Article de Paris Match 30 avril 2026
Page 1 – (photo qui couvre deux pages de François Audouze assis au milieu de sa collection de bouteilles vides)
Il est le plus grand collectionneur de vins anciens au monde. A 83 ans, l’homme nous a ouvert les portes de sa caverne d’Ali Baba qui regorge de crus d’exception
FRANÇOIS AUDOUZE SEIGNEUR DES CHATEAUX
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Une véritable mine d’or liquide… qui donne le tournis. Comme Picsou a son coffre-fort, dont chaque pièce renferme un souvenir, une émotion une aventure, François Audouze a l’une des plus fabuleuses collections de pépites vinicoles de France : 40.000 flacons inestimables pour la plupart d’âge canonique, qui couvrent plus de 5.000 domaines. Mais à la différence du richissime canard, l’ancien industriel de l’acier a le sens du partage. Pas question d’accumuler les étiquettes pour le simple plaisir de thésauriser et de revendre. Le credo de cet hédoniste empreint de sagesse antique : « tant qu’une bouteille n’est pas bue, elle n’a aucune valeur. Une fois bue, elle n’en a plus ».
Photos Baptiste Giroudon
Reportage Nicolas Delesalle
(Commentaire photo) : au-dessus de sa cave, dans un entrepôt sécurisé de banlieue parisienne, sa salle des trophées : 9000 bouteilles, écoulées à partir du début des années 2000. Dans sa main un mathusalem de La Tâche du Domaine de la Romanée Conti, millésime 1957.
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Ne jamais boire seul, c’est sa règle d’or. Chaque mois, c’est le même rituel : une table étoilée, une dizaine de grands nectars oubliés et autant de privilégiés qui ont déboursé jusqu’à plusieurs milliers d’euros pour cette expérience unique. « Une si belle mort pour ces bouteilles », plaisante celui que Bernard Pivot a surnommé « le Bossuet des vieux flacons ». Même si les oraisons de François Audouze, elles, n’ont rien de funèbre. Sa propre fin, cet éternel optimiste rechigne à l’envisager. Au rythme de ses « wine-dinners » il lui faudra encore cent ans pour vider sa cave.
(Commentaire photo) : l’accord mets-vins du jour : un champagne Bollinger la Grande Année 1985 et caviar. Apôtre de l’oxygénation lente, François Audouze débouche au moins quatre heures avant de passer à l’action.
(Commentaire photo) : le collectionneur garde aussi les bouchons et les capsules ! A sa mort, espère-t-il, ses bouteilles vides rejoindront un musée ou seront détruites pour éviter qu’elles ne tombent entre les mains de faussaires.
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(Commentaire photo) : des bouteilles de Constantia, breuvage sud-africain légendaire prisé de Napoléon. Dans sa collection, le plus ancien millésime date de 1690 !
(Commentaire photo) : plus qu’un cérémonial, la dégustation est l’art délicat de dialoguer avec le passé. / depuis décembre 2000 l’ex-financier a organisé pas moins de 308 dîners. Ici, dans son hangar-bureau avec quelques-uns de ses plus proches amis.
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Avec Audouze, pas de jardin. Tel vin est un « bon bougre » tel autre « assez balèze quand même ».
C’est un lieu perdu, quelque part en région parisienne. Un hangar anonyme qu’on croirait abandonné. François Audouze, le plus grand collectionneur de vins anciens du monde, nous a donné rendez-vous ici. Sous ses airs cafardeux, le lieu cache en son sein un trésor inestimable : la cave la plus fascinante de la planète. Surnommé « le Bossuet des vieux flacons » par Bernard Pivot, l’impétrant nous accueille d’un pas léger. Il a l’œil clair, le ton espiègle et, comme ses vins, porte bien ses 83 printemps (cru 1943). Mais avant de nous faire découvrir la cave, François Audouze ouvre une porte de garage et on se glisse dans des escaliers pour gagner une salle transformée en une galerie d’art étrange : 9000 bouteilles vides nous regardent, alignées sur le sol, comme à la parade. Des dizaines de Château d’Yquem, trois rangées de Romanée Conti, des Pétrus, des Haut-Brion, des crus mythiques, les gouttes de Dieu. Même vides, ces bouteilles valent une fortune (entre 200 et 1000 euros), « ce n’est même pas 30% de ce que j’ai bu, rigole le collectionneur. Pour vous donner une idée, depuis l’an 2000 j’ai bu 19000 vins ; Et 700 du domaine de la Romanée Conti. Pleines, ces bouteilles sont inestimables. Une Romanée Conti de 1945 a été vendue 812.000 dollars récemment. J’ai bu la même, deux ans avant, pour beaucoup moins cher, c’est un souvenir inoubliable. François Audouze est sans doute l’homme qui a ingurgité le plus de Romanée Conti à la surface du globe. « J’ai aussi bu 107 millésimes d’Yquem. Mon préféré est 1861. L’important, c’est d’ouvrir la bouteille. Clin d’œil.
Contrairement à d’autres collectionneurs jaloux de leurs précieux liquide, François Audouze veut faire vivre sa cave. Chaque jour il acquiert de nouveaux spécimens, et chaque mois, il ouvre des bouteilles exceptionnelles lors de repas organisés dans de grands restaurants. Une dizaine de convives à chaque fois sont prêts à payer plusieurs milliers d’euros pour goûter les saveurs complexes dont François Audouze s’est fait le spécialiste, lui, le passeur, qui confie ses émotions sur un blog et maintenant sur Instagram. Plus de mille billets déjà écrits. Pas de rodomontades avec François Audouze. Pas de fraises écrasées. Pas d’odeur de sous-bois. Pas de jargon. Poas de technique. Il se fiche des méthodes de vinification. Tel vin est un « bon bougre », tel autre, « assez balèze quand même ».
Rien ne prédestinait François Audouze à trôner tout en haut d’une telle collection. Polytechnicien (entré à l’X à 18 ans !), propulsé directeur général d’une entreprise d’aciérie à 27 ans, il fait fortune dans l’industrie grâce à 25 ans de travail acharné. Sa société compte 400 salariés à son entrée, 4000 à sa sortie. « Le vin, c’était une façon de se relaxer. Avec des copains, on ouvrait de belles bouteilles. Je ne me rappelais jamais laquelle on avait bue. Et ça m’énervait. J’ai donc commencé à garder les bouteilles vides pour me souvenir ». Un jour en 1975 il participe à une dégustation à l’aveugle. Ce qu’il boit le fait presque tomber de sa chaise. C’est un Château Climens 1923. « Il y avait quelque chose d’une complexité inouïe. Et la passion est née là ».
Pour François Audouze, le temps fait les grands vins et rien ne remplace le lent travail des centaines de milliers d’heures de silence dans les caves. « Prenez un Château Latour 2009, c’est un très grand vin. Dans les grands restos, c’est 4000 e la bouteille, mais c’est un nain par rapport à un Latour 1929. Le 2009 deviendra aussi grand que le 1929, mais il faut attendre 80 ans. Le vin ne cesse de s’améliorer, de grandir. Bien sûr il y a des pertes si la cave ou le bouchon ne sont pas bons. Mais le vin est appelé à vieillir pour toujours. J’ai bu un jour un Château Latour 1794 et il était divin. Personne ne veut le croire ! ». Sûr de son flair, peu à peu, l’industriel constitue sa collection. Il ne lit rien. Il fait confiance à son palais. « Quand j’aime, j’y vais. D’ailleurs, on y va ? »
C’est parti pour une glissade fabuleuse dans un immense toboggan d’émotions. On redescend les escaliers. Une porte blindée ; C’est l’odeur d’humidité qui frappe d’abord. Une humidité riche, moelleuse. Des centaines de bouteilles s’offrent à nous, les plus grands noms, et cette fois, elles sont bien pleines ! Les…
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(Commentaire photo) : dans sa cave remplie de chefs-d’œuvre, où rien n’est classé. Ici avec un jéroboam (impériale) de Château Margaux 1934.
… dates donnent le vertige : 1927, 1945, 1949. Sur une table, le dernier arrivage : des vieux vins algériens, dont un Sidi Brahim qui nous fait de l’œil. « Il est phénoménal, celui-ci. De toute façon, chaque fois que je viens, ce n’est pas moi qui choisis la bouteille. C’est la bouteille qui me choisit ». Il y a des trésors partout, dans un désordre que seul Audouze sait détricoter : ici un mur entier rempli de Romanée Conti dont une datée de 1875. « J’ai déjà goûté une 1879 (1899) d’une rareté absolue ! ». Là les flacons de Constantia d’Afrique du Sud, le nectar des XVIIIe et XIXe siècles. Napoléon en buvait. Sagement posés sur des étagères, des Pétrus de 1945 côtoient des Château Margaux de 1934. Là, un liquoreux de 1727, ici un Yquem de 1848 à côté d’un Haut-Brion de 1969, plus loin des Chartreuses des années 1920, encore plus loin une bouteille étrange en forme de goutte. Elle date de 1690, embouteillée sous Louis XIV. « Je l’ai bue, c’est fabuleux. Le vin est plat comme tout. Mais ce qui compte, c’est de l’avoir bue. Je vais peut-être bientôt goûter le vin d’une amphore de 60 av J.-C. J’aurai droit à un dé à coudre et même si c’est mort, je m’en fous. C‘est le symbole ». A-t-il déjà été déçu ? « Jamais. Le vin, je le respecte, même s’il a un défaut. Le geste important, c’est l’ouverture. Une bouteille appelle : « prends-moi ». On ne juge pas un vin, on essaie de le comprendre. On essaie. Plus on est humble, plus on comprendra un vin. Plus on croit savoir, moins on le comprendra ».
Audouze est un poète polytechnicien qui aime les voyages dans le temps et l’ivresse des parfums venus des époques évanouies. Il ne boit plus ses vins, leur mémoire s’est inscrite dans son palais et dans son cerveau il les hume et les recrache. Et ne goute jamais sans ses amis. « Avant, je rentrais d’un dîner et je m’écroulais sur le lit. Mais je n’ai plus besoin de boire. Et j’ai une chance inouïe c’est que ma femme ne boit pas : si elle buvait, je serais déjà mort » dit-il en souriant. « La terre entière m’envie ce truc, déclare-t-il en contemplant sa collection. Des gens immensément riches achètent des caisses de Pétrus ? Moi j’achète les Pétrus un par un. Il y a des caves de riches et des caves de passionnés ; et j’ai sans doute la plus belle cave de vins anciens ». Pour Audouze, les deux plus grandes années depuis 1800 sont 1811 et 1865. On lui fera confiance ! Lors de son prochain repas, les heureux élus pourront boire deux 1811 et cinq 1865. « Plus personne ne pourra refaire ce repas. C’est un voyage dans le temps unique ».
Des amis viennent rejoindre le maître du vin le temps d’un déjeuner organisé pour la photo Paris Match. Parmi eux, un normalien, un mathématicien de haut vol, des amateurs de la dive bouteille qui ont répondu à l’appel. Devant eux, Audouze se désole de l’état du vin aujourd’hui, quand les primeurs sont avalés sans attendre, quand les caves disparaissent. Notre société ne sait plus patienter. Pour le maître des flacons anciens, l’univers du vin doit survivre à cet écueil. « C’est le monde des fraises vertes. Imaginons un marché aux fruits qui ne vendrait que des fraises vertes. Les gens les achètent, les mangent et s’y habituent. Personne ne sait ce que sont les fraises rouges. Et bien, c’est exactement ce qu’on fait en ce moment. On fait boire des vins trop jeunes : 80% des vins bus ne sont pas formés. Quel gâchis ! ». Audouze s’inquiète aussi de la désaffection des jeunes. Il fait les convaincre que le vin représente quelque chose, que c’est important en France, un moyen de communiquer, d’être heureux ensemble. On est à un moment charnière. Il faut aller vers eux. Si on ne fait rien, le vin va disparaître ». On laisse François et ses hôtes profiter de leur repas et de leur nectars. Sur Internet, on vérifie les sombres augures d’Audouze : depuis 1960, la consommation de vin en France a en effet chuté de 70%, passant de 127 à 40 litres par an. Et rien n’indique que la courbe ne va pas s’accentuer dans le futur. La mort programmée du vin, en tout cas son déclin inéluctable, transforme la collection de François Audouze en quelque chose d’encore plus rare : l’artefact d’un monde en voie de disparition. Et son combat pour les vieux breuvages magiques devient geste donquichottesque.
On l’espérait sans y croire. Les hôtes de François Audouze nous convient à leur table à l’heure fu fromage. On reluque avec envie ces verres pleins de promesses ; L’invité normalien savoure devant nous l’association d’un gorgonzola avec un Mouton Rothschild 1979. Audouze est réputé pour trouver à l’instinct quel vin siéra le mieux à un mets. Par chance l’invité nous propose de passer à la pratique pour vérifier ce don et au passage goûter pour la première fois de notre vie à un vin vieux. Le normalien nous guide. Il faut d’abord mâcher le fromage, lentement, puis l’avaler, compter cinq bonnes secondes et, sur cette rampe d’élan, enfin laisser couler le liquide rubis dans la gorge. Il se produit alors quelque chose de miraculeux : les saveurs complexes du vin viennent électriser les particules de fromage. C’est une aurore boréale qu’on avale et des larmes étranges nous montent aux yeux. « Il a une capacité phénoménale à trouver les bonnes associations. Je ne sais pas comment il fait », commente le normalien. Audouze sourit : « je ne le sais pas moi-même ».