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vins de Hugel et de Perrot Minot au Carré des Feuillants mardi, 11 septembre 2007

Bipin Desai cornaque un groupe d’amateurs américains qui viennent festoyer pendant une bonne semaine dans les plus beaux endroits. Ayant eu l’opportunité de faire connaître à Bipin un personnage du vin, Jean Hugel, Bipin me demanda si je voulais me joindre à son groupe pour un déjeuner au restaurant le Carré des Feuillants. L’esprit encore embrumé d’une courte nuit après ces verticales de Rauzan-Ségla et Canon, j’arrive au Carré des Feuillants, accueilli par une équipe souriante et attentive. L’apéritif se tient au sous-sol et je vois des rescapés de la veille en grande forme. Le champagne Billecart-Salmon cuvée Nicolas-François Billecart 1998 est très peu dosé, très sec, et se boit bien. Nous remontons au rez-de-chaussée pour le déjeuner dans une jolie salle aménagée pour nous. Il fallait bien nous isoler, car Jean Hugel que j’adore, ce pétulant octogénaire a le verbe haut et nourri. Ma voisine de table qui est productrice d’un groupe théâtral a l’habitude de voir jouer de grands talents. Elle est sous le charme du discours de Jean Hugel qui énonce des vérités d’une simplicité biblique, consternantes de bon sens.

L’intitulé du menu est un vrai roman : bouillon du pêcheur de perles / rouget barbet, tomate ancienne, cerises en gaspacho, huile noire d’olives, arlette aux anchois / homard bleu vapeur, royale coraillée, pince en rouleau croustillant, salade d’herbes parfumées, nougatine d’ail doux / le cèpe mariné, le chapeau poêlé, le pied en petit pâté chaud / notre poularde rôtie en cocotte, jus clair, céleri confit, petit chou au lard, (volaille d’excellence engraissée librement en Béarn) / Fougeru briard travaillé à la truffe / envie de vacherin, grosses framboises, meringue légère au Yuzu, crème fermière et Mascavo. C’est tout un programme, et chaque précision a son importance. J’ai trouvé la cuisine d’Alain Dutournier particulièrement brillante. Je dois même dire que c’est le plus accompli des repas que j’ai faits dans cet établissement où je suis assidu, démontrant une sérénité remarquable. La question qui agite les repas en ville c’est de savoir pourquoi Alain n’a pas sa troisième étoile. Il m’est arrivé d’être d’accord avec ce purgatoire mais aussi de ne pas le trouver justifié. Sur ce repas le doute n’est plus permis. La troisième étoile est atteinte brillamment avec une cuisine sincère, engagée comme son auteur, et souriante comme lui. Comme il n’existe aucune faute de service, on est de plain-pied dans l’excellence absolue.

Nous commençons par le Riesling Hugel Vendanges Tardives 1998 d’une belle couleur d’un or délicat. Le nez est discret. En bouche, et c’est une des caractéristiques des vins de Hugel, on est frappé par la pureté. Le vin est à la fois puissant et léger, ce qui est paradoxal mais réussi. Le final est assez court et poivré.

Le Riesling Hugel Vendanges Tardives 1983 est d’un jaune plus doré, très limpide, au nez discret. Le goût est résolument sec. Il est très élégant et gastronomique. Ce qui est évident là aussi, c’est la pureté. Le 1998 est plus sucré avec un sucre résiduel important. Le 1983 est élégant et bâti pour la gastronomie. Jean Hugel signale à tous une des caractéristiques de ses vins qui est de voir le sucre se fondre naturellement avec l’âge.

Alors qu’il était prévu que l’on commence par un 2002, Jean Hugel demande que sur le homard on l’oublie car ce serait un crime au profit du seul 1976. Il s’agit du Gewurztraminer Hugel Sélection de Grains Nobles 1976. Il est d’un or profond, d’un nez discret, et ce qui frappe, c’est qu’il est devenu sec. C’est un vin délicat et extrêmement précis qui convient remarquablement au homard délicieux. J’ai la chance d’en avoir bu plusieurs exemplaires avec chaque fois le même plaisir.

Nous passons ensuite aux vins de la maison Perrot-Minot dont, je dois le confesser, je n’ai jamais bu aucun vin. Le Charmes Chambertin Vieilles Vignes Perrot-Minot 2000 a un nez discret et élégant. Le joli fruit est très distingué. Le final est très profond. Il est strict, mais plaisant. Le Charmes Chambertin Vieilles Vignes Perrot-Minot 2001 a un nez plus doucereux, velouté. Le goût est plus poivré, plus moderne. C’est moins bourguignon que le 2000 qui lui-même ne l’est pas tellement. Le Charmes Chambertin Vieilles Vignes Perrot-Minot 2003 a un nez très fin, poivré. En bouche, c’est très boisé, les tannins sont forts, il y a des évocations de poivre en grain et de clou de girofle.

Je suis bien en peine de désigner celui qui me plait le plus et je vois qu’aux deux tables de notre groupe, les avis sont partagés. J’avais tendance à préférer le 2000, puis je suis venu au 2001, et je suis revenu au 2000. Alain Dutournier qui nous a salués a aimé aussi le 2000. Les trois vins sont très poivrés. Je pense qu’il leur faudrait quelques années de plus pour vraiment les apprécier, car ils vont s’arrondir. Tels qu’ils se présentent aujourd’hui, ils manquent un peu de rondeur pour me séduire. Quelques années y pourvoiront.

Le plat de cèpes est une institution. Plat phare de ce lieu il a atteint en pleine saison de cèpes de belle qualité une maturité incontestable.

Le Gewurztraminer Hugel Sélection de Grains Nobles 2002 que l’on sert maintenant combine ce que j’aime, un sucre lourd, un côté très doux, tout en étant aérien. Le nez évoque le litchi mais je sais que Jean Hugel déteste qu’on décortique les composantes d’un vin. Ce vin est servi avec un Château Caillou Barsac 1989. Puisque l’occasion se présente de goûter ensemble ces deux vins que j’apprécie, mon cœur balance en direction du Caillou, plus fruité et plus profond à mon goût. Mais le Gewurztraminer, léger malgré sa puissance est un vin de grande qualité. C’est vraiment une question de préférence personnelle.

Jean Hugel est toujours un merveilleux conteur, ambassadeur des vins d’Alsace avec ses vins d’une rare pureté, j’ai découvert des vins d’un domaine qui ne m’était pas familier mais il faudra attendre quelques années de plus, et j’ai été enthousiasmé par le niveau atteint par Alain Dutournier dans une sérénité prometteuse de gloire.

an impressive vertical of Rauzan Ségla and Canon by Taillevent lundi, 10 septembre 2007

Bipin Desai is an American collector of fine wines who organises magnificent events about specific wines. I attended verticals of Yquem, Pichon Longueville Comtesse de Lalande, Montrose, Angélus, Lynch-Bages, Trimbach, Léoville-Barton and Langoa Barton for which I made reports. When these events are held in Paris, it is usually by restaurant Taillevent. As it is my first event in Paris after a break of nearly three months, it is the best possible solution to acclimate myself again to Paris in this wonderful place. Jean Claude Vrinat welcomes us with his legendary smile, and, on the first floor, in the small Japanese salon, we drink a champagne Taillevent, which is a Deutz non vintage, a little dosé, but easy to drink with the very tasty “gougères”.

I meet people who are used to attend these events, writers or journalists on wines, auctioneers, sommeliers, wine merchants and some friends of Bipin. We are 32 people to drink 30 wines, and the guest of honour is John F. Kolasa, who is in charge of the two wines that we are going to drink to night. We talk, standing with our cup of champagne, and at 10 pm we are still not asked to go to the dining room. Knowing the program, I am a little afraid that it would last long. It did, as we left our table after 2 am.

The menu created for this event is : ravioli de champignons du moment, velouté de cèpes / bar de ligne poêlé, bouillon parmentier / canard colvert rôti à la rouennaise / fromage de nos provinces / croustillant de quetsches à l’Amaretto. It is as usual a very elegant cook, with a very precise definition, but the duck was not exactly cooked as the very late service of the dishes disorganised the kitchen.

When we enter the dining room, whose charm cannot be paralleled, there is a very curious smell in the room, as the one that exists in chais, as the 288 glasses of the first flight, which are already on the tables, give this smell. Serena Suttcliffe had the same surprise as me. Fortunately this curious smell did not indicate any defect of the wines.

We are going to have four flights. The first concerns Rauzan-Ségla 2005, 2000, 1996, 1995, 1988, 1982, 1970, 1966, 1961. My notes are taken very quickly as I tried to catch the first impressions. I came back to the same wines for another try, but I had not as time as I used to have as at our table of French speaking people, we talked and talked and smiled.

The Rauzan-Ségla 2005 has a smell which evokes cream or milk. In mouth it is very green but very promising. Herbaceous, deep, it is a great wine.

The Rauzan-Ségla 2000 has a nose which is already structured. It is serene. In mouth, there is a strong material combined with an elegant airiness. Slightly bitter, it lets a long trace in mouth. At this point I notice that the temperature of the wines for tasting is ideal.

The Rauzan-Ségla 1996 has a deep and elegant nose. In mouth I notice a constant skeleton in the structures of the wines, which is the terroir’s trace. This wine is a little bitter, lacks of balance and of length.

The Rauzan-Ségla 1995 has a discrete nose and an elegant taste. Slightly bitter but delicate, I like the persistency in mouth.

The Rauzan-Ségla 1988 has a confidential smell but which shows the intensity of the body of the wine. It is a little muddy. The taste is slightly acidic. There is some red fruit. The wine is a little short and has an acidic final.

The Rauzan-Ségla 1982 has the first smell which begins to show signs of evolution. The colour is a little orange brown. The taste shows also signs of evolution. The wine is a little light but has a smart consistency.

The Rauzan-Ségla 1970 has a nice and powerful nose. It is very nice in mouth and would require some food to really express all its potential. The balance can be imagined but the wine needs too much a food partner.

The Rauzan-Ségla 1966 has a lovely nose and a nice colour. The taste is a little imprecise and the wine lacks of balance.

The Rauzan-Ségla 1961 has a delicate and handsome smell. In mouth the wine is quite bitter and shows tiredness.

At this stage of the observation, having not had food to appreciate better some wines, it appears that the young wines, the more recent, put a little shadow on the older wines which lack a little of expansion. I like the 2000, the 1995 and the 2005. Revisiting the wines, I like the 1966 and the 1970 when they are accompanied by food. The 1988 is nice, just that, and the deception comes from 1982 and 1961, because one would expect more from these great years. The 2000 is a great wine to keep in cellar, as it will become very great, and the 2005 will become a very great wine. It is really well made. The 1966 that I had not so nicely judged at the first try remains very satisfying during all the time we can try this flight.

Bipin Desai has asked that each flight would be commented by a guest of French culture and by a guest of English culture. He has designated for the second flight David Peppercorn for the English comment, and myself for the French side. David is a talented writer on wine who has an encyclopaedic knowledge, and knows in advance what every vintage should give. It is interesting to notice that our analyses have been very different. Who is right ? Certainly David, as he has an experience that I have not, but by this exercise, I have learned a lot about the Anglo-Saxon approach of wines.

The second flight concerns : Rauzan-Ségla 1990, 1989, 1986, 1985, 1957, 1952, 1947, 1929.

The Rauzan-Ségla 1990 has a very pure nose. It is very different from the sensations of the first group as there is a taste of sherry that I did not notice in the previous wines. Acidic, it has a great length but does not please me so much.

The Rauzan-Ségla 1989 has a very pure smell too. It is very pleasant but I notice that something is lacking. This wine, as the 1970 requires food.

The Rauzan-Ségla 1986 has a deep smell. The wine is a little scholar. Once again, I feel that a strong tasty meat would enlarge the wine, which is a good sign if a wine demands food.

The Rauzan-Ségla 1985 has a rather tired nose. The wine has too much evolution. There is might, tastes of prunes, and for me a certain lack of charm.

The Rauzan-Ségla 1957 has a smell which shows some evolution, but it is interesting. We enter in a world of wines that I practice and like. Even if now and then one could find that not everything is perfect in this wine, it is exciting. A Burgundian aspect is not to displease me.

The Rauzan-Ségla 1952 has also a nose with signs of evolution and a lot of charm. The taste is male, evokes meat and game, and is wonderful with food. This is a wine that I like particularly.

The Rauzan-Ségla 1947 has a very elegant smell. The acidity is very pleasant. It is a great wine that I like.

The Rauzan-Ségla 1929, from the two bottles which are shared for all the attendants, is too acidic, too tired to be pleasant. I expected an improvement, but even if it began, there was no significant recovery.

On the fish, the 1986 is delicious. The 1990 is velvety and sweet, contrarily to the first impression. The 1989 is broad, virile, the 1986 is a synthesis of the 1989 and 1990. The 1985 is a little unfriendly to me but goes well with the mushrooms, as the 1957. The 1952 is splendid and better than the 1947, less brilliant as time flies. The 1929 improves a little. To classify these wines is difficult, but I appreciate perhaps a little more the 1986 and the 1952.

This vertical shows that Rauzan Ségla has lived periods in history where the wine had some weaknesses. Under the leadership of John Kolasa, new president of the property, this wine comes back to the glory that it had in the decade 1920-1929. This has been shown very brilliantly.

At my table are Neal Martin, who joined recently the team of Robert Parker and has his own forum, Michel Bettane, whose guide makes sensation in wine circles, Raoul Salama who writes for Revue du Vin de France, and some other famous persons. We talk a lot while studying the wines, in a very smiling atmosphere. It is after midnight when the second wine to taste appears on our tables, made by John and belonging also to the family Wertheimer.

The third flight concerns Château Canon Saint-Emilion 2005, 2000, 1982, 1961*, 1959*, 1949*, 1947. The sign “*” indicates that the wines were served from magnums and not from bottles as it was mostly the case.

In the Château Canon 2005 everything is « soft ». The impression which comes to my mind is the one of a motor of a Rolls Royce turning at 1000 rpm.

The Château Canon 2000 is very strict. It is a highly promising wine and one can expect a lot from this wine.

Very curiously, the word which comes to my mind concerning the Château Canon 1982 is exactly the same : “promising”, and it makes a great contrast with the Rauzan-Ségla 1982 which was too much evolved.

We continue in the same line of impressions, as I find that the Château Canon 1961 has a minimum of thirty years left to continue to be extremely brilliant.

The Château Canon 1959 is absolutely fabulous. I adore it, as it is a wine round and full of joy.

The Château Canon 1949 is astringent and acidic.

The Château Canon 1947 is a dream, of a pure perfect definition.

For me, the 1959 is above the 1947. I find it absolutely gorgeous. This flight shows a great contrast between Château Canon and Rauzan Ségla, the Saint-Emilion being more structured to perform on a long term than the Margaux.

The fourth flight concerns Château Canon 1998, 1990, 1989, 1964*, 1955*, 1952.

The Château Canon 1998 has a nice structure but is not particularly seducing.

The Château Canon 1990 is a great wine, pure and solid. At this time, after one am, my notes begin to be simplified, but keep the dominant impression.

The Château Canon 1989 is nice and solid, a little less charming than the 1990.

The Château Canon 1964 seems to be smoky, powerful, a great wine for gastronomy.

The Château Canon 1955 is a great wine, a little bitter but great.

I write for Château Canon 1952 this is wine !!! There are notes of coffee. I like this taste.

Château Canon offers obviously many greater years than Rauzan-Ségla. The tasting is interesting as it shows the progress made in both properties on the most recent wines. It should be stressed anyway that the two more recent years that we tasted are 2005 and 2000, which are years gifted by nature.

The success is there, and every young collector can already consider that in twenty to thirty years, he will drink wines which will reach the quality of the legendary wines of the twenties. Good luck to John Kolasa to continue in this positive trend.

verticale de Rauzan-Ségla et Canon au restaurant Taillevent lundi, 10 septembre 2007

Bipin Desai est un amateur américain qui organise de grandes verticales que j’ai eu l’occasion de commenter : Pichon Longueville Comtesse de Lalande, Montrose, Léoville Barton et Langoa Barton, Angélus, Lynch-Bages, Trimbach. A Paris, ces dégustations se font au restaurant Taillevent, ce qui marque ce soir mon retour en capitale. On ne peut rêver de meilleure acclimatation. Jean-Claude Vrinat nous accueille avec son sourire légendaire et nous commençons par une coupe de champagne Taillevent, qui est un Deutz un peu dosé mais facile à boire, qui aspire les gougères avec gourmandise.

Nous retrouvons avec plaisir les habitués, tous importants dans le monde du vin. L’apéritif s’éternise et sachant le programme de dégustation qui nous attend, je commence à être un peu inquiet. Bipin Desai est très strict sur le service des vins et je ne saurai quel problème méritait que l’on passe à table vers 22 heures. Nous la quitterons à 2 heures du matin !

Le menu : ravioli de champignons du moment, velouté de cèpes / bar de ligne poêlé, bouillon parmentier / canard colvert rôti à la rouennaise / fromage de nos provinces / croustillant de quetsches à l’Amaretto. Ce fut une cuisine sobrement exécutée, très adaptée aux vins, dans l’esprit traditionnel de ce lieu de grande qualité. Il y eut un incident sur la cuisson du canard qui est imputable au fort décalage horaire de ce dîner, qui a déréglé la belle mécanique de la cuisine.

Lorsque nous entrons dans la magnifique salle à manger au charme inimitable, une curieuse odeur prend la narine, car les 288 vins qui sont sur les tables exhalent ces odeurs que l’on sent dans les chais. Serena Suttcliffe a la même réaction d’étonnement que moi. Rien dans les verres ne montra que l’on dût s’inquiéter.

Nous aurons quatre séries de vins. La première concerne les Rauzan-Ségla 2005, 2000, 1996, 1995, 1988, 1982, 1970, 1966, 1961. Les verres sont déjà sur table. Je signale au passage l’extrême dextérité de l’équipe de Taillevent pour réussir le ballet de tous ces verres, 960 au total. J’ai pris mes notes à la volée, captant les impressions premières. Le retard que nous avions pris ne m’a pas donné l’occasion de revenir comme je l’aurais aimé sur chaque série pour mieux analyser mes préférences.

Le Rauzan-Ségla 2005 a un nez lacté. En bouche, c’est vert mais très prometteur. Très herbacé, profond, c’est un grand vin. Le Rauzan-Ségla 2000 a un  nez qui s’est déjà placé. Il est serein. En bouche il y a une matière forte combinée à une élégante légèreté. A peine astringent, il remplit la bouche en laissant une trace énorme. Je note au passage que les températures des vins sont idéales. Le Rauzan-Ségla 1996 a un nez profond et élégant. En bouche on sent une constance de goût avec les précédents, ce que l’on nomme le terroir. Ce vin est un peu déséquilibré, un peu amer et manque de longueur. Le Rauzan-Ségla 1995 a un nez discret et une bouche élégante. Astringent mais délicat, il a une belle persistance en bouche.

Le Rauzan-Ségla 1988 a un nez retenu mais intense, un peu poussiéreux. La bouche est un peu acide. Il y a du fruit rouge. Le vin est un peu court et d’un final acide. Le Rauzan-Ségla 1982 a un nez qui commence à montrer des signes d’évolution. La couleur est plus tuilée. Le goût amorce aussi une évolution. Le vin est un peu léger mais de belle persistance. Le Rauzan-Ségla 1970 a un très joli nez, puissant. Il est assez joli en bouche et demanderait un plat pour s’exprimer. Il a un bel équilibre mais reste la patte en l’air s’il n’a pas un partenaire solide pour le mettre en valeur. Le Rauzan-Ségla 1966 a un très joli nez et une belle couleur. La bouche est un peu imprécise et le vin manque d’équilibre. Le Rauzan-Ségla 1961 a un nez délicat et raffiné. En bouche, l’astringence est là et le vin est légèrement fatigué.

Après ce round d’observation sans manger, il m’apparaît que les jeunes vins font de l’ombre aux anciens qui manquent un peu de coffre. J’aime beaucoup le 2000, le 1995 et le 2005. En revisitant, j’aime aussi le 1966 et le 1970 dès que je mange le premier plat. Le 1988 est gentil, sans plus, et les déceptions viennent de 1982 et de 1961, car on attendrait plus de ces grandes années. Le 2000 est un grand vin de garde, le 2005 deviendra très grand, il est bien fait, et le 1966 que j’avais méjugé à la première approche reste bon pendant le temps de cette première série.

Bipin Desai fait commenter chaque série par un convive de culture française et un convive de culture anglaise. Je suis désigné pour la seconde série, ainsi que David Peppercorn, écrivain du vin au savoir encyclopédique et à l’expérience spectaculaire. Nos analyses seront presque diamétralement opposées. David connaît les tours et détours de chaque millésime et juge avec la connaissance de ce que chaque millésime doit donner. Je n’ai pas cette science et j’aborde chaque vin sans cet impressionnant savoir. Qui de nous deux a raison ? David, par nature, mais cela montre la diversité des palais. Et cela m’apprend beaucoup sur l’approche anglo-saxonne des vins.

La seconde série est : Rauzan-Ségla 1990, 1989, 1986, 1985, 1957, 1952, 1947, 1929.

Le Rauzan-Ségla 1990 a un nez très pur. Il est très différent des sensations du premier groupe, car il y a un goût de cerise que je n’avais pas encore perçu. Acide, il a une grande longueur mais ne me plait pas tant que cela. Le Rauzan-Ségla 1989 a un nez très pur aussi. Il est très plaisant mais je sens quelque chose qui manque. Ce vin, comme le 1970, appelle de la nourriture. Le Rauzan-Ségla 1986 a un nez profond. Le vin est un peu scolaire. Là aussi, l’impression serait magnifiée par une viande goûteuse. Le Rauzan-Ségla 1985 a un nez assez fatigué. Le vin est évolué. Il y a de la puissance, des évocations de prunes, et un certain manque de charme.

Le Rauzan-Ségla 1957 a un nez déjà évolué mais intéressant car on entre dans le monde des vins que je pratique. Même si l’on sent un ou deux défauts, ce vin est passionnant. Le petit côté bourguignon du vin ne me déplait pas. Le Rauzan-Ségla 1952 a aussi un nez évolué mais charmant. Il a un côté giboyeux, viril et se marie parfaitement à la cuisine. J’aime beaucoup ce vin. Le Rauzan-Ségla 1947 a un très beau nez racé. L’acidité est belle. C’est un très beau vin et je l’aime. Le Rauzan-Ségla 1929, quelle que soit la bouteille car il y en a toujours deux pour les 32 participants que nous sommes est acide. Il est trop fatigué pour être plaisant. J’ai cru qu’il reviendrait à la vie mais la cause était entendue.

Sur le poisson, le 1986 est délicieux. Je reprends les vins. Le 1990 est doux, contrairement à sa première approche acide, le 1989 est grand, viril, le 1986 est une synthèse des 1989 et 1990. Le 1985 est un peu dur, mais se marie bien aux champignons, comme le 1957. Le 1952 est splendide, meilleur que le 1947 moins brillant sur la durée. Le 1929 est meilleur que la première impression. Classer ces vins est difficile. J’ai un penchant pour le 1986 et le 1952.

Il se dégage de cette belle verticale que Rauzan-Ségla aura vécu dans son histoire des moments de faiblesse. Sous la conduite de John Kolasa, nouveau président de cette propriété, ce grand vin retrouve le lustre qu’il avait dans les années 20. Ce fut montré de bien belle façon.

Je suis assis à côté de Neal Martin qui a rejoint l’équipe de Robert Parker et dispose en son sein de son propre forum. Nous parlons abondamment de la sortie du guide de Michel Bettane, présent et souriant, avec lequel les traits d’esprit fusent. D’autres amis français sont à cette table où l’ambiance est studieuse peut-être mais surtout souriante, amicale et décontractée.

Il était déjà minuit bien sonné quand nous abordons les deux séries de Château Canon, un grand saint-émilion, dont John Kolasa est aussi le maître d’œuvre, les deux châteaux appartenant à la famille Wertheimer.

La troisième série comporte les Château Canon 2005, 2000, 1982, 1961*, 1959*, 1949*, 1947. Les années marquées d’un astérisque ont été présentées en magnum et non en bouteilles comme la majorité des vins.

Dans le Château Canon 2005 tout est doux. L’impression qui me vient à l’esprit est celle d’un moteur de Rolls Royce qui tourne à mille tours par minute. Le Château Canon 2000 est très strict. C’est un vin qui promet beaucoup et dont on peut attendre beaucoup. Très curieusement, le même adjectif « prometteur » me vient à l’esprit pour le Château Canon 1982 ce qui fait contraste avec le Rauzan-Ségla 1982 qui paraissait évolué. On continue dans cette même ligne d’impressions, car je trouve que le Château Canon 1961 a au moins encore trente ans devant lui pour être aussi brillant. Le Château Canon 1959 est absolument fabuleux. Je l’adore, c’est un vin rond et joyeux. Le Château Canon 1949 est astringent et acide. Le Château Canon 1947 est un rêve, d’une précision parfaite.

Le 1959 est plus grand que le 1947. C’est un vin parfait, géant. Le 1982 est très grand. On prend conscience de l’écart très important qui existe entre le Château Canon et le Rauzan Ségla, le saint-émilion étant taillé pour l’Histoire beaucoup plus que le margaux.

La quatrième série comprend Château Canon 1998, 1990, 1989, 1964*, 1955*, 1952.

Le Château Canon 1998 a une belle structure, sans séduction. Le Château Canon 1990 est un très grand vin, pur et solide. Le Château Canon 1989 est beau, solide, un peu moins charmeur que le 1990. Le Château Canon 1964 est fumé, puissant, grand vin de gastronomie. Le Château Canon 1955 est un grand vin, amer mais grand. Le Château Canon 1952, ça c’est du vin ! Il a des petites notes de café.

Château Canon offre manifestement beaucoup plus d’années réussies que Rauzan-Ségla. La dégustation est passionnante car elle a montré les progrès faits sur les deux propriétés sur les vins les plus récents, dont les grands experts présents parlaient abondamment. Ces deux vins sont attachants. Attendons de boire à pleine maturité les vins faits par John Kolasa.

My preferred Cheval Blanc jeudi, 19 juillet 2007

On the forum of Robert Parker, a report was made of some years of Cheval Blanc, from 1981 to 2003.

It was an occasion to check which years I have loved.

I have checked which years I have drunk of Cheval Blanc, and, from memory, here is the ranking that I would give :

 

1947 / 1959 / 1949 / 1934 / 1945 / 1941 (1) / 1990 / 1919 / 1986 / 1989 / 1961 / 1937 / 1943 / 1950 / 1960 / 1998 / 1995 / 2001 / 2004 / #1900 / 1958 / 1984

 

I give a special mention to the 1941 which bluffed us as never. This weak year performed so well that we were completely astonished.

 

Of course this ranking depends on the fact that I see in recent wines more a promise than a reality.

Vinexpo : le final, la fête de la Fleur jeudi, 21 juin 2007

Le point culminant et final de Vinexpo est la « Fête de la Fleur » qui tient sa 56ème édition au Château Smith Haut Lafitte. C’est aussi l’occasion de célébrer le 20ème anniversaire de l’appellation Pessac-Léognan. L’événement a de l’importance, aussi ce seront 1.500 personnes qui participeront, avec un nombre de prétendants déçus bien supérieur. Beaucoup de nations sont représentées, mais la fine fleur (c’est le cas de le dire) du vignoble bordelais est fidèle au rendez-vous.

Florence et Daniel Cathiard ont fait un gigantesque travail d’organisation car le dîner se tient dans les chais vidés de leurs 1.500 barriques déplacées pour peu de temps dans le hall de stockage des bouteilles.

Quel joli couple, exemplaire, qui a fait un travail exceptionnel pour que cette fête soit une réussite.

Lorsque l’on dépasse une certaine taille, les problèmes deviennent exponentiels. Les parkings sont très éloignés et c’est en petits trains comme ceux du jardin d’acclimatation du Bois de Boulogne que l’on rejoint le lieu de réception des invités. Malgré un petit balai passé sommairement sur les bancs en skaï, la poussière pénètre partout. Dans la cour d’entrée, des stands sont tenus par de ravissantes hôtesses habillées comme de carrés Hermès avec des couleurs vives toutes différentes, qui ne semblent pas apprécier qu’on les ait affublées d’espadrilles aux longs lacets. Sous une immense tente, les crus de Pessac-Léognan, beaucoup plus nombreux que lors de la soirée à Haut-Bailly où il n’y avait que les crus classés, sont offerts à cette belle assistance. Je goûte quelques vins déjà bus il y a cinq jours et Haut-Brion 2004 me semble refaire une partie significative de la différence que j’avais trouvée avec La Mission Haut-Brion 2004, alors à l’avantage de ce dernier. De délicieux canapés et petits toasts permettent de mieux déguster ces grands vins en dilettante, car l’important est de bavarder avec les personnes que l’on connaît : Sir Michael Broadbent et son épouse, mon idole dans le domaine des vins anciens, Andrée Médeville et son mari, Pierre Lurton et Carole, Olivier Bernard et Anne, Charles Chevallier et son épouse, Bernard Magrez que je vais saluer car je n’avais pu converser avec lui lors du dîner à Haut-Bailly alors que nous étions à la même table, Michel Bettane, très décontracté, Thomas Duroux de Palmer, et le Comte von Neipperg dont l’épouse ferait pâlir de jalousie toutes les impératrices Sissi, de très nombreux vignerons et des professionnels que je connais.

Pendant ce temps, sur une pelouse, la Commanderie du Bontemps, Médoc et Graves, Sauternes et Barsac sous l’efficace houlette de son président Jean-Michel Cazes, intronise à tour de bras de nouveaux Commandeurs. Il faut prononcer plusieurs fois avec des accents différents les noms de plusieurs impétrants asiatiques qui ne réagissent pas quand on les appelle.

J’ai vanté le sourire légendaire de Véronique Sanders, dans le compte-rendu du dîner à Haut-Bailly. N’ai-je pas raison ?

Jeff Leve, chez qui j’étais allé à Los Angeles pour partager des vins, est ému d’être intronisé. A ses côtés, le souriant Olivier Bernard qui nous avait reçus au Domaine de Chevalier

Cette cérémonie répétitive comme les mariages à Reno n’intéresse en fait que les petits groupes de gens concernés. On annonce qu’Alain Juppé et son épouse viennent d’arriver et tout devient plus fébrile, les journalistes et photographes sentant que c’est cela qui est important. Philippine de Rothschild, Patrick Poivre d’Arvor sont photographiés à qui mieux mieux ainsi que le prince du Danemark intronisé ce soir.

Tout cela prend un temps considérable.

Faire entrer mille cinq cents personnes qui bavardent dans un chai et les faire s’asseoir prend bien une heure et demie. A ma table il y a plusieurs journalistes, mais ce sera peine perdue de chercher à communiquer avec eux car le traiteur étant le même qu’à Haut-Bailly, ce sont les mêmes tables qui ne permettent de parler qu’à ses seuls voisins immédiats. Il y a là sans doute une piste de progrès. Je discuterai plus particulièrement avec un ami collectionneur qui a des séries impressionnantes de quelques vins de prestige et avec lequel nous avons bu quelques grands flacons dans de beaux endroits et je ferai connaissance avec un sympathique et dynamique jeune courtier en vin de la place de Bordeaux.

Jean-Michel Cazes fait un discours tonique et efficace (c’est-à-dire pas trop long) d’introduction tandis que le président de l’appellation Pessac-Léognan, moins entraîné à cette gymnastique, fait un discours particulièrement convenu qui se perd dans le brouhaha. Le Prince du Luxembourg conclut ces introductions par un speech précis et fait lire les remerciements du Prince Albert de Monaco au sujet du don que cette soirée fera pour les œuvres caritatives du Prince. Il est à noter que lorsque l’on annonça la présence d’Alain Juppé les applaudissements furent insistants, certains allant même jusqu’à vouloir lancer une standing ovation, ce qui fit dire à mon voisin de table : « la France aime les perdants, ce n’est pas gagné ! ».

Les vins viendront aux tables en processions rythmées par un jeune tambour. Voici le menu : tartare de bar en surprise au caviar d’Aquitaine / jarret d’agneau « oublié au four » / l’ardoise du maître fromager / diagonale sucrée. Donner du poisson cru à une telle table et par une telle chaleur est un risque certain. Comme l’air circulait mal dans les chais, les bougeoirs brûlant tout l’oxygène, j’eus peur de ressentir les symptômes des mêmes maux que ma femme à El Bulli, mais les vins de Bordeaux font des miracles. Nous avons bien dîné.

Le Smith Haut Lafitte blanc 2000 a un nez d’une puissance invraisemblable, presque excessive. En bouche, le vin est plus civilisé et c’est un agréable blanc fruité à consommer avec modération car il pourrait être entêtant. Dans cette atmosphère chaude et moite, le Château de Pez 2001 ne me parle pas. Je ne vois aucune aspérité à laquelle m’accrocher. Le Smith Haut Lafitte rouge 2000 pourrait m’attirer plus, mais décidément, après cette semaine, je n’ai pas l’esprit à ces vins là, à rejuger dans d’autres occasions.

Le Rauzan-Ségla 1996 ne m’attire pas beaucoup plus ce qui montre bien que la lenteur obligée du service, la chaleur des chais, pèsent sur mon jugement.

C’est en fait le Château Haut-Brion rouge 1998 qui marque mon retour à la vie, car je me dis, sans autre forme de procès : « ça c’est du vin ». Qu’on ne se méprenne pas, c’est l’observant qui n’est pas en forme, pas les observés, tous vins de qualité. Les fromages sont délicieux, les serveurs très attentifs, la vie est belle. Comme l’on finit le repas sur Yquem 1998 je vois à ma table mais fort loin car il est impossible de se parler une journaliste au visage fermé pendant le repas qui s’anime enfin comme une gamine qui aurait gagné le titre de Miss Léognan, car pour elle Yquem, c’est un vrai cadeau du ciel. Elle a cette réflexion que j’ai entendue souvent lorsque certaines personnes atteignent enfin de tels vins de légende : « c’est peut-être la seule fois de ma vie que j’en boirai ». J’espère qu’elle l’aura trouvé à son goût. Yquem sera toujours Yquem, il est toujours présent au rendez-vous, même dans une année qui n’est pas la plus célébrée.

Le dessert est en trois parties dont une est un ennemi déclaré des sauternes (boule de glace enserrée dans une coquille en chocolat) mais est-ce important quand ce qui compte, c’est l’immense générosité de toute une profession.

A noter, car c’est plus amusant que critique, qu’à ma table, l’enveloppe en chocolat a été délaissée par tous.

On remonte les marches en constatant l’incroyable écart de température pour assister à un feu d’artifice absolument spectaculaire et d’une rare émotion car la musique ponctue les envolées irréelles qui nous font redevenir de tout petits enfants pendant qu’une danseuse crée elle-même un feu d’artifice par ses mouvements gracieux. Le serveur qui officiait à notre table est près de moi et me dit qu’il emmagasine tous ces souvenirs pour les raconter à ses enfants. Son enthousiasme et sa fraîcheur, ses yeux qui brillent me ravissent le cœur autant que la féerie qui embrase les vignes. Si le Smith Haut Lafitte 2007 a un goût de pierre à fusil, on saura pourquoi !

Les discussions vont bon train avec du champagne Gosset délicieux qui sera vite épuisé tant il provoque une soif d’en reprendre et avec un cognac Tesseron 1953 absolument remarquable de maturité. Je bavarde avec mes amis de Las Vegas et avec une jeune femme qui m’interroge sur certains de mes récits. Je crois qu’il s’agit d’une journaliste qui s’informe. La rusée joue de mon ignorance, car c’est la fille d’un des vignerons emblématiques de Bordeaux. Nous avons discuté pendant de belles heures pendant qu’un orchestre jouait très fort des hits d’une autre époque pour des danseurs courageux. Son intelligence est aussi brillante que la réussite de son vigneron de père, entrepreneur de génie. Le retour aux voitures est une expédition qui fait de Livingstone un explorateur de square. Quand je me jette dans mon lit à l’heure où le soleil se demande pourquoi il doit se lever si tôt uniquement parce qu’il est écrit sur le calendrier que c’est le jour le plus long, j’ai un sourire heureux car en une semaine j’ai rencontré de grands vignerons que j’apprécie et dont j’adore les vins. Se trouver au milieu d’un secteur économique qui se porte bien, qui innove et garde ce sens de l’accueil unique au monde, c’est un plaisir que je ne boude pas.

Quels sont les flashes que j’aimerais mettre en avant de cette riche semaine ? C’est tout d’abord le sourire de Véronique Sanders et son discours élégant, c’est la générosité souriante d’Olivier et Anne Bernard, avec de beaux vins de toutes régions, c’est l’éblouissante présentation des premiers grands crus classés de 2001 dans le musée d’art contemporain, c’est le raffinement d’Alexandre de Lur Saluces, c’est l’Yquem 1954 au charme d’une rare subtilité, c’est le rayon de soleil qui se couche sur les vignes d’Yquem, le charme de Bérénice Lurton, la grâce de May Eliane de Lencquesaing, le sourire d’Andrée Médeville, la tonicité de Florence Cathiard qui aura organisé une fête spectaculaire où chaque détail a participé à la réussite, c’est ce feu d’artifice et cette discussion finale avec une jeune femme à qui je prédis un grand avenir dans le monde du vin ou le monde qu’elle se choisira.

Bordeaux sait recevoir, Bordeaux sait faire vivre son image de perfection. Tout aura contribué en cette semaine à faire aimer encore plus ses vignobles, ses vins, et les hommes et les femmes qui créent les nectars qui embellissent notre vie. Merci, mille mercis à ces vignerons généreux qui font l’excellence française.

Vinexpo : Chateau de Fargues et Chateau d’Yquem le même soir ! mercredi, 20 juin 2007

C’est une nouvelle journée de repos ponctuée de longueurs de piscine. Est-ce un hasard, est-ce une nécessité, le Château de Fargues et le Château d’Yquem reçoivent l’un et l’autre le 20 juin, jour de l’été.

Je suis le premier à me présenter au château de Fargues où Alexandre de Lur Saluces me reçoit avec un large sourire.

je suis vraiment le premier !

Il me montre les transformations récentes d’un goût exquis. François Amiraut travaille encore dans un bureau somptueux d’où l’on voit tout et je plaisante en lui disant qu’il aura du mal à aller là où le vin se fait s’il dispose d’un bureau aussi luxueux. Alexandre a envie de restaurer l’immense château médiéval qui domine le site d’exploitation.

Est-ce raisonnable ? On sait qu’Alexandre est capable de transformer les rêves les plus fous en réalités et réussites. Je serai bien curieux de voir ce qu’il fera de ce vestige.

Les invités arrivent sous un ciel bien sombre et Alexandre me présente à beaucoup de personnalités bordelaises du monde des arts, de l’éducation, de la recherche et de l’armée. Je reconnais des universitaires qui avaient organisé et participé au colloque sur le verre et le vin, et je salue le sourire de ce jeune normalien qui avait réuni Alexandre et moi-même pour une soirée vineuse à l’école Normale Supérieure. Andrée Médeville et son mari propriétaires de Gilette sont venus en voisins et nous évoquons leur fille qui gère de façon tonique le Château Les Justices. May Eliane de Lencquesaing est une fois de plus tout sourire et l’atmosphère de cette réception est à la bonne humeur et aux échanges policés et raffinés. Un champagne Bollinger glisse en bouche pour faciliter les discussions et un Château de Fargues 2002 me plait beaucoup. Son nez est incisif et sa trace en bouche présente et confortable.  Je cherche en mémoire le goût de l’Yquem 2002 pour peser les similitudes. Je serais tenté de préférer le Fargues mais l’expérience est faussée car je bois ce Fargues sans référence aux années voisines alors que l’Yquem 2002, coincé entre un 2001 himalayesque et un 2003 follement romanesque se fait discret et timide alors qu’il est un Yquem serein. On ne tranchera donc pas, mais je signale toutefois la réussite de ce Fargues.

Heureux de l’ambiance qui a le raffinement de l’hôte des lieux je me rends au château d’Yquem sous une pluie qui commence à devenir insistante. Lorsque l’on veut m’orienter vers un parking, je cite un nom qui sonne comme un sésame, ce qui me permettra de garer mon véhicule non loin du château.

La pluie a regroupé tous les invités dans les salons du château. Nous serons quelques fanatiques à aller admirer le soleil tardif qui sous la pluie rase les vignes d’Yquem. Dans le compte-rendu que j’avais fait du même cocktail lors de Vinexpo 2001, j’avais signalé ce moment magique où le soleil de solstice, pour son coucher le plus lointain vers le nord,  envoie des rayons perpendiculaires aux  vignes qui caressent le vert des feuilles d’un rose rare. Aujourd’hui, le ciel plombé d’humidité est d’une couleur envoûtante qui évoque des fleurs carnivores prêtes à dévorer mon cœur.

Une coupe de Dom Pérignon 1999 est nécessaire pour toaster avec les personnes présentes. Je suis plus réservé que Richard Geoffroy sur ce millésime qui n’a pas encore décidé de se livrer. Sandrine Garbay est plus ravissante que jamais, Valérie est souriante, et les personnes qui ont contribué au succès du récent dîner que j’avais organisé à Yquem en ont encore un frais souvenir. Je vais saluer Marc Demund, le traiteur d’Yquem qui a concocté des canapés très adaptés à Château d’Yquem 1996 au nez précis, à la belle présence, mais qui n’a pas l’excitation des plus séducteurs. Nous en parlons avec Francis Mayeur qui aime beaucoup ce millésime et dit fort justement qu’il prendra sa place dans l’histoire comme celle d’un Yquem dans la définition d’Yquem. Je rencontre avec un infini plaisir Bérénice Lurton, propriétaire de Château Climens pour lequel j’ai les yeux de Chimène. Je pourrais aussi écrire « pour laquelle », car notre conversation fut certainement la plus plaisante de toutes celles que j’ai eues durant cette semaine. Nous avons parlé liquoreux bien sûr mais aussi longuement de gastronomie et nous avons commenté Yquem 1954 généreusement offert par Pierre Lurton. Ayant eu vent de ce choix j’étais allé voir Pierre pour lui dire : « tu prends un risque avec ce 1954 qui n’est pas facile à comprendre ». J’avais hélas pressenti ce qui se passerait car des distributeurs étrangers d’Yquem ont dit à Pierre que ce 1954 était passé, alors qu’il s’agit d’un cadeau du ciel. L’attaque de ce vin en bouche est très fluide, aqueuse, comme l’eau d’un ruisseau qui rebondit sur des pierres qu’elle lèche. Puis le vin s’installe en bouche et ne veut plus la quitter, avec un final renversant et pénétrant. Et ce qui est passionnant, c’est que l’on hésite entre les évocations de fruits oranges bruns et celles de thé, d’infusion, de feuilles trempées dans une concoction d’alchimiste. Ce vin extrêmement typé envoûte par son charme énigmatique et j’étais ravi que nous le comprenions, Bérénice et moi, avec la même grille de lecture. La pluie insistait et servait à tous d’excuse pour rester un peu plus longtemps. Sur le chemin du retour, la trace indélébile de l’Yquem 1954 est le plus précieux des réconforts.

Avec un ami collectionneur d’Yquem.

Vinexpo : dîner au Chateau Clarke mardi, 19 juin 2007

N’ayant aucune envie de braver la foule et la chaleur, je coule des heures paisibles dans une agréable maison qui fait chambre d’hôtes, tenue par une femme tonique et sympathique, où la piscine rafraîchit le corps des chaleurs bordelaises. Confitures maison, toasts dorés, salades de fruits, je suis un coq en pâte. Au moment de prendre ma voiture pour aller dîner, celle-ci fait un caprice et refuse de m’obéir. Dépanneur, stress, retard, c’est en trombe que je traverse toute la région, de Langon à Listrac, pour assister au dîner qui se tient au Château Clarke. Chaque soirée a son ambiance. Celle-ci sera familiale, amicale et professionnelle. Les différentes branches des familles Rothschild qui étaient réunies la veille à Mouton Rothschild se retrouvent aujourd’hui, et l’on sent que le deuil de Guy de Rothschild crée une atmosphère solidaire. On attendrait que ce fût Nadine qui nous reçoive mais c’est Philippine qui irradie dans cette foule, Michel Rolland et son épouse sont tout sourire, May Eliane de Lencquesaing est resplendissante et une large population cosmopolite – on parle de plus de 500 personnes – bavarde joyeusement sur les pelouses d’une propriété remarquablement entretenue. On passe à table et je suis à côté de Nicolas de Rabaudy écrivain ami de la famille Rothschild, d’un patron de presse et de son épouse, auteur d’un guide connu lié au vin et à la restauration, d’un œnologue grec, d’un œnologue qui travaille en Italie, Inde, Chine et collabore parfois avec Michel Rolland dont pour le Château Clarke, une artiste peintre espagnole ravissante et un homme dont je ne saurai rien puisqu’il passera sa soirée pendu à son téléphone portable.

(forme originale de table bar)

les serveurs et serveuses sont très joliment habillés, à la mode argentine

A 22 heures, mon estomac crie famine et je serais prêt à chaparder sur les tables voisines, car notre table est oubliée par un service débordé et approximatif malgré son envie de bien faire et une belle générosité. Sur notre table, des vins de l’écurie Rothschild, un blanc d’Afrique du Sud surpuissant Chardonnay 2005 Rupert et Rothschild et un Merle blanc de Château Clarke 2006 beaucoup trop vert ne peuvent apaiser mon attente.


Tout redevient serein lorsque des tapas argentines à profusion permettent enfin de se sentir à table. Le clou du repas sera une délicieuse viande argentine « asado » au goût pénétrant servie avec des haricots rouges. Elle permet de goûter, après un Gran Malbec Flechas de los Andes 2005 trop œnologiquement correct, un excellent Château Clarke 2001 remarquablement structuré que je préfère nettement au Château Clarke 2000 qui nous est servi en double magnum. L’œnologue cosmopolite est très intéressé de savoir pourquoi le 2001 me plait, et il nous explique les changements radicaux de méthodes d’élevage entre le 2000 et le 2001 que je semble avoir plébiscités. Le brie de la ferme des trente arpents du baron Edmond de Rothschild est toujours aussi goûteux et un dessert « dulche de leche » accueille un Château Coutet 1997 fort agréable.

Les cohortes de voitures revenant sur Bordeaux montrent que l’on festoyait dans le Médoc.

Vinexpo : incroyable dégustation des plus grands… lundi, 18 juin 2007

On peut faire impressionnant, mais il y a des moments où l’on atteint la limite du possible.

(cette étrange sculpture m’évoque l’instrument de musique inventé par Gaston Lagaffe. J’ai gaffé ?)

Dans l’immense salle du musée d’art contemporain qui s’appelle « Entrepôt », avec une hauteur sous plafond qui avoisine les vingt mètres, imaginez une table en équerre et devant vos yeux, une soixantaine de bouteilles ouvertes de chacun des vins suivants : Cheval Blanc 2001, Haut-Brion 2001, La Mission Haut-Brion 2001, Lafite-Rothschild 2001, Latour 2001, Margaux 2001, Mouton-Rothschild 2001, Pétrus 2001, et, tache de couleur qui tranche avec les autres, Yquem 2001. C’est assez irréel.

Faisons un petit retour en arrière. Il fait très chaud à Bordeaux et je n’ai aucune envie d’affronter Vinexpo. Cette dégustation organisée par la maison Duclot du groupe de Jean-François Moueix, propriétaire de Pétrus, se tient à 17 heures. Dès 13 heures, je suis garé à proximité du musée, car dans cette ville qui n’aime que les tramways, il faut savoir anticiper. Je déjeune dans un restaurant sans intérêt mais dont la patronne sympathique fait de grands efforts pour satisfaire sa clientèle, et je me promène à pied dans la ville aux immeubles de pierre d’une grande beauté, en choisissant les trajets dont les trottoirs sont à l’ombre. Je reviens vers 16 heures et je cherche l’entrée qui n’est pas indiquée. Une dame voyant mon embarras me demande ce que je cherche et m’indique que le musée est fermé aujourd’hui. Je lui explique ce qui m’amène et elle me propose de m’aider à rentrer. Un interphone et on lui ouvre. Etant entré dans la place, je me risque à lui demander ce qui lui permet d’être si facilement reconnue. « Je suis la directrice des musées de Bordeaux » me dit-elle. Entrant dans les murs une heure avant les 1300 invités qui sont attendus, et alors que je remercie cette aimable directrice, deux silhouettes apparaissent, qui me remplissent de joie : Sandrine Garbay, maître de chais d’Yquem accompagnée de Francis Mayeur, directeur technique. La directrice me voyant pris en charge s’efface. Et j’aperçois, dans une armoire réfrigérée, 70 bouteilles d’Yquem 2001 qui seront consommées ce soir. Quel luxe et quel infanticide !

A côté de Sandrine, le maître de chai de Pétrus ouvre et vérifie chaque bouteille de Pétrus 2001.

Une longue table en enfilade est attribuée aux champagnes, et le choix n’est pas mal non plus. Ici les années varient, et je ne suis pas sûr de toutes. Il y a Bollinger, Krug 1995, Amour de Deutz en jéroboam, Laurent-Perrier Grand Siècle en magnum, Dom Ruinart 1996, Dom Pérignon 1999, Cristal Roederer 2000, Comtes de Champagne de Taittinger et Veuve Clicquot Ponsardin. Toutes les bouteilles plantées dans des monticules de glace dans des seaux spectaculaires donnent une image d’opulence et de débauche.

(histoire de seaux, mais aussi histoire de glace)

Une autre table, dans un autre espace de l’entrepôt, est affectée à plus d’une dizaine de portos 2003.

Quelques minutes avant 17 heures une foule compacte commence à envahir le lieu qui va prendre, malgré la hauteur, de nombreux degrés de température. Je suis le premier à être servi de Pétrus 2001, car dans ma jeunesse, j’avais appris qu’il valait mieux tenir que courir. Ce Pétrus a un charme fait de puissance dosée, de cassis et de poivre mesurés eux aussi, avec une sérénité rassurante. Mouton-Rothschild 2001 me sourit par rapport à un essai bien triste fait il y a quelques mois. Tous ces premiers grands crus classés sont spectaculaires. J’ai retenu de ce groupe, sans trop détailler mon avis, que je place en premier Pétrus, suivi de très près, au point que l’on penserait à en faire presque un ex aequo, par La Mission Haut-Brion 2001, qui précèdent un second peloton où l’on verra Latour, Haut-Brion et Lafite-Rothschild.  Cheval Blanc que j’adore doit encore attendre avant de se révéler.

Du côté des champagnes, l’ordre est très lié au goût personnel, car chacun a ses préférences. Je mettrais en premier et d’assez loin Krug 1995 suivi par Ruinart 1996 parce que je l’aime bien. Les autres champagnes sont évidemment de la fine fleur de l’élite du champagne.

Tout en goûtant, les discussions vont bon train avec une foule de gens célèbres comme Pierre Lurton, Didier Depond, Olivier Krug, Richard Geoffroy qui fait Dom Pérignon, Charles Chevallier de Lafite, Jean Claude Berrouet qui a fait de nombreux millésimes de Pétrus, accompagné de deux fils dont un actif à Cheval Blanc. Beaucoup d’autres personnalités se pressent aussi aux stands.

La chaleur m’impose de ne goûter que deux portos, le Quinta do Noval 2003 et le Graham’s 2003. Ces jus de raisin expressifs gorgés d’alcool mériteraient d’être goûtés en hiver. Ce sont de purs plaisirs.

Avez-vous remarqué que je ne dis rien sur Yquem 2001 ? L’aurais-je oublié ? Evidemment non et c’est même le vin de ma soirée, Francis Mayeur riant de me voir tant l’aimer. Il faut quitter ce lieu tant il fait chaud, mais j’ai l’esprit léger car j’ai côtoyé des merveilles. Le front se plisse quand on s’aperçoit que Bordeaux a un désamour définitif pour les automobilistes. Comment une telle aberration d’urbanisme est-elle concevable ? Gardons plutôt le souvenir  paisible de tous ces vins de légende offerts généreusement.