<
p>Bi
pin Desai avait organisé cette fabuleuse dégustation de 38 millésimes de Montrose que j’ai racontée dans le bulletin 151. Il m’a
ppelle et m’annonce : 16 décembre, déjeuner à Taillevent avec May-Eliane de Lencquesaing. Je n’en demande
pas
plus. Je sais que ce sera grand. J’arrive au restaurant Taillevent dont le
premier étage sera occu
pé
par notre
petit grou
pe de vingt
personnes. Il n’y a
pas d’endroit
plus agréable. Un délicat salon où l’on imagine que des alliances interdites se sont scellées avec l’a
ppui ex
plicite de joailliers
parisiens et de cham
pagnes ca
piteux nous tend ses bras com
plices. Je revois avec
plaisir Wolfgang Grünewald, un grand amateur avec lequel j’ai
partagé des flacons immémoriaux, Michael Fridjohn, qui s’intéresse aux vins d’Afrique du Sud, John Ka
pon, ce redoutable organisateur de dégustations folles à New York, Serena Sutcliffe, l’ex
pert de Sotheby’s et son mari David
Pe
ppercorn, grand écrivain du vin, Michel Bettane en grande forme, Gildas d’Ollone, le directeur général de
Pichon Longueville Comtesse de Lalande et Thomas Dô-Chi-Nam, qui fait ce vin délicat qui sera à l’honneur aujourd’hui, dont Michel Bettane vantera
plus tard de façon fort vibrante l’immense réussite du 2003, Clive Coates, auteur de nombreuse revues sur le vin, qui fut de nouveau mon voisin de table, retiré aujourd’hui en charolais, et d’autres amis. Je suis
présenté à Hugh Johnson auteur d’ouvrages de référence sur le vin. Jan-Erick
Paulson que je rencontre
pour la
première fois, est un suédois vivant en Allemagne, ex
pert en vins anciens. Je salue bien sûr Bi
pin Desai et May-Eliane de Lencquesaing toujours éblouissante d’énergie. A
près le cham
pagne Taillevent, élaboré
par Deutz d’une aérienne élégance, nous
passons à table dans la salle lambrissée d’un raffinement extrême où Jean-Claude Vrinat a eu l’élégance de mêler des éléments ultramodernes comme l’éclairage, à la distinction naturelle du lieu. Les tons de la décoration de la table vont mettre en valeur le sang très
pur qui abreuvera nos cœurs enthousiastes. Bi
pin Desai ex
plique que n’ayant
pu se rendre aux manifestations marquant le 80ème anniversaire de May Eliane de Lencquesaing, dont j’ai raconté le faste dans le bulletin 147, il tenait à rendre un hommage à notre hôtesse avec une dégustation originale de ses vins, dont il a réglé l’ordonnancement en trois séries de se
pt vins. Il a demandé à deux convives de commenter chaque série. Devant
parler de la
première, je sortis mon
petit carnet. M’ex
primer devant des sommités du vin, je me suis dit que mon a
pport serait
plus intéressant si je
parlais de la cuisine,
plus que du vin, qu’ils connaissent cent fois mieux que moi. Le menu de ce re
pas qui dura cinq heures est le suivant : amuse-bouche crème de lentille et truffes / ravioli de cham
pignons, bouillon de
pot-au-feu truffé / royale de foie gras de canard, ca
ppuccino de châtaignes / quasi de veau aux légumes d’automne / brie de Meaux affiné à la noix / gourmandises aux marrons et à la mandarine. Quel re
pas subtil ! Tout dans des tons d’automne que rehaussait la décoration de la table. Une a
pparente sim
plicité, marque d’une maturité extrême, a
porté les vins aux nues. Voici ce que j’ai déclaré devant cette docte assemblée
pour la série annoncée ainsi : 34, 55, 64, 75, 78, 90, 2001 :
pensant que le
premier vin était le 1934, j’eus un choc olfactif. Comment un vin
peut-il avoir cette folle jeunesse ? C’était le 2001 (rires dans la salle). Le 2001 (il s’agit, on l’imagine volontiers, uniquement des vins de
Pichon Longueville Comtesse de Lalande)a un nez é
picé, très élégant. Le 1990 à la couleur très généreuse a u nez nettement
plus évolué. Il est même légèrement bouchonné. Le 1978,
par contraste a un nez éblouissant de vin en
pleine force de l’âge. Il est ca
piteux, velouté, ce nez. Je
porte les vins à mes lèvres. Le 2001 est encore un enfant, rêche, rugueux, fougueux, son bois est austère, mais il
promet. Le 1990 n’a
pas l’effet du bouchon en bouche. Il est toutefois un
peu bridé. Le 1978 a une ex
pression généreuse, c’est un vin chantant qui glisse en bouche avec un vrai bonheur. Le 1975 a un nez du même style que le 1978, moins ca
piteux, un
peu
plus animal. Il est râ
peux en bouche, excitant comme un Bourgogne (rires de nouveau dans la salle). Sa belle trace est
profonde en bouche. Ce coté
plutôt inhabituel me
plait. Le 1964 a un nez qui se cherche un
peu. On l’imagine dans une
période transitoire. En bouche, il est
passionnant. C’est un vin vieux déjà, mais d’une jeunesse éblouissante. On me sert un nouveau verre de 1990 qui est absolument
parfait. Le 1955 a un nez très ty
pé. Quel grand vin ! La bouche est assez acide, ce vin est
plus sérieux que généreux. Le 1934 a une couleur magnifique. Le nez est assez discret. En bouche, c’est du bonheur. Car l’équilibre entre l’é
panouissement et l’acidité se fait admirablement. La longueur est extrême et sa trace est d’une élégance rare. Il convient de noter que devant
parler, j’avais jugé les vins très vite, avant qu’ils ne s’é
panouissent dans le verre. Tous sont devenus
plus charmants
par la suite. J’adore le 1978, le
plus sexy de cette série, le 1934
pour son élégance et le deuxième 1990 très o
pulent. Sur l’amuse-bouche aux lentilles, c’est le 1934 qui
parade. Il est fabuleux. Le 1975 est aussi très à l’aise. Les 1978 et 1990 ne sont
pas avantagés. Et ce qui est amusant, c’est que sur le
plat avec ce délicat bouillon, je sens l’a
ppel du 1990 qui devient magistral. Le 1990 refuse la lentille et se marie au ravioli. Le 1978 est aussi attiré, quand le 2001 reste dans son coin. Le 1934 est d’une évocation rare sur les deux. Le
plat est fait
pour 1990 et 1934. C’est donc le 1934 qui aura mes faveurs de cette série. Cette analyse un
peu inhabituelle a intéressé quelques convives. Wolfgang Grünewald qui
partage une a
pproche des vins assez similaire donna des im
pressions com
parables, ce qui conforta mon analyse. Ne voulant
pas me mettre en vacance d’analyse, voici la suite de mes constatations. Le 1996 a un nez su
perbe, é
panoui. Le 1995 est joli aussi,
peut-être
plus riche. Le
premier nez du 1989 est assez serré et boisé. Le 1986 est extrêmement subtil, le 1985 a un nez très ex
pressif et boisé. Les 1995 et 1996 sont
plus intenses que les 1986 et 1985 que l’on
peut o
pposer deux
par deux dans chaque décennie selon que l’on aime les vins masculins ou féminins. Le 1953 me
parait très alcoolique au nez. Sa couleur est im
pressionnante de jeunesse. Le 1926 a un nez un
peu animal et une belle couleur. A ce stade, je n’avais rien bu de cette série. Le 1996 est
puissant, rêche, de bois sec. Je n’aime
pas le 1995 dont la bouteille ne doit
pas être bonne, malgré son nez avenant. Le 1989 est élégant, accom
pli, quel grand vin ! Le 1986 est magistral, brutal, « militaire ». Le 1985 est sexy, très
passionnant. Le 1953 a un léger bouchon. Sa bouche est très fraîche, très bonbon à la menthe, si on ose l’imager ainsi. Le 1926 est éblouissant. Sur le
plat de foie gras et châtaignes, c’est le 1926 qui est grandiose, le 1953 magistral. Je fais un classement
personnel en mettant, malgré le désa
ppointement
passager le 1953 en
premier,
puis, 1926, 1989, 1986 et 1985 ensemble car lequel des deux
préférer ? Le 1953 m’a enthousiasmé
par sa belle maturité.
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pity_imageComment_txt">Serena Sutcliffe et Bipin Desai
<
p>La troisième série démarre
par un enfant. Le 2003 a un nez
plutôt aqueux, le 2000 est brut comme du marbre, le nez du 1982 est élégant et raffiné, le 1961 est très élégant et concentré. Le 1959 sent le
pa
pier, il est un
peu coincé, mais c’est le
premier nez, le 1945 montre au nez qu’il est déjà ancien, et le 1929 a déjà des traces animales désagréables. J’ai demandé un deuxième verre du 1929 ayant ainsi un clair et un foncé. Les deux avaient ce coté animal qui m’avait gêné il y a
peu avec un madère de 1870. Je fus étonné de voir autant de convives aussi laudatifs
pour un vin qui n’avait
pas eu son oxygène. Je m’en ouvris à Gildas d’Ollone, car ce vin deviendrait s
plendide avec deux à trois heures de
plus. Le quasi de veau est un
plat absolument magistral. C’est de la « cuisine de grand-mère »
portée au firmament. Quelle sérénité ! Le 2003 est éblouissant, ahurissant, un vin d’une
puissance infinie qui va devenir un monstre dans quarante ans, monstre de bonheur. Je suis assez content, car ce qui
précède, c’est les notes que j’ai
prises à la volée. Or Michel Bettane encensera ce 2003 avec une insistance a
ppuyée, signe qu’il aime le travail de Thomas Dô-Chi-Nam. Le 2000 est magnifique maintenant. On sent le
potentiel, mais il se boit magnifiquement bien aujourd’hui. Il a un charme fou. Le 1982 est éblouissant. C’est le
plus accom
pli des 1982 que j’ai bus. Je ne
peux
pas dire comment il va évoluer, mais il est éblouissant ici. Le 1961 se cherche. Il va intégrer ses com
posantes dans quelques années ? Le 1959 est un grand vin. Il est d’une décontraction
parfaite. J’ai noté l’idée qui me venait : c’est Grace Kelly à trente ans, en jeans. Le 1945 est déjà un vin vieux. Il a la marque des vins vieux. Il sent la cave antique, la caverne d’Ali Baba. Il est
plus intéressant
par le symbole que
par le goût. Le 1929 clair est magique. C’est le vin ancien qui décourage tous les gens qui ne vont
pas vers eux. Quand on acce
pte, quelle com
plexité. Le 1929 foncé, au nez
presque agréable mais marqué a en bouche une acidité tro
p forte qui gêne. Légèrement
perlant, il montre la mauvaise gestion de l’oxygénation. Je reviens aux vins de cette éblouissante série. Le 2003 sera fou. Du bois, de la concentration. Le 2000 sera
plus subtil mais ne durera
pas autant. Le 1982 est intéressant. Il a déjà
pris un manteau de vieux. Le 1961 s’ouvre de
plus en
plus et me
plait
plus. Le 1959 est grand, définitivement grand. Le 1945 reste tro
p fatigué. Le 1929 clair est charmant en bouche avec ce nez insistant de viande. Le 1929 a
perdu de l’intérêt.
Pour cette série de légende, je vais vers les
plus jeunes : 1959 et 1982. Au final les vins qui émergent
pour moi (sachant que les
performances varient d’une bouteille à l’autre) sont le 1926, 1934, 1959, 1989, 1990. Aucun ne
peut vraiment être leader unique. Cette manifestation en hommage à une grande dame du vin qui a fait beaucou
p pour son vin mais aussi
pour le vin en général fut une réussite absolue. L’organisation
par Bi
pin Desai fut exem
plaire, la cuisine de Taillevent magistrale et sereine. Le cadre unique, les convives
plus intéressants les uns que les autres. Le seul
point qui me
parait à améliorer,
parce que c’est mon dada, c’est l’oxygénation des vins. Ce qui n’enlève rien au caractère exce
ptionnel de l’événement. Je suis reconnaissant à May-Eliane et Bi
pin de m’avoir inclus dans ce cercle de
privilégiés de leurs cœurs.
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