont échangées avec nos compagnons de marche, brésiliens de San Paolo, américains de Washington D.C., suisses de Panama ou de Toscane.

Après un petit-déjeuner copieux et agréable, j’ai fait un petit somme de récupération. Après le déjeuner, une sieste réparatrice fut suivie d’un massage tonique d’une chilienne aux mains puissantes. Il est temps de se reposer avant le dîner, car le programme des jours à venir s’annonce particulièrement mouvementé.

10 janv. 10

Nous dormons mal dans cet hôtel. Est-ce dû au vent, aux activités physiques, je ne sais. Dans la nuit, je vois à l’horizon, au ras de l’eau, un disque de la forme d’un ongle d’un rouge puissant comme celui du soleil au moment où il se couche. Dans mon demi-sommeil, je sens que ce n’est pas l’heure du lever du soleil. De plus, si le soleil se levait, le ciel serait clair et non pas noir. Dix minutes plus tard le disque est devenu blanc-gris. C’est la lune. Jamais de ma vie je n’ai vu une lune qui devient rousse en pleine nuit et qui de plus n’est pas rousse mais d’un rouge sanguin aussi puissant. Ce doit être un Moai qui me fait un clin d’œil. Nune a confirmé le phénomène de la lune rouge.

Tout à l’heure, nous allons quitter cette île avec beaucoup d’impressions étranges. L’une d’elles est le caractère primitif de la civilisation des Rapa Nui, les habitants de l’île qui s’appelle aussi Rapa Nui. Comment être enfermé dans un culte des rois et des personnalités locales au point de construire des statues imposantes dont les représentations sont aussi primitives ? Le mythe de l’homme oiseau et la désignation des chefs sont aussi des rites primitifs. On voit aujourd’hui que les habitants sont assez paresseux, car ils laissent à l’abandon des terres très fertiles. Leur raisonnement doit être : pourquoi faire, si l’on n’en a pas besoin.

L’autre sentiment très désagréable est le comportement des civilisations occidentales vis-à-vis de cette île. Aucun respect, volonté de domination politique ou spirituelle, utilisation d’êtres humains comme esclaves. Tout cela donne froid dans le dos. Les seuls qui ont eu du respect sont James Cook et La Pérouse. Tous les autres n’ont pratiqué que domination, prise de possession et pillage.

Le sentiment qui domine cependant, c’est la satisfaction d’avoir visité un site unique, avec une des formes de civilisation les plus uniques et étranges qui soient. Ici tout le monde sourit. Alors, sourions, fiers d’avoir fait ce beau voyage pour rencontrer les Moai et les Rapa Nui.

Nous sommes conduits à l’aéroport où les formalités de contrôle donneraient des cauchemars dans tout autre pays. Très en avance, nous regardons les souvenirs qui sont proposés dans d’approximatives boutiques, d’un art particulièrement primitif.

Le vol se passe très vite et le service du personnel de la compagnie chilienne est parfait, la nourriture étant fort bonne. Qualité de service oblige, un guide, Christian, nous accueille à l’aéroport alors que nous n’avons que dix mètres à faire puisque nous couchons à l’Holiday Inn accolé à l’aéroport. Nous récupérons les valises laissées à la consigne et nous prenons notre chambre à l’hôtel. Ici, tout est formaté pour le représentant de commerce en escale. Pas de mini-bar, pas de service en chambre, mais une immense salle informatique où chacun peut brancher son portable. Nous dînons tout en jetant un œil sur un écran de télévision qui diffuse un match de foot en direct. La nourriture est standardisée et acceptable.


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