Le 7 mai 2026, j’ai donné les résultats de l’Enigma que je publie traditionnellement sur mon compte Instagram pour récompenser les amateurs qui me suivent. En ce jour, nous allons fêter les gagnants : j’ai invité au restaurant Le Sergent Recruteur les cinq premiers du concours, et j’ai choisi en cave des vins susceptibles de passionner ces amateurs. Le groupe compte un Français vivant aux États-Unis, un Danois, un Italien et deux Américains, qui ont tous fait le voyage pour venir déjeuner avec moi.
Les vins choisis sont un Champagne Heidsieck Monopole Diamant Bleu 1985, un Château Carbonnieux Graves blanc 1937, un Château Brane-Cantenac 1966, un Aloxe-Corton Moingeon Ropiteau 1938, un Grands-Échezeaux Domaine de la Romanée-Conti 1974, un Châteauneuf-du-Pape Bouchard Père & Fils 1964, un Riesling Kastelberg 1985 et un Madère Massandra Collection 1938 Sotheby’s Release.
Je suis arrivé avant 10 heures au restaurant pour ouvrir les vins. J’ai constaté que les conditions atmosphériques peuvent jouer un rôle important dans le comportement des bouchons : au cours de la séance d’ouverture, j’ai subi de nombreuses ruptures, avec des morceaux qui sortaient déchirés. Globalement, cependant, aucun fragment n’est tombé dans les vins. Les parfums sont très prometteurs. Seul le Grands-Échezeaux m’a inquiété, avec un haut de bouchon resserré et tout blanc qui faisait peur, mais fort heureusement le bas était de bonne qualité, et le parfum de ce vin est tout à fait conforme à ce qu’il doit être.
Les gagnants sont tous à l’heure à midi. Nous faisons connaissance et le repas peut commencer.
Le menu conçu par le chef Alain Pégouret est le suivant : amuse-bouche / girolles juste saisies sur une royale de champignons, sauce au vin rouge / selle d’agneau frottée au curry puis cuit sur une marinière, tournesol de légumes d’un navarin, moule et poutargue, sauce terre et mer / fromage / millefeuille myrtille et sauternes / mignardises.
J’explique à mes convives la conception de mes dîners gastronomiques et je leur donne les consignes que je transmets toujours aux participants. J’indique que notre déjeuner Enigma est le 314e événement de wine-dinners. Chacun se présente ensuite, parle de ce qu’il fait et de ce qu’il aime, et le repas peut commencer.
Le Champagne Heidsieck Monopole Diamant Bleu 1985 est d’une très jolie couleur et sa bulle est active. Ce qui frappe, c’est sa sérénité et sa rondeur. Puissant, énergique, il est si équilibré qu’il ravit toute la table : aucun convive ne s’attendait à ce qu’un champagne de 41 ans puisse montrer une telle vitalité.
Le Château Carbonnieux Graves blanc 1937, sans doute reconditionné au début du XXIe siècle, a une jolie couleur légèrement ambrée et une fraîcheur invraisemblable. Tout le monde fait la même remarque : il est impossible de lui donner un âge, et si on lui attribuait vingt ans, personne n’y trouverait à redire. C’est un beau vin blanc, vif et doté d’une forte personnalité.
Le Château Brane-Cantenac 1966 est d’un bel équilibre. Franc, bien construit, il ne montre pas du tout son âge, et l’on commence à constater que les vins de ce repas échappent au temps.
L’Aloxe-Corton Moingeon Ropiteau 1938 est une grande surprise. Il sera d’ailleurs nommé premier par quatre d’entre nous. Il est énigmatique : on ne s’attendrait pas à ce qu’un vin de 1938, petite année en Bourgogne, offre cet équilibre et cette puissance, ni ce mystère qui me passionne, car nous n’avons aucune référence pour ce goût captivant.
Le Grands-Échezeaux Domaine de la Romanée-Conti 1974, qui m’avait inquiété à l’ouverture à cause de son bouchon, est très convenable sans être parfait. Ce léger manque a évidemment pesé sur le vote de la table, et il ne sera classé que cinquième dans nos votes. Il reste néanmoins très représentatif du domaine, et certains y ont trouvé la rose que l’on rencontre souvent dans ces vins. Il s’est fort bien comporté sur le plat, car Alain Pégouret a réussi des accords que chacun a applaudis.
Le Châteauneuf-du-Pape Bouchard Père & Fils 1964 étonne tout le monde par sa fraîcheur. Personne n’imaginerait qu’un Châteauneuf de 62 ans puisse être aussi frais, aussi jeune : on aurait pu lui donner quinze ou vingt ans. Il s’est marié à merveille avec les plats qui l’accompagnaient.
Le Riesling Kastelberg 1985 est lui aussi d’une fraîcheur saisissante. Si l’on prétendait que ce vin de quarante et un ans n’en a que quinze, personne ne le contredirait. Vif, désaltérant comme peu de vins savent l’être, il offre une belle longueur et une grande présence.
Le vin le plus énigmatique pour tous est le Madère Massandra Collection 1938. Riche, frais, d’une grande puissance et pourtant gracieux, il se déguste comme on suçoterait un bonbon. C’est un grand vin, rare et passionnant.
Les convives sont profondément impressionnés par les vins, et surtout par le fait qu’au fil du repas, au lieu de se fatiguer, ils sont devenus de plus en plus vifs. La méthode que je préconise, ouvrir les vins quatre heures avant, assure une conservation parfaite pendant tout le repas. Chacun a pris conscience que cette ouverture anticipée donne au vin une rondeur, un équilibre et une prestance bien supérieurs à ceux d’une bouteille ouverte au dernier moment.
Vient le moment des votes. Chaque vin, sauf le Riesling, jugé trop jeune, a recueilli des voix. L’Aloxe-Corton a obtenu quatre votes de premier, le Heidsieck 1985 un, et le Châteauneuf-du-Pape un.
Le classement final est : 1 – Aloxe-Corton Moingeon Ropiteau 1938, 2 – Châteauneuf-du-Pape Bouchard Père & Fils 1964, 3 – Château Carbonnieux Graves blanc 1937, 4 – Champagne Heidsieck Monopole Diamant Bleu 1985, 5 – Grands-Échezeaux Domaine de la Romanée-Conti 1974.
Mon vote diffère, sauf pour la première place : 1 – Aloxe-Corton [Moingeot ?] Ropiteau 1938, 2 – Château Carbonnieux Graves blanc 1937, 3 – Châteauneuf-du-Pape Bouchard Père & Fils 1964, 4 – Grands-Échezeaux Domaine de la Romanée-Conti 1974, 5 – Champagne Heidsieck Monopole Diamant Bleu 1985.
J’ai évidemment raconté beaucoup d’anecdotes et mes convives les écoutaient avec plaisir. Tous étaient heureux de goûter des vins qu’ils n’ont jamais l’occasion de côtoyer. Le fait de rencontrer des personnes inconnues (sauf un puisque l’un des gagnants avait déjà participé à l’un de mes dîners), qui elles-mêmes ne connaissent pas les autres convives me plait beaucoup, car je les vois entrer dans le monde des vins anciens, comprendre ce monde et apprécier des vins qu’ils n’ont jamais bus.
Ce 314ème dîner, le « Enigma » est un repas que j’ai adoré.








































































