Archives de catégorie : dîners ou repas privés

Déjeuner de conscrits au Yacht Club de France mercredi, 25 mars 2009

Notre déjeuner de conscrits se tient dans la bibliothèque du Yacht Club de France où nous commençons à prendre racine. Le directeur et son équipe sont très motivés de répondre à nos appétits. Le champagne est un Moët & Chandon fort agréable à boire, et je ferai l’impasse sur le blanc pour faire une découverte, le Château Patris 1998. Ce vin est fort bon sur une viande goûteuse à souhait. Le baba au rhum que le chef vient préparer devant nous est absolument délicieux. Les efforts de ce cercle pour trouver de bons produits et les traiter de façon intelligente méritent d’être soulignés.

(la préparation du baba au rhum)

Krug 88 et Clos de Tart 05 au restaurant Laurent mardi, 24 mars 2009

Une journaliste japonaise visite une nouvelle fois ma cave. Nous regardons ensemble des bouteilles dans les cases et mon regard est attiré par une bouteille dont le niveau a fortement baissé. Je la retire, constate le dégât et la mets bien en évidence pour la boire au plus vite. Le lendemain de bon matin je propose à ma femme que nous dînions ensemble au restaurant. Ce sera au restaurant Laurent qu’elle adore. Dans la journée, pensant à un écrivain que nous avions rencontré à « Livres en Vigne » au Château de Clos Vougeot, et sachant que ma femme apprécierait sa compagnie, je l’appelle. Sur un fond de bruits de métro, j’apprends qu’il est déjà pris pour ce soir. Nous serons donc deux. Une heure plus tard le téléphone sonne, son dîner est annulé. Nous redevenons trois selon mon décompte, mais toujours deux pour ma femme.

Je prends la bouteille au niveau plus que bas, et le casting de la pièce de ce soir est au complet. Arrivé en avance, j’ai le temps de faire refroidir mon vin et de commander les vins du dîner. Ma femme arrive, on nous dirige vers notre table. Tiens, voici trois couverts. « Qui as-tu invité ? ». « Tu ne trouveras pas ».

Je me fais servir un verre du Champagne Krug 1988. Ce champagne à la couleur déjà légèrement ambrée est opulent. Mais, est-ce moi, est-ce lui, il n’y a pas l’émotion que j’aime en lui. L’ami arrive, ma femme avoue que jamais elle n’aurait imaginé que ce soit cet écrivain qui complète la table. Elle est ravie. Sur de petits gressins enrobés de saumon, l’accord du Krug est admirable. Sur des pastillas croquantes aux herbes, le champagne trouve une autre allure. C’est sur l’araignée de mer en gelée, véritable institution de l’endroit, que le Krug 1988 prend son envol. Mais je dois dire que je le trouve trop policé. Il se peut que je sois moins réceptif.

Sur les pieds de porc qui sont un autre pilier de cette institution qu’est le restaurant Laurent le Clos de Tart 2005 est une bombe et un péché défendu. Le nez est de fruit de cassis encore sur sa tige. Et, sous-jacent, il y a l’odeur poivrée de la feuille de cassis, l’une des odeurs les plus pénétrantes avec celle de la feuille de tomate. En bouche, le vin est feuille de cassis et poivre noir. Ce vin est une bombe aromatique. On regrette évidemment d’avoir commis l’infanticide de le boire maintenant, mais il est sacrément bon. Sur le petit cerfeuil à peine confit que l’on croque doucement, le Clos de Tart devient cerfeuil. C’est l’herbe folle qui envoûte le vin au point de lui dicter son goût. Un saint-nectaire permet d’avoir une autre facette du vin de Bourgogne.

Le Château des Tuileries, Graves Supérieures 1941 a une couleur de thé noyé. Le nez est assez agréable, mais indique vivement que le vin a un problème. En bouche, le vin affiche qu’il a chassé son sucre et, ce qui m’indispose, c’est qu’il a un relent métallique venant de la capsule. Nous délaissons ce vin objectivement mort, qui nous a laissé de temps à autre, de fugaces évocations du temps où il fut beau.

Le service au restaurant Laurent est toujours exemplaire, la cuisine est une solide base de la cuisine française. Le plaisir de nous retrouver en cet endroit apprécié fut un régal.

Restaurant Laurent – les photos mardi, 24 mars 2009

Pendant que j’attends mes convives, j’aperçois au sommet du Grand Palais le drapeau français illuminé. A travers la vitre se croisent ce drapeau et le reflet de lampes

L’araignée de mer en gelée est une institution (on voit la couleur du champagne derrière) ainsi que les pieds de porc

Les trois vins du repas, le champagne Krug 1988

Le Clos de Tart 2005

Le Chateau des Tuileries, Graves Supérieures 1941

Comment est-il possible de boire des vins jeunes ? samedi, 21 mars 2009

Ce titre ne se veut pas une provocation mais plutôt un cri d’amour pour l’action positive de la maturité pour les vins.

Ce déjeuner familial m’a suggéré le commentaire suivant : comment est-il possible de boire des vins jeunes ? Mon fils et toute sa petite famille viennent déjeuner à la maison. Je mets un champagne au frais et je choisis une bouteille de vin rouge que j’ouvre près de trois heures avant le repas. Il s’agit de Château La Lagune Haut-Médoc 1970. Le niveau dans la bouteille est entre un et deux centimètres au dessus du bas du goulot, ce qui est exceptionnel pour un vin de trente-neuf ans. Le bouchon est extrêmement serré dans le goulot et le vin a très fortement imprégné le bas du bouchon. L’odeur à l’ouverture est enchanteresse.

Les enfants arrivent et j’ouvre un Champagne Moët & Chandon Brut Impérial non millésimé qui doit avoir une bonne trentaine d’années, car le bas du bouchon est devenu cylindrique et lisse. Dans le jardin, par un beau soleil, la couleur du champagne est d’un or resplendissant. La bulle est grosse et lourde. Le goût est d’une rare délicatesse et d’une douceur langoureuse. Il se boit avec plaisir et il me emble évident que jamais ce champagne ne pourrait avoir ce charme s’il avait moins de six ans. Car l’équilibre et la rondeur sont déterminants dans la séduction de ce champagne charmant.

Sur un filet mignon de porc aux petites pommes de terre rattes, le Château La Lagune 1970 se caractérise instantanément par une délicatesse et une finesse remarquables. Ce vin est d’un charme assez rare. Il n’en dit pas trop, n’élève pas la voix, et parle juste. On est loin de ce que donnerait un vin plus jeune, anguleux, montrant ses muscles. Ici, c’est le vin précieux, où chaque saveur est parfaitement mesurée et assemblée. C’est ainsi que s’imagine la vérité du vin de Bordeaux. Il lui faut cette délicatesse, cette finesse et l’équilibre que donne l’âge. En ayant bu ces deux vins, la question qui venait était évidente : « comment est-il possible de boire des vins jeunes, quand le temps travaille tellement en leur faveur ? ».

Hermitage La Chapelle 1978 au restaurant Dessirier vendredi, 20 mars 2009

Lorsque tout récemment j’étais allé déjeuner au restaurant Dessirier, je n’avais bu que de la Saint-Géron, eau minérale concurrente de la Chateldon. J’avais eu le temps d’étudier la carte des vins et d’y repérer quelques bonnes pioches. Je réservai l’une des bouteilles. De retour de Chine, ayant l’envie de raconter mes aventures, j’invitai le plus fidèle d’entre les fidèles pour un casual Friday minimaliste, c’est-à-dire à deux. Pour le cas où, je réserve au restaurant Dessirier en disant : « pour deux ou pour trois ». La veille, un ami fidèle parmi les fidèles m’envoie un mail : « tu as des choses à nous raconter, j’attends ton invitation ». En un revers lifté je lui réponds que c’est demain à midi. Il me dit qu’il est occupé. Nous serons donc deux.

J’arrive suffisamment en avance pour faire ouvrir l’Hermitage La Chapelle Paul Jaboulet aîné 1978. Ce vin a obtenu 100 points Parker, mais jusqu’à ce jour je n’ai jamais eu l’émotion attendue. Sera-ce le bon jour ? Le personnel du restaurant est en train de déjeuner mais fort sympathiquement, nous bavardons avec le chef pour composer le menu. Nous commencerons par les sandwiches à la truffe de Michel Rostang que l’on fera venir par coursier de son restaurant et je demande un turbot pour l’Hermitage. Il n’y a que des turbotins, aussi n’aurais-je pas la consistance du pavé. Le choix qui m’est suggéré est le cabillaud avec une sauce périgueux et une purée à la truffe. Le décor est planté.

Mon ami arrive et pour commencer, le charmant maître d’hôtel ou directeur me suggère un Chassagne Montrachet. Je n’ai pas l’esprit à cela. Ce sera Champagne Salon 1995. Ce choix est judicieux, car le champagne a une forte personnalité. Il n’est pas d’une folle complexité mais il a une race affirmée comme celle d’un taureau noble. Les tartines de truffe sont puissantes, fortes, et le champagne est à son aise. Mais le gras un peu insistant du pain toasté est trop fort et raccourcit la longueur du champagne. Il ne retrouvera sa longueur naturelle que longtemps après, lorsque la mémoire des toasts s’est éteinte.

Lorsque j’avais goûté l’Hermitage à l’ouverture, j’avais senti une certaine torréfaction qui provient soit d’une cave chaude, soit d’une maturité précoce. Le caractère terrien du vin m’avait conduit vers la truffe. La couleur du vin est très belle, sans signe de tuilage. Le vin est opulent, agréable, mais il n’y a pas du tout l’émotion que le vin devrait avoir. C’est un vin diplomate, dont le langage ne choquera personne, mais ne communiquera aucune émotion. Pendant tout le repas, j’avais mon appareil téléphonique en veille active, guettant l’appel éventuel de l’autre fidèle. L’appel vient enfin et l’ami rejoint notre table pour partager le cabillaud et l’Hermitage.

Nous finîmes sur un millefeuille aux fraises qui réveilla le Salon de nouveau ingambe. Mes récits chinois furent largement chambrés. On n’en attend pas moins de ses amis. Ce fut un solide déjeuner d’amitié.

Le fameux sandwich à la truffe de Michel Rostang

Le cabillaud et sa purée truffée

Salon 1995

Hermitage La Chapelle 1978

casual Friday au restaurant de Gérard Besson vendredi, 6 mars 2009

Le casual Friday devient une institution. La formule est simple : un groupe d’amis se réunit et apporte des bouteilles pour un déjeuner prolongé. C’est un des plus fidèles qui organise cette fois-ci. La table est retenue au restaurant de Gérard Besson, qui a fait un menu d’une délicatesse remarquée, avec un sens des vins anciens que peu de chefs ont en France. Voici son menu : andouillette varoise / oreille de veau farcie / bar de ligne / feuilleté de lapin de garenne / veau truffé / pigeon bécasse / comté 2005 / tarte, confit d’agrumes.

Nous commençons par le champagne Laurent Perrier Grand Siècle d’une trentaine d’années. Le champagne est d’un or foncé, avec le mûrissement des champagnes âgés. Il nécessite une petite gougère et sa gelée truffée pour qu’on l’apprécie vraiment. C’est un champagne au dosage mesuré, tout en douceur, qui se boit avec plaisir.

Le Juliénas caves Nicolas 1929 est une bien agréable surprise. Car qui penserait qu’un Juliénas de 1929 aurait cette tenue ? Précis, expressif même si le message est simple, il est vraiment convaincant. Sur l’andouillette, c’est un plaisir. Nous allons grimper de plusieurs étages aussi bien avec le plat qu’avec le vin. Car l’oreille de veau farcie est d’un goût envoûtant de chaleur conviviale, et le Côtes du Jura rouge, Bourdy 1945 est tout simplement parfait. Sa couleur est d’un rubis d’une folle jeunesse, et en bouche, le vin est incroyablement précis. Ce n’est pas un vin opulent, c’est un vin direct, droit, net, qui fait plaisir par sa sagesse. En le buvant, je me remémorais le sublime 1947 de la même maison et je pensais qu’il faudrait beaucoup plus souvent boire ces vins rouges du Jura aux émotions inhabituelles. L’accord est très brillant.

Le Corton, Clos des Cortons Faiveley, J. Faiveley 1926 est un vin charmeur et doucereux. L’ami organisateur qui a apporté tous les rouges lance cette phrase : « je n’ai jamais eu de déception avec tous les 1926 que j’ai bus ». Il s’est rendu compte de lui-même du côté légèrement élitiste de son propos. Mais il a raison car 1926 est une année superbe, et ce vin délicat est un petit chef d’œuvre. L’accord avec le bar est certainement un exemple que l’on devrait enseigner dans les écoles de cuisine. Car Gérard Besson a adapté la sauce (il a bu tous les vins, ce qui lui a permis d’ajuster toutes les sauces, pour notre plus grand bonheur), et la continuité gustative entre la sauce et le vin est un miracle.

Le Chambertin Héritiers Latour 1935 se présentait assez fatigué, trouble, d’une vilaine couleur. Il s’est épanoui et mon ami l’aime d’autant plus qu’il était incertain. Le vin est bon et chaleureux mais n’a pas éliminé sa petite fatigue. Le feuilleté de lapin joue le rôle du kinésithérapeute pour les sportifs de haut niveau : il sait effacer les fatigues. Le Vin du Jura Château d’Arlay rouge 1929 est une belle curiosité mais pas beaucoup plus. Car le vin n’évoque plus le Jura et sa fatigue légèrement métallique n’est pas très agréable.

L’Hermitage rouge Jean Louis Chave 1979 est manifestement un grand vin. C’est fou ce qu’il fait bourgogne. Car en s’assagissant, il a trouvé la sérénité bourguignonne. Bien sûr, il n’a pas perdu son ADN régional, mais il a de ces langueurs que l’on ne trouve que dans la Côte de Nuits. La chair du veau truffé m’aura moins tenté que d’autres au cours de ce repas de grande valeur.

La Côte Rôtie La Turque Guigal 1994 a un parcours en bouche que je trouve plutôt calme. Il n’y a aucune volonté d’invasion, il ne veut pas passer en force. Et tout-à-coup, le final claque comme un coup de fouet. C’est un jet de fruits rouges et noirs qui envahit le fond du palais. Quel panache final ! Le traitement de l’oiseau est particulièrement viril. Chez Gérard Besson, le gibier, c’est du gibier.

On nous sert maintenant le champagne Perrier Jouët Brut 1966. Quel trésor. Ce champagne a un charme invraisemblable. Evidemment tout le monde se moque de moi car j’encense plus qu’il ne faudrait le vin que j’ai apporté. La couleur est délicatement ambrée et l’accord avec le comté est tout simplement grandiose. Cette combinaison est de loin la plus belle du repas.

Nous nous sommes interrogés longtemps sur  l’audace d’ouvrir le magnum de Château de Fargues 1961. Car cette bouteille est imposante après le parcours que nous venons d’accomplir. Mais l’autre ami fidèle qui a apporté les liquoreux insiste pour qu’on le boive. Sa couleur est majestueuse de sensualité. Et curieusement pour son âge, le sauternes a déjà mangé une partie de son sucre et se montre discret mais fémininement délicat. La tarte façon grand-mère est une douceur avec le Fargues.

Les mignardises arrivent, mais nous nous concentrons surtout sur les cédrats confits qui accompagnent divinement le Château Climens 1948 extrêmement foncé et d’une noblesse imposante. Ce vin est onctueux, caressant, envoûtant.

Tous les vins ont eu des votes sauf le premier champagne qui n’a pas démérité mais dont la mémoire n’est plus vivace après tant d’heures de bonheur et le vin du Jura de 1929. Six vins ont les honneurs d’avoir été nommés premiers. Le Perrier-Jouët trois fois, le Fargues deux fois, et une fois pour le Climens, La Turque, le Chambertin et le Côtes du Jura. C’est un vote particulièrement dispersé, ce qui montre la qualité des vins.

Le vote du consensus serait : 1 – champagne Perrier Jouët Brut 1966, 2 – Château Climens 1948, 3 – Château de Fargues 1961, 4 – Côtes du Jura rouge, Bourdy 1945.

Mon vote est : 1 – Champagne Perrier Jouët Brut 1966, 2 – Château Climens 1948, 3 – Côtes du Jura rouge, Bourdy 1945, 4 – L’Hermitage rouge Jean Louis Chave 1979.

Gérard Besson a fait un travail de préparation et de cuisine de très haut niveau, car il sait ce que sont les vins anciens. Gilles, un revenant, sommelier de naguère au même endroit, a fait un service des vins attentionné et précis. Nous avons exploré le monde des vins anciens avec de très beaux témoignages. L’école était buissonnière, gentiment dissipée mais amicale et affectueuse. Ce fut un grand moment de communion et de grandes émotions gastronomiques.

L’ami qui a pris le pouvoir pour organiser ce casual Friday a fait un coup de maître. Tout fut parfait.  

déjeuner chez Gérard Besson – les photos vendredi, 6 mars 2009

Les vins apportés par plusieurs amis :

Champagne Laurent Perrier Grand Siècle d’une trentaine d’années

Juliénas caves Nicolas 1929

Côtes du Jura rouge, Bourdy 1945

Corton, Clos des Cortons Faiveley, J. Faiveley 1926

Chambertin Héritiers Latour 1935 (on voit la couleur peu engageante du vin dans le verre, trois heures avant que le vin ne soit bu)

Vin du Château d’Arlay rouge 1929

Hermitage rouge Jean Louis Chave 1979

Côte Rôtie La Turque Guigal 1994

Champagne Perrier Jouët Brut 1966

Magnum de Château de Fargues 1961

Château Climens 1948

L’ami qui a apporté les deux sauternes, sachant que je pars en Chine, m’a offert cette jolie robe (avec chapeau s’il vous plait !) qui s’utilise pour servir le vin à l’aveugle. Ici, elle couvre le Juliénas.

Les plats préparés par Gérard Besson :

Amuse-bouche : gelée truffée et gougère

Andouillette varoise

Oreille de veau farcie

bar de ligne

Feuilleté de lapin de garenne

Veau truffé

Pigeon bécasse

Comté 2005

Tarte, confit d’agrumes

 

Gérard Besson est le prince des sauces.

Un magnifique Beaucastel 1991 au restaurant de Patrick Pignol samedi, 28 février 2009

Ce sujet pourrait s’appeler « la revanche des Ginette ». J’ai déjà déclaré en plusieurs bulletins que je n’ai rien contre les Ginette. Qu’elles m’excusent d’utiliser leur nom. Il nous fallait un nom, nous n’y mettons pas plus de malice que ça. Dans ma famille proche, il y a trois classes de buveurs. Une classe suppose que l’on ne boive pas de vin. Elle ne compte qu’un membre, ma femme. Il y a ensuite ceux qui partagent avec moi l’amour des vins anciens. Les plus solides piliers sont mon fils et mon gendre, et parfois ma fille cadette. La troisième classe, qui contient tous les autres, aime les vins boisés, modernes, secte dangereuse qui suit les imprécations d’un gourou américain. Nous les avons appelés « les Ginette », car ils aiment les vins de Ginette. Cette secte n’est pas sectaire, car quand on boit du bon, du très bon, et facile à boire, nous sommes dans le « Ginette plus », trait d’union entre les deux mondes.

Ce samedi soir, alors que ma femme, mon fils et mon petit-fils sont partis en lointaine Asie, je rassemble ma fille aînée et son compagnon avec ma bru. Nous sommes au restaurant de Patrick Pignol. L’apéritif se prend sur un Champagne Drappier Grande Sendrée 1996. Le champagne est servi trop chaud et il faudra de longues minutes avant qu’il ne trouve la température qui le révèle. C’est un champagne complexe, aux évocations étranges, dont le côté rêche et salin disparaît quand la température diminue. Il ne laisse pas indifférent et on se prend à l’aimer, même si sa longueur n’est pas impressionnante.

Une entrée à la truffe noire, sur fond de doux raviolis au céleri réagit bien avec le champagne qui me donne envie de le réessayer un prochain jour. Sur le délicieux pigeon à la chair capiteuse le Chateau de Beaucastel Chateauneuf-du-Pape 1991 offre un parfum d’une séduction rare. Le vin montre son âge, avec une légère amertume qui devient de la douceur dès qu’il se marie au pigeon. Ce vin expressif, équilibré, conquérant, est d’un plaisir sensuel. Tout en lui réconforte. La petite poussière que l’âge lui a donnée est même délicieuse. Les accents bourguignons abondent, mais la simplicité de trame très confortable est celle d’un Chateauneuf-du-Pape quasi parfait. Toute la table est conquise, ce qui veut dire qu’aimer les vins de Ginette ne signifie pas que l’on n’aime pas ce qui est bon. La bouteille est vite asséchée et il faut prendre un autre vin. Je demande à Nicolas un Beaucastel 1998 et il fait la moue. Il me suggère de rester sur un 1991, car il a peur du gap qualitatif entre les deux années. Mais l’envie de comparer est plus forte. Le Chateau de Beaucastel Chateauneuf-du-Pape 1998 est d’une jeunesse folle. J’avais bu ce vin avec Jean-Pierre Perrin au moment de sa sortie officielle et j’avais apprécié sa générosité naturelle. Mais ce soir, le contraste est trop brutal. L’élégance du 1991 s’écarte de façon saisissante du caractère fonceur, envahissant et moderne du 1998. Et voici que mes Ginette sont du même avis que moi. Dans un autre contexte, le 1998 serait un vin apprécié. Mais après le 1991, il ne peut rien. L’âge est trop favorable à ce chaud vin du Rhône.

Patrick Pignol vient bavarder avec nous quand le service est fini, et nous parlons de l’air du temps et de la crise qui ne semble pas affecter cet établissement. Patrick décide de nous faire découvrir un vin. Nous  devrons déguster ce vin à l’aveugle. C’est très jeune, riche d’un fruit fou, dans des tons de griottes ou de mûres. Et voilà la revanche des Ginette : ma belle-fille annonce tout de go : « c’est un Liatico ». Patrick n’en revient pas, car c’est de cela qu’il s’agit : un Liatico Aleatico Passito San Marzano 2006. Il est très jeune et affiche un degré d’alcool plutôt faible de 12,5°. Il est plaisant mais n’entraîne pas mon enthousiasme aussi Patrick me fera servir un vin allemand légèrement doux délicieux dont je n’ai pas noté le nom.

L’expertise n’est pas là où on la croyait. Il faut vite que je change d’attitude, en marquant un plus grand respect pour ce groupe de Ginette que j’ai sous-estimé.

restaurant l’Ami Jean tenu par Stéphane Jégo jeudi, 26 février 2009

On trouve toujours plus fou que soi. Il me semblait que j’étais assidu des grandes tables. J’ai trouvé mon maître. Il connaît toutes les tables, vissé en permanence à leurs sièges. Il me donne rendez-vous au restaurant l’Ami Jean tenu par Stéphane Jégo. J’arrive un peu en avance. Dès que l’on entre en ce lieu, on remarque les ardoises aux murs, les tables de tout petit gabarit, en bois brut sur lequel on mange, et une atmosphère de bons vivants. Ici, c’est C.C.C. On se souvient de ce sigle qui voulait dire, je crois, Comptoir Commercial du Caoutchouc. Chez l’Ami Jean, ce serait plutôt Cochonnaille, Cholestérol et Calorie. Car l’endroit n’est pas pour ceux qui mangent avec l’auriculaire levé en l’air. On mange, on tortore, on se lèche les babines, et on sauce les plats en s’aidant de larges tranches de pain. Si on observe un peu plus les tableaux sur les murs et si l’on va se laver les mains, on se rend compte que de jeunes lycéennes pourraient enfin savoir pourquoi le Créateur a doté les deux sexes d’attributs différents. Pour les dessinateurs, il est évident que le Dieu Priape occupe une place importante dans leurs Panthéons.

Mon ami arrive avec son épouse et j’apprends que le menu est fait. Il a été conçu pour son gabarit. Le soigneur du coin de son épouse jettera l’éponge avant l’appel du huitième plat. Et devant une assiette de pattes de pigeons je déclarerai forfait pendant que mon ami les dévore en déclarant : « ça se mange sans faim ». Ce qui justifie qu’il en reprenne une autre.

Le lieu est joyeux. Tout le monde ici est conscient qu’il fera exploser ses analyses de laboratoire. Il y a une atmosphère d’« après moi le déluge », dans une bonhommie sincère. Le menu donne un aperçu complet du talent du chef, qui est grand. Les plats s’égrènent comme les cheveux d’Eléonore. Nous sommes joyeux. Et la cuisine est beaucoup plus légère et digeste que ce que l’énoncé pourrait suggérer. Nous avons tout eu : coquilles Saint-Jacques, calamars, cabillaud, ris de veau, rognon, pigeon, œufs au lait. Et j’en oublie sans doute. C’est léger, les sauces sont trop salées, mais on dévore de bon entrain.

J’avais eu le temps de regarder la carte des vins. Un établissement aussi joyeux mériterait une plus grande imagination dans les choix. Les prix sont acceptables, et puis il y a la folie. Pourquoi un magnum de 1998 d’un champagne qui ne fait pas partie des dix plus grandes maisons est-il présenté à 1.200 € ? Pour essayer de rendre acceptables les autres prix ? Ayant détecté une pépite, j’ai voulu en faire profiter mes amis dont le maître d’hôtel qui les connaît m’avait dit qu’ils commençaient toujours par du chablis.

Nous avons donc bu une Roussette Altesse domaine Dupasquier 2005 particulièrement charmante. Légèrement fumée, à peine doucereuse, elle est riche de goûts simples.

Le Chablis Vieilles Vignes Guy Robin & Fils 2006 est plaisant, fluide, facile à boire mais n’a pas la complexité joyeuse de la Roussette. La mauvaise surprise pour moi est le Chateauneuf-du-Pape domaine de la Vieille Julienne 2005 qui titre 15,5°. A mon palais ce n’est plus du vin car l’alcool écrase tout sur son passage. Fort intelligemment mon ami demanda un seau d’eau fraîche pour que le vin se refroidisse ce qui produisit un effet spectaculaire. Les fruits mauves et violets jaillirent en boisseaux pour exciter nos papilles. Mais trop, c’est trop. Je ne suis pas fait pour ces vins trop riches.

Nous nous levons avec une pesanteur newtonienne et mon ami me lance : « une petite verte ? ». C’est sur une Chartreuse verte VEP que je me rendis compte que mon coup de fourchette est celui d’un boy-scout comparé à celui de mon ami.