Patagonie, Torres del Paine, Cap Horn lundi, 15 janvier 2001

Voyage de Silke et François Audouze janvier 2010

Ce compte-rendu de voyage a été rédigé pour garder la mémoire des événements qui nous ont marqués. Il n’a normalement pas sa place sur le blog, puisqu’on n’y parlera pas de vin. Il ne sera pas inclus dans les bulletins. Il a été mis dans l’année 2001, pour ne pas dévier du contenu qui est destiné au vin.

Il est recommandé de lire dans l’ordre du voyage.

Patagonie, Torres del Paine, Cap Horn

11 janvier 10

J’ai encore tellement mal au genou du fait des promenades récentes que je me suis agité toute la nuit. Nous n’avons pas dormi. Incapables de mettre une alarme en marche, nous avons guetté la pendule pour nous lever à 5h45, car notre avion est très matinal. C’est dans la précipitation que nous faisons toutes les formalités avec Christian revenu nous aider. Et quand, après nous être pressés, nous nous présentons à la porte d’embarquement, nous apprenons que le vol sera retardé d’au moins cinquante minutes. Nous restons zen, mais un peu moins quand nous voyons qu’aucune autre annonce n’est faite de notre vol et que la porte où l’on nous a dirigés embarque un vol pour La Paz.

Nous partons enfin et la classe économique nous redonne la mesure d’un service plus minimaliste. A Punta Arenas il fait assez frais et le ciel est couvert. Comme l’aéroport est de petite taille, tout se passe bien et nous sommes accueillis par Renato le guide et Patricio le chauffeur. Nous partons par la route vers le parc de Torres del Paine en passant par Puerto Natales.

Renato, chilien de Punta Arenas, parle un français remarquable. Quelle en est la raison ? Son père était un syndicaliste du temps de Pinochet ce qui lui a valu de faire de la prison à tortures dans le sud de la Patagonie. Il s’exila avec sa famille, et la France ayant été le premier pays à lui avoir répondu, ils se sont rendus à Lille, pris en charge par une organisation qui aide les exilés politiques. Renato a pu ainsi apprendre le français. Pinochet ayant organisé un référendum en 1988 avait jugé astucieux de permettre aux exilés de revenir au pays pour ajouter des votes. C’est ainsi que la famille de Renato est revenue.

Nous prenons conscience de l’immensité des étendues du sud du Chili. Les larges prairies sont arides et servent à l’élevage du mouton, présent partout. De temps à autre nous voyons des bovidés et de rares chevaux, contrairement à l’île de Pâques. Nous croisons des oiseaux qui tiennent plus de l’émeu que de l’autruche, des nandous, animaux sauvages protégés. Des lamas, guanacos, vigognes et alpagas sont difficiles à différencier car des croisements existent entre les races.

Un arbre endémique a envahi l’espace et nous constatons les dégâts faits par un lichen qui les attaque et les tue. Des millions d’arbres meurent sans remède possible. Est-ce la préfiguration de ce qui se passera pour d’autres espèces ? L’avenir à moyen terme le dira.

Nous traversons en voiture la ville de Puerta Natales qui ressemble à tous ces ports des régions proches des pôles. Il n’y a aucun effort architectural, et tout tend à l’efficacité. Nous faisons un crochet pour visiter la grotte du milodon, cet animal préhistorique de la même famille que le paresseux, d’une taille proche d’un ours géant. En allant vers l’immense grotte nous voyons sur un rocher deux jeunes hiboux cornus de Magellan. La visite n’a aucun intérêt puisque nous ne voyons que la représentation en plâtre de l’animal, les vestiges ayant été prélevés pour le muséum d’histoire naturelle de Londres. En sortant de la visite, nous voyons un renard peu farouche qui paresse près d’une voiture. Apparemment, tout le monde le connaît.

Sur le chemin, nous voyons le plus grand aigle du Chili, au ventre blanc, très proche de l’aigle qui symbolise les Etats-Unis.

Renato nous parle d’histoire et une fois de plus nous prenons conscience du fait que la cupidité des hommes et de leur égoïsme, des peuples ont été décimés et ont disparu. Nous savions que nous allions faire un voyage de civilisations disparues. La constatation de la façon dont cette extermination s’est produite nous donne un sentiment amer.

Après de longs chemins sinueux en cailloux, nous arrivons au Patagonia Camp, qui fait face au plus grand lac de la région le Lago del Toro. Là, des yourtes sont disséminées face au lac et à un panorama de carte postale. C’est assez succinct, mais le dépaysement est garanti. Il ne sera pas question de service en chambre, car les œufs mollets arriveraient froids à notre yourte. Ce soir nous dînerons dans le local central. Une nouvelle aventure commence.

12 janv. 10

Le dîner dans la salle centrale rustique est copieux et satisfaisant. Le cuisinier complique pour innover et met du jambon fumé avec du saumon, mais on s’adapte. L’ambiance est très « chalet de montagne ». Tous les gens ici ont le profil de randonneurs.

Nous retournons à la chambre. Même si l’on m’a annoncé à Paris qu’il s’agit de yourtes de luxe, une tente reste une tente. La douche a été frappée du syndrome de Valparaiso, c’est-à-dire qu’une pomme de douche aussi large que la baignoire est fixe. Par un hasard qui ne favorise que les chanceux, il y a à l’extérieur de la baignoire, collée à sa paroi, une douche flexible avec un tuyau suffisamment long pour qu’on puisse s’en servir. Est-ce le bon sens qui a triomphé, je ne sais, mais j’en ai usé avec bonheur. Le miroir n’est pas devant les lavabos, mais derrière, ce qui est original. Une fois les ablutions faites, nous sombrons dans un sommeil réparateur.

Mais lorsqu’il pleut, les gouttes qui frappent la structure légère font un raffut d’enfer. La moindre pluie paraît une tornade. Et cela a duré toute la nuit. Lors d’une accalmie j’ai pu voir par la coupole supérieure, qui est une sorte de hublot, des étoiles dans le ciel. J’ai même vu un satellite qui a traversé l’espace de la coupole et a cessé de briller dès que l’angle de réflexion du soleil n’atteignait plus mon œil.

Peu avant six heures, il fait jour. C’est trop tôt, aussi un sommeil de plomb me fait atteindre d’une traite huit heures. Là, il est temps de se lever car le petit-déjeuner est servi en salle jusqu’à 9 heures seulement. Nous nous dépêchons et l’on voit la différence avec l’Explora : le jus d’orange n’est pas du vrai et l’ananas n’a aucun goût comparé à celui de l’île de Pâques. On peut comprendre tout cela.

Après une nuit que la pluie a martelée, après avoir subi la pluie de notre yourte jusqu’à la salle centrale, après ce petit-déjeuner banal, l’humeur n’est pas au beau fixe chez les Audouze. Silke me reproche de ne pas l’avoir consultée avant de choisir cette « auberge de jeunesse ». L’envie de repartir existe, et nous sommes ronchons. Si l’on nous disait de tout annuler, il est probable que nous signerions.

A 9h30 Germain arrive, jeune guide français d’origine bretonne qui vit à Puerto Natales et a l’intention de s’installer pour de bon. Il a un beau sourire de jeune homme épanoui. Je le préviens d’emblée que n’ayant aucune obligation d’établir des records, nous ne ferons aucune excursion parce qu’il « faut » la faire, si c’est un calvaire de la faire. Germain nous explique que lui aussi ce matin est parti de chez lui avec l’humeur morose, car le temps est franchement exécrable. Il nous promet de ne pas nous forcer et ajoute : ici le temps n’est jamais certain.

Nous partons avec Pato le chauffeur d’hier. Sa voiture avait patiné hier avant l’entrée de l’hôtel, ce qui démontrait que seules deux roues sont motrices. Je m’en suis ouvert à Germain car je ne me voyais pas poussant la voiture pour sortir d’une ornière. Germain m’a rassuré.

Le parc Torres del Paine est une réserve naturelle classée par l’Unesco de plus de 240 km². On imagine assez mal l’immensité des paysages que nous allons traverser. Le clou de ce parc, qui justifie toutes les visites, ce sont les trois aiguilles, dont les couleurs sont impressionnantes. Le parc possède un grand nombre de lacs immenses, le plus grand étant le Lac del Toro dont la surface, est égale à celle du parc, une partie seulement du lac étant dans le parc. C’est impressionnant. Par la route, nous croyons deviner par bribes ces montagnes aux formes brisées, sortes de poignards tendus vers le ciel. Mais il fait si mauvais que jamais nous n’avons une vision globale. Le site se refuse. Attendons. Le programme de Germain est très court, du fait du temps, avec l’espoir que le lendemain nous pourrons admirer les montagnes.

Nous longeons des lacs bleu émeraude, le Rio Peine dont le nom est synonyme de la couleur bleue. Sur les lacs, il y a des moutons, vagues de belle taille où l’on pourrait presque surfer, tant le vent dans cette région est d’une force spectaculaire.

Par un phénomène curieux, un arc en ciel est quasiment collé au sol, et se déplace comme nous. C’est la première fois que j’en vois un totalement rasant.

Pour entrer dans le parc, il faut donner son numéro de passeport, à des fins statistiques semble-t-il. Nous nous arrêtons à la station centrale du parc, où des cartes en relief permettent de comprendre la géologie des formes complexes. Puis nous partons pour une marche d’un peu moins de deux heures pour atteindre le lac Grey. Après avoir passé un long pont suspendu qui ne peut accepter que six personnes tant il bouge dans tous les sens, nous arrivons sur une large plage aride qui est le reste d’une moraine créée par le glacier Grey. Le lac est bloqué par une dune que nous longeons pour atteindre une petite presqu’île d’où nous contemplons des icebergs détachés du glacier Grey que nous voyons au loin. Selon l’éclairage, les faces de ces icebergs sont d’un bleu azur le plus pur, voire bleu profond de lapis-lazuli.

La vision du glacier Grey, des montagnes alentour qui commencent à montrer leurs trésors, tout cela est fascinant. Silke rencontre des orchidées et des fleurs rares et belles et son humeur s’en ressent. Le contact avec les icebergs détachés du glacier est forcément interpellant. Nous sommes conquis. La marche est invraisemblable. Car la pluie est cinglante comme des lames de couteau et le vent nous emporterait si nous ne nous penchions vers lui pour équilibrer la pression. C’est vivant, vivifiant, voire épuisant.

Voici que le soleil commence à gagner la partie. Nous allons sur le bord d’un lac face aux montagnes où des tables de pique-nique ont été fabriquées à la va-vite. L’hôtel nous a donné des petites barquettes d’une dînette fort agréable. Croquer dans du jambon ou du fromage alors que l’on contemple le plus invraisemblable spectacle de montagne est une jouissance sans égale. Nous nous regardons, et notre regard complice confirme que nous avons bien fait d’être venus. Car la contemplation de ce paysage vaut absolument le voyage. Cette nature aux dimensions infinies nous montre l’immensité de ce que les soubresauts de la plaque terrestre ont pu créer. Les trois dents, les autres petites montagnes grises surmontées d’une roche noire évoquent les têtes de Moai qui étaient surmontées de chapeaux. Tout cela est féerique. Nous allons ensuite contempler une chute d’eau de douze mètres de haut qui relie l’un des lacs avec le fleuve Peine. Jamais je n’aurais imaginé qu’un tel débit puisse exister. Je comprends mieux les pluies que nous avons subies.

La nature est aride. Au vent, rien ne pousse. A l’abri du vent, les sous-bois sont riants. Il n’y a quasiment pas d’animaux. Nous avons vu quelques jolies oies et de beaux oiseaux aux becs fins courbés. Saoulés par le vent, nous rentrons à l’hôtel, heureux d’avoir découverts un site exceptionnel dont nous aborderons demain d’autres aspects. Oui, il faut supporter le confort approximatif de notre « auberge de jeunesse », car ce site patagonien gigantesque est unique au monde.

Après un massage que j’ai jugé relativement peu efficace, nous allons dîner dans la salle centrale à l’architecture résolument néanderthalienne, où les résidents sont des marcheurs ou des pêcheurs. Il faut signaler le plat principal, un agneau remarquablement cuit et goûteux. Compte tenu de l’immensité des estancias de moutons, on a dû apprendre ici comment cuire l’agneau.

13 janv.-10

Rentrés dans la chambre, l’heure est à dormir. Nous nous endormons et à un moment, je sens qu’il fait extrêmement froid. Comme j’ai réglé le chauffage, cela ne va pas. Réveillé, ressentant le froid, je me demande si l’organe central de l’hôtel ne dispose pas d’un moyen de régler à distance les chauffages. Si c’était le cas, nous l’aurions ressenti hier. Une solution s’impose : notre chauffage est en panne. Imaginant la douche qu’il faudra prendre sous un froid glacial, je passe le reste de la nuit dans d’affreux cauchemars. Le jour se lève avant 6 heures et je peux aller regarder le boîtier du chauffage. Horreur, la molette de commande a été tournée, ce qui a coupé le chauffage. Vite je remets le boîtier dans la position qu’il devrait avoir et, comme par miracle, la chaleur revient.

Lorsque Silke se réveille, j’apprends que voulant baisser la température d’ambiance d’un degré, elle a cru y arriver en tournant la molette de commande au lieu de tourner celle des degrés, ce qui a eu l’effet que l’on sait. Mon humeur à ce moment a pris la couleur que donne sur la peau le soleil patagonien.

Rajoutons au tableau qu’il a plu pendant plus de la moitié de la nuit. Il pleut à torrent et tout indique en regardant dehors qu’il va pleuvoir toute la journée. Si Germain confirme ce diagnostic, j’annulerai le programme guidé.

Lorsque je remonte de la yourte sous la pluie sur les planches glissantes et remuantes, Germain me fait un large sourire. Silke lui a raconté l’épisode du chauffage. La question ne se pose même pas, nous partons. Le ciel est très couvert et cela ne présage rien de bon. Mais très vite nos yeux sont attirés par d’aimables spectacles. Nous voyons des ibis au long bec courbe et au vol lourd et majestueux. Des aigles peu farouches se laissent approcher et nous en croiserons de plusieurs espèces. Un immense troupeau de mouton est dirigé par deux cavaliers et cinq chiens. Les chiens réagissent aux sifflets avec une immédiateté remarquable. A noter que le cavalier s’est tourné plusieurs fois pour que l’on puisse photographier son meilleur profil.

Des nandous, de la famille des émeus et des autruches picorent de-ci de-là. Tout à coup, je remarque au dessus de nous une trentaine de condors qui planent dans le ciel. Nous en croiserons de nombreuses fois et pourrons admirer les plumes qui terminent leurs ailes en prenant la forme des doigts d’une main. Leur vol planant est impressionnant. Les guanacos sont extrêmement nombreux et vivent en groupes pouvant compter jusqu’à trois cents têtes. Ils sont environ 8.000 dans la région, pour une centaine de pumas qui sont leurs prédateurs. Germain nous dit que lorsque les guanacos paissent, l’un d’entre eux est placé sur une hauteur et sert de vigie. Il alertera les guanacos de l’arrivée d’un puma et se sacrifiera pour le groupe.

Le puma s’attaque aussi aux moutons et peut en déchiqueter une quarantaine en une chasse, dont il ne mangera que de petites portions, car le mouton est l’apprentissage de la chasse pour les petits pumas.

Le soleil commence à montrer le bout de son nez, mais il fera plus que ça, car enfin nous verrons le massif de Torres del Paine dans son intégralité. Imaginons une couronne de roi comme celle que l’on donne lors de la fête des rois mages. Trois des piques sont les Cuernos del Paine, les cornes, qui sont bicolores, le sommet étant noir et le centre d’un jaune clair. Le jaune clair est du granit qui était du magma situé sous la roche noire sédimenteuse qui se trouvait en dessous de lui et se trouve maintenant au dessus, par une phénomène géologique expliqué sur les affiches que l’on voit aux miradors, les points de vue désignés. Trois autres piques de la couronne sont les Torres del Paine, les tours du Paine, grand blocs de granit verticaux, comme d’immenses menhirs de plusieurs centaines de mètres de haut. Ce massif accidenté et bicolore est absolument saisissant de beauté. Nous nous en approchons d’abord en voiture. Les lacs sont de couleur émeraude ou bien bleu turquoise. Certains déposent des sédiments et l’un d’eux, aux abords salés, accueille des flamants roses. D’où ces oiseaux ont-ils eu l’information qu’ils trouveraient au sein de ces immensités, un lac aux eaux salines ?

Le vent est à décorner les bœufs et comme j’ai peur que les montagnes se cachent derrière les nuages, je suggère que nous déjeunions dans la voiture, tant le vent est fort, face aux montagnes de Torres del Paine. Alors que la Patagonie est désertique, que croiser un touriste n’est pas fréquent, à peine sommes-nous en train de déballer nos victuailles qu’une voiture se gare à moins d’un mètre de la nôtre. Il n’y a pas âme qui vive dans les vingt kilomètres à la ronde et une voiture et quatre personnes mâchouillent à moins d’un mètre de nous.

Nous allons prendre un café dans un centre qui est le point de départ de beaucoup de trajets de trekking. Ici, il n’y a que des jeunes, dont les sacs ont presque leur taille. Ils paressent au soleil, fatigués sans doute de leurs excursions. Nous discutons quelques minutes avec un jeune couple qui vient de Brest et passe six semaines à visiter à pied plusieurs sites du Chili du sud comme du nord. Nous nous rendons devant une chute d’eau spectaculaire que nous avions entraperçue la veille. C’est le point de départ d’une longue marche de trois heures aller et retour qui nous conduit au plus près du massif de Torres del Paine.

Disons-le tout net, c’est une merveille du monde. Car la vision de ce massif coloré aux formes découpées est absolument unique. A ce moment, nous sommes heureux et fiers d’être venus. Le chemin est parsemé de jolies fleurs que Silke scrute avec Germain. Le vent est si fort qu’il projette dans les airs des tourbillons d’eau du lac Pahoe qui foncent à toute vitesse en glissant en colonnes sur le lac. Tout en cette nature est immense, impressionnant et féeriquement beau.

Le soleil nous a accompagné pendant les trois quarts de la journée, contrairement à ce que nous craignions. La promenade sous le vent violent est soûlante. Le soleil a tapé sur nos peaux fragiles. Lorsque nous rejoignons fort tard l’hôtel Patagonia Camp, après avoir offert un verre à Germain et à Pato le gentil chauffeur, il est grand temps de prendre une douche. J’essaie la large pomme de douche fixe. Mal m’en a pris, car c’est un supplice. Nous prenons le repas dont le menu est chaque soir imposé. Le plat principal est un plat traditionnel chilien composé de maïs sucré, de blanc de poulet et de hachis de bœuf. On peut comprendre que si les jeunes sont nourris à ce brouet, peu d’entre eux, s’ils ont envie de cuisiner, n’arriveront au niveau des chefs trois étoiles.

La lumière va bientôt s’éteindre. Je réglerai le chauffage. Demain, verrons-nous des pingouins ?

14 janv. 10

A un moment donné, on se dit que trop c’est trop. Quand on est habitué aux trois étoiles, on a plus de mal à supporter la cuisine de la brasserie de la gare. Quand on est habitué au confort, le style Davy Crockett a du mal à passer. De plus, il y a un âge pour tout.

Le vent de la journée d’hier s’est transformé pendant la nuit en tempête. Et les yourtes, construites avec un minimalisme assumé, n’aiment pas cela du tout. J’avais souri lorsque nous avions trouvé à notre arrivée dans la chambre des masques pour les yeux comme on en donne dans les avions et des boules pour les oreilles. Les masques je comprends, parce que la lumière inonde la yourte. Mais les boules, je ne comprenais pas. J’ai compris.

La yourte se met à vibrer dans tous les sens. La toile de tente claque contre les lamelles de bois. Ce vacarme est tellement assourdissant que Silke a peur que la yourte s’envole ou se retrouve au bas de la falaise, dans le lac. Il y a manifestement une erreur de casting, car la volonté de contempler les plus beaux paysages du monde ne doit pas forcément rimer avec des conditions de séjour intolérables, au faux prétexte de l’écologie et de la protection de l’environnement. Car la toile cirée qui nous sert de toit entraîne une surconsommation d’énergie du fait de son faible pouvoir isolant. Il eût été possible de faire du dur et non du squelettique, avec un meilleur respect de l’environnement.

L’humeur est assombrie.

Si le vent a ce volume, comment envisager demain le survol du Cap Horn dans un petit avion ? Je commence à trembler.

Germain vient nous chercher pour nous raccompagner à Punta Arenas, d’où partira l’avion qui demain m’emmènera tout au sud. Nous commençons par visiter Puerto Natales, petit port de 20.000 habitants qui vit maintenant du tourisme. Nous visitons le port de pêche avec un nombre de carcasses de bateaux morts très important. L’un d’entre eux s’appelle Rapa Nui ce qui est original.

Nous traversons la ville qui est plus sympathique et vivante que ce que j’imaginais, car globalement, la ville ressemble à toutes les villes du nord qui sont proches des pôles. Nous visitons un petit musée sans prétention qui donne de précieux renseignements sur la population indienne exterminée, dont la dernière représentante est morte l’an dernier. Sa photo est mise en valeur dans la musée. Silke va acheter au magasin tout proche des cartes postales qui représentent ces indiens aujourd’hui disparus.

Nous allons ensuite au restaurant suggéré par Germain, sympathique vu de l’extérieur. Comment est-il imaginable que dans cette ville qui est la patrie du crabe royal, énorme araignée de mer, on puisse servir les pinces de ce crabe bouillies, pleines d’eau et sans goût ? Il s’agit à l’évidence de surgelé. Le poisson que j’ai pris ensuite est passable. On ne peut pas dire que nous prenons les bonnes pioches en matière culinaire.

Nous prenons ensuite la longue route qui va de Puerto Natales à Punta Arenas, qui traverse des espaces infinis. La taille moyenne des estancias est ici de 25.000 hectares. Notre chauffeur Pato nous propose de nous arrêter dans l’estancia où travaille son père car c’est la période de la tonte des moutons. Nous assistons à la tonte, qui se fait avec une productivité assez spectaculaire : chaque ouvrier tond chaque jour 250 moutons. Il faut aller extrêmement vite et l’on voit hélas que certains moutons sont blessés par la tondeuse. Nous sommes dans une coopérative qui traite la tonte pour plusieurs estancias. La recherche du rendement est poussée à l’extrême. Nous allons ensuite dans une petite boutique de bord de route pour y prendre un café.

Il existe à une cinquantaine de kilomètres de Punta Arenas un site protégé où vivent des pingouins. La route pour s’y rendre, qui n’a que ce seul but, fait 38 kilomètres. Lorsque l’on arrive au guichet, il reste une marche de plus d’une heure aller et retour. Alors qu’il faisait beau, ici le froid et le vent sont sensibles. Au cours du chemin on aperçoit le premier pingouin. Puis on en croise de plus en plus qui ne sont pas farouches et se laissent regarder. On peut même les suivre jusqu’à la mer où ils plongent dans une eau glaciale pour aller pêcher. Des petits ont encore leur duvet gris. Cette visite de pingouins libres est riche d’intérêt.

La ville de Punta Arenas compte entre cent et deux cent mille habitants. Elle a tout d’une grande ville et je la trouve cossue comme une riche ville de province. Nous arrivons à l’hôtel Capo de Hornos et là, c’est la déception monumentale qui nous assomme. J’avais demandé à l’agence que j’ai consultée et approuvée de nous concevoir un voyage de luxe. Il apparaît que l’agence a remarquablement organisé les services de guides et de chauffeurs. Et j’ai approuvé le choix des sites remarquables à visiter. Mais en ce qui concerne le luxe, une chose est sûre, il n’y en a pas. Mis à part l’hôtel Explora de l’île de Pâques, tous les autres sont d’une banalité à pleurer. Cette chambre que nous avons dans cet hôtel est tout simplement minable. Il n’y a pas d’âme. C’est l’hôtel pour représentants de commerce, corporation que je connais et estime, mais qui couche à l’hôtel par obligation et non pas par passion. Il y a du remous au conseil d’administration de la Silke and François Limited Corporation.

Nous sommes fatigués, aussi n’est-il pas question d’aller chercher un restaurant en ville. Nous allons dîner au restaurant de l’hôtel, et c’est à peu près aussi réussi que si nous avions dîné au restaurant de l’hôtel de la gare de Sarreguemines ou de Gisors. Le service est d’une inefficacité totale, et lorsqu’une lampe sur pied a commencé à brûler du fait de la surchauffe du fil électrique, ce n’est pas moins de vingt personnes qui sont venues contempler le spectacle sans agir. L’odeur de caoutchouc brûlé envahissant la pièce, nous sommes allés finir notre repas à une table du bar.

Nous prions pour que l’hôtel de Cancun corresponde enfin à la notion que nous avons du luxe, car passer d’hôtel de gare en hôtel de gare commence à nous peser. Fort heureusement les visites sont merveilleuses et les guides intéressants. Mais il est difficile d’oublier la partie logistique où nous sommes largement loin du compte.

Je vais aller poser un cierge pour que le survol du Cap Horn soit une réussite.

15 janvier 10

Nous avons bien dormi, ce qui n’est pas arrivé si souvent. En scrutant la mer de la fenêtre, je vois qu’elle est peu agitée et que le soleil brille. Apparemment, le vol pourra se faire.

Le petit-déjeuner dans la salle assez triste du restaurant n’a rien pour exciter l’intérêt ou pour motiver. Le jus d’orange est artificiel et lorsque je veux prendre un café, l’immense réservoir est vide. Le temps qu’il soit remplacé, mon petit-déjeuner est déjà fini.

Silke va suivre un programme différent du mien, car elle n’a aucune envie d’avoir peur en avion.

Renato, mon guide que je croise par hasard au bureau de réception est déjà là. Mais il n’a pas la même heure de rendez-vous que moi. Pour lui c’est 9h00 alors que j’ai 9h30 sur mon programme. Je vais vite me préparer. Nous partons dans un grand minibus alors que je suis tout seul.

A l’aéroport, je pensais que je me dirigerais vers un aérodrome privé, mais en fait je dois m’enregistrer à la compagnie DAP / « La Aerolinea de la Patagonia ». Je montre mon passeport et on m’annonce que le pilote viendra me parler du temps et de la météo. Sur le tableau d’affichage, mon vol, alors que je serai le seul passager avec Renato qui m’accompagne, est affiché ainsi : « Sobrevuelo », DAP 60 et on me demande, à moi tout seul, d’embarquer ! Le vol est intitulé « survol », ce qui est charmant.

L’autre vol de cette compagnie (il n’y a que deux vols) part à la même heure à destination de Port Williams qui doit être la ville la plus basse du Chili.

Le pilote arrive avec un dossier très plat et une revue de Sudoku, et il nous explique que la région est naturellement ventée, et que l’absence de vent n’existe pas. Mais, selon lui, les conditions de vol seront normales, ce qui justifie que nous puissions décoller.

Il me faut passer mes affaires dans le tunnel de contrôle comme pour un vol normal et une hôtesse m’accompagne à la porte de l’avion. Oui, évidemment, ça fait petit. Il suffit de trois marches pour être entré dans un avion de sept à huit places.

Je ne ressens aucune appréhension, et le décollage se fait sur une toute petite partie de la piste. Et c’est alors que ça commence. Car le détroit de Magellan fait à Punta Arenas une courbe qui est un joli tremplin pour les vents. L’avion tressaute, chute de cinq mètres de ci de là au fil des coups de vent, et je pousse des « oh » et des « ah ». Je tourne la mollette qui m’envoie sur le visage un air glacé pour éviter de me sentir mal et je commence à me demander si je ne vais pas trépasser de panique.

Il se trouve que les nuages sont assez bas, à quelques centaines de mètres seulement, et qu’il n’y a au dessus aucun nuage d’altitude. Aussi, dès que nous avons passé la couche de nuage, l’avion est remarquablement stable et je n’aurai plus aucune peur pendant tout le voyage.

Le ciel est très couvert, aussi chaque coin visible est mitraillé par mon appareil. Je ferai 209 photos durant le vol. Les paysages que l’on peut voir sont variés, entre montagnes neigeuses, plaines arides et îles découpées. Nous passons au dessus de la capitale de la Terre de feu, au dessus de Ushuaia, et le pilote nous dit qu’à partir de maintenant, ça va remuer. Nous descendons sous les nuages, et le paysage est bien noir. Lorsque nous arrivons sur le Cap Horn, l’excitation est à son comble, mais la pluie aussi. La pluie martèle le pare-brise. Je mitraille avec mon appareil photo. Le pilote dépasse l’île et nous dit que la tornade qui couvre l’île devrait se déplacer. Il tentera donc une nouvelle approche. Nous partons au loin en mer et je peux constater que les vagues sont bien celles de la légende, même si j’imagine que les conditions sont en ce moment particulièrement douces. Nous revenons et je peux voir distinctement le petit phare rouge, un camp de base succinct et l’hélicoptère de secours en mer. Nous faisons un nouveau tour pour que je puisse mitrailler encore et nous reprenons de l’altitude pour rentrer. A ce moment, un sentiment d’intense plénitude m’envahit. Je voulais, une fois dans ma vie voir le Cap Horn. Je l’ai vu. Et le pilote a eu la gentillesse de presque le toucher des ailes de l’avion, car nous sommes passés très près.

Au retour, je jouissais de ce bonheur, de cet accomplissement. Oubliés, les hôtels imparfaits, les serveurs paresseux et inattentifs. Je tenais dans un coin de ma mémoire les Moai, Torres del Paine et ce mythique Cap Horn. Bien sûr, je n’y suis pas venu en bateau. Mais ne rêvons pas, c’eût été impossible. Je l’ai vu. Je suis heureux.

Le pilote a fait un atterrissage tout en douceur. Quel bonheur !

De retour à l’hôtel fatigué et transi par le froid qui régnait dans l’habitacle, je n’ai pas eu le courage d’aller déjeuner en ville. Le repas fut sinistre comme la qualité du service. Dans les rêves de ma sieste, il y avait des aventures au Cap Horn, ce désir devenu réalité.

Silke avait rendez-vous avec une guide, Angelica, pour une visite de quatre heures. Je l’attendais. Elle n’arrive qu’au bout de huit heures, souriante et coiffée de frais. Elle a tellement sympathisé avec Angelica qu’elle ont déjeuné ensemble dans un café d’artistes, sont allées chez le coiffeur et ont visité musées et boutiques. Elles ont même réservé notre table pour le dîner.

Nous nous racontons nos aventures et le téléphone sonne. C’est Angelica qui voudrait que Silke remplisse le formulaire de satisfaction. Elle l’attend à la réception.

Une heure plus tard, je trouve que cela fait bien long pour un formulaire et je descends. Je vois les deux femmes qui papotent autour d’un drink. Elles semblent inséparables.

Nous allons dîner au restaurant dont notre livre guide indique qu’il s’agit d’un des deux meilleurs de la ville. Il s’agit du Sototo’s bar. La décoration est assez faible, mais la nourriture est bonne. Mon crabe royal ressemble enfin à du crabe royal et le saumon, même s’il est trop cuit, est goûteux. L’agneau de Silke est excellent.

La chambre est toujours aussi inhospitalière. Il va être temps de trouver du confort.

16 janv. 10

Après une nuit réparatrice, nous allons prendre le petit-déjeuner dans la salle de restaurant où chacun doit se servir de tout. Il faut savoir régler le toasteur. Nous remontons faire nos valises pour la nième fois. La chambre se rend à midi et Renato viendra nous prendre à 15h20. Que faire pendant ce temps d’attente ? Ayant eu les jambes coincées dans l’avion hier, j’ai mal aux genoux. Il n’est donc pas possible de faire une longue promenade. Nous allons sur le petit parc joliment arboré qui est juste en face de l’hôtel. Au centre, une immense statue de Magellan trône au dessus de quatre statues qui ornent les faces du socle. Parmi elle, la statue d’un indien possède une vertu particulière. Si l’on touche le pied de l’indien, dont le bronze est devenu jaune d’or, il est certain que l’on reviendra au Chili. Silke l’avait touché hier. Je le touche aujourd’hui.

Des milliers de touristes, dont beaucoup de chiliens, viennent toucher le pied et se faire photographier aux côtés de l’indien. De petites roulottes, dont la fonction est la même que celle des petites boutiques des bouquinistes à Paris, déploient une profusion d’articles pour touristes, dont le trait d’union est la laideur. Les pulls en laine à peine traitée ne sont pas seyants. Les pingouins mille fois représentés sont laids.

A côté de nous, un peintre expose une représentation de Torres del Paine. Des touristes français s’approchent, négocient le prix et embarquent la toile qui finira sans doute dans un grenier ou une cave.

Une petite flaque d’eau circulaire a pour fonction de recueillir les pièces que les touristes jettent dans l’eau, sans doute avec un vœu. Un jeune garçon d’une dizaine d’années se gèle les pieds en allant ramasser les pièces au fond de l’eau. Nous allons faire un petit tour dans la rue principale, mais il n’y a franchement rien pour retenir l’attention. Nous décidons de retourner à l’hôtel pour prendre un sandwich. Le service est toujours aussi désespérant.


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