Dîner au restaurant La Vague d’Or de l’hôtel La Pinède à Saint-Tropezdimanche, 12 août 2018

Les quelques jours autour du 15 août sont traditionnellement l’occasion d’agapes et de gastronomie. Après un vol annulé et du retard pour le vol de substitution, deux amis nous rejoignent. Selon les usages, le pied à peine posé sur le sol de notre maison, les amis entendent le joyeux pschitt d’un champagne de bienvenue. C’est un Champagne Comtes de Champagne Taittinger Blanc de Blancs 1995. Sa bulle est active et sa couleur est d’un or affirmé. Ce champagne solaire est tout en joie de vivre. Il est large, gourmand de fruit, juteux et plein, et respire le bonheur. Nous grignotons de petites sardines et du saucisson et le repas qui suit est léger car ce soir nous sommes de sortie.

Au restaurant La Vague d’Or de l’hôtel La Pinède à Saint-Tropez nous rejoignons deux amis locaux habitués des fêtes du 15 août. Nous sommes sept, les deux amis parisiens, les deux amis locaux, ma fille cadette, ma femme et moi. Lorsque l’on est sept il faut obligatoirement prendre le menu imposé que j’ai dû confirmer par mail après l’approbation de mes amis. Les seuls choix que nous aurons à faire sont ceux des vins, avec l’excellent sommelier Maxime Valery, aux conseils judicieux et qui connaît mes goûts. Le lieu est magnifique, les yachts, plus imposants les uns que les autres, occupent l’espace maritime et l’horizon. Nous avons comme à chaque fois pour l’apéritif la plus belle table, face à la mer. Nous commençons par un Champagne Agrapart Minéral 2010 dégorgé en 2017. C’est un extra-brut qui se présente très strict car les plats d’apéritif ne sont pas encore arrivés. Ils sont d’une inventivité débordante. Un ami a noté à la volée, sous toute réserve, huître de l’étang de Thau, crème au fenouil et perles noires / tartelette au chèvre frais, moût de raisin du jardin, pignon / olive verte Peranzana glacée au jus d’olive noire et carotte truffée, surmontée d’un croustillant à base d’encre de seiche / tuile de courgette grillée et parmesan / Murex méditerranéen au beurre d’algue citronnée / bouillon chaud à la saveur de plancton. Il y en a sans doute d’autres et tout est délicieux. Cette profusion de goûts disparates convient au champagne qui s’élargit, devient plus urbain, et montre la précision de sa construction. C’est un champagne strict mais extrêmement gastronomique, qui peut se confronter avec bonheur aux saveurs les plus extrêmes.

Le menu composé par le chef Arnaud Donckele
est : balade épicurienne, « Une marche fugueuse et bucolique dans l’essence même de notre philosophie culinaire » : la liche grillée à l’âtre façon Victor Petit, flanquée de riquette, anchois fumés, tomates ananas et tomates noires de Crimée glacées, un velours satiné de bonite au vinaigre de vin et myrte sauvage / les gambons juste saisis et vivifiés au pamplemousse, Broccoletti coupés du matin, basilic citrus et aloe vera au naturel, confection d’un jus d’Hassaku et huile d’olive infusée aux têtes grillées / la pâte Zitone de foie gras truffé, gratinée au parmesan de montagne, artichauts violets étuvés au basilic / le turbot rôti dans une meunière de beurre de Trets à la noisette et au yuzu, coussin de verts et côtes de blettes du comté niçois, quelques pousses d’oseille sauvage cueillies par notre herboriste Bodo / granité à la fleur de thym, sorbet au fenouil de Florence, une flanquée d’absinthe à votre table / le veau comme on aime en Provence, mignon et ris à la mode carqueirannaise, perles de câpres, tomates cœur de pigeon, pommes délicatesse au jus et sauge / le feuille à feuille aux fruits rouges, sorbet au litchi, glace onctueuse de nougat glacé à la rose de Grasse et amandes caramélisées, quintessence d’une eau de fruits issue d’une lente cuisson de 24 heures.

Ce repas est d’une justesse extrême, marquée par le talent du chef trois étoiles et par son tempérament joyeux et serein, qui le pousse à faire des plats gourmands et raffinés.

Sur la table il y a de l’huile d’olive de Gassin, du beurre fleur de bourrache et thym, et un pain de partage magique aux tomates, herbes et marjolaine

Le Champagne Pierre Péters Les Chétillons Œnothèque 2002 est splendide. C’est la quintessence du Blanc de Blancs du Mesnil-sur-Oger d’une année glorieuse. On est dans la ligne de Salon, avec une grâce certaine. La liche est un plat transcendantal, avec une cuisson miraculeuse et l’accord entre le plat et le champagne est divin.

Le Chablis 1er Cru La Forest Vincent Dauvissat 2008 est la dernière bouteille que Max a en cave. Il est heureux que nous en profitions, car ce chablis de dix ans a atteint une superbe maturité. Son acidité est belle, sa largeur est gourmande et sa présence est engageante. Max nous a dit que l’accord sur les gambons (gambas) serait moins intéressant que sur les pâtes Zitone de foie gras truffé, et il a bien raison car ce plat qui pourrait aussi convenir à un vin rouge donne une richesse au chablis que j’adore. Ce 2008 est excellent.

Le Châteauneuf-du-Pape Le Vieux Télégraphe 2007 bénéficie pleinement de l’excellence de ce millésime. Il est équilibré, riche, large et juteux. Son message est simple mais c’est un vin de plaisir. Il accompagne avec beaucoup de justesse le turbot cuit à la perfection.

Le Château Rayas Châteauneuf-du-Pape 2008 montre dès la première gorgée que l’on fait un saut qualitatif. Ce vin n’est pas un Châteauneuf-du-Pape orthodoxe. Il a une salinité qui m’évoque instantanément les vins de la Romanée-Conti. Il a une élégance bourguignonne et se présente comme une énigme tant il est hors norme. Déroutant, hors-piste, je l’adore. Le veau est un plat généreux et gourmand et l’accord est sublime.

Arnaud Donckele est venu bavarder avec notre table lorsque les autres tables se sont dépeuplées. Il est souriant et serein et nous a expliqué avec une hauteur de vues remarquable ce qui anime sa cuisine. Il veut un ancrage régional des recettes avec une continuité historique et les plats doivent être gourmands. Il est d’une sympathie et d’une empathie qui font qu’on l’écoute avec plaisir.

L’émotion n’était pas absente, car c’est la grand-mère puis la mère de Thierry di Tullio, le célèbre directeur de la restauration du lieu, qui ont créé la recette carqueirannaise du veau qu’Arnaud a revisitée en gardant la volonté historique du plat. Comme Thierry savait que nous sommes presque tous carqueirannais, son émotion était visible. Ça fait plaisir.

Max a fait un service des vins de grande compétence et belle sensibilité. Le service de table a été joyeux et attentionné. Deux vins émergent de ce repas, le Rayas 2008 et le Pierre Péters 2002. Le plat de liche a été le plus brillant, suivi du veau. Ce dîner est un très grand repas.